i-D a rencontré le plus grand activiste gay du nigeria

Bisi Alimi a fait son coming out sur une chaîne de télévision nationale nigérienne en 2004. Depuis, il réside en Angleterre et se bat tous les jours pour que la communauté gay soit acceptée, surtout en Afrique et plus encore dans son pays natal.

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18 Février 2016, 3:23pm

Bisi Alimi a grandi au Nigeria, l'un des pays où les lois anti-LGBT sont les plus drastiques. La loi interdit les relations entre personnes de même sexe et punit ceux qui refuseraient de divulguer le nom et l'adresse d'un homosexuel aux forces de l'ordre. C'est au sein de cet univers récalcitrant et intolérant qu'Alimi, gay, déjà activiste dans la lutte contre le VIH, a fait son coming-out à la télévision nationale en 2004. Il a été immédiatement ostracisé et sa vie est maintenant menacée. Alimi s'est exilé en Angleterre où il réside encore aujourd'hui. Il combat depuis l'homophobie, de plus en plus banalisée dans son pays natal. Aujourd'hui, son parcours est à l'honneur dans un nouveau documentaire réalisé par Joe Cohen, The Boy from Mushin, qui retrace son voyage du Nigéria à l'Angleterre en tant que noir, gay et immigré. i-D l'a rencontré pour parler de sa vie, de la communauté LGBT au Nigéria et de son courage.

Tu peux nous raconter ton enfance et ton adolescence au Nigéria ?
Je suis né dans une famille mixte - ma mère est chrétienne et mon père musulman - dans un quartier très populaire de Lagos. Je me suis très vite tourné vers l'art vivant. À sept ans, je voulais devenir comédien. Être créatif m'a causé beaucoup de problèmes à l'époque mais en même temps, ça a été mon échappatoire. Quand j'ai découvert ma sexualité à l'âge de 16 ans, j'ai du faire face à ma première vraie dépression, ce qui m'a mené à faire une tentative de suicide. La créativité, c'était tout ce qui me restait pour survivre. Le théâtre et la danse m'ont beaucoup aidé à m'accepter comme je suis.

À quel âge as-tu découvert ton homosexualité ?
Je n'avais pas de mots pour la décrire. La première fois que je l'ai compris, c'était à la fin de l'école primaire, j'ai embrassé un garçon de ma classe sur la bouche. Et puis au collège je suis tombé fou amoureux d'un garçon et je ne savais pas vraiment ce qu'il se passait. J'avais beaucoup de copains à l'école qui expérimentaient la même chose que moi. À 18 ans, j'ai fait ma première soirée gay. 

Avant ton coming-out, essayais-tu de contrôler tes pulsions ?
Ma mère est chrétienne, de l'église évangéliste, ça ne m'a pas aidé. Je suis né à nouveau, car avant, je me battais contre un fléau logé en moi. À 16 ans, j'ai voulu m'en guérir et me faire soigner. J'étais condamné, enfermé, je priais beaucoup. Toutes les heures, ils me faisaient boire une sorte d'huile bénite pour me purifier et faire sortir le démon en moi. Dans le bidonville de ma jeunesse, j'ai rencontré beaucoup d'obstacles. Je ne savais même pas où se trouvait l'aéroport de la ville parce que les gens comme moi étaient destinés à rester sur le territoire, incapables de voyager. Les gens comme moi sont nés pour la lutte, le deal, le vol à l'étalage et la mort. J'ai eu la chance d'entrevoir un autre chemin. Je suis allé à l'université pour étudier le théâtre, c'est là que j'ai commencé à sortir et que je me suis familiarisé à la communauté underground et gay du Nigéria.

À quoi ressemblait la communauté gay nigérienne à l'époque ?
La culture gay au Nigéria est un peu similaire à la scène Ballroom de New York. Très extravagante. Il y a des reines et de très beaux hommes bien habillés. Pour accéder aux soirées gay, il faut appartenir à une Maison à la tête de laquelle trône une Mère. Le summum de l'underground. Il existe de petites familles tout autour de Lagos et il faut s'y faire accepter par le biais d'un ami qui en est membre. Il faut ensuite être accepté par la Mère de la Maison avant d'être invité aux ''gay parties''. Quand je m'y suis rendu pour la première fois, que j'ai vu ces hommes bien habillés, sapés comme des femmes en habit traditionnel, j'ai été subjugué. Le lieu de ces soirées changeait tout le temps. Mais c'était la seule chose qui nous permettait de nous retrouver, de nous sentir soutenus et plus forts.

Pourquoi t'es-tu engagé dans la lutte contre le VIH ?
Dans les années 1990, l'épidémie VIH était virale. C'est à cette époque que j'ai perdu beaucoup d'amis. Mon meilleur ami est mort, c'est à ce moment que j'ai décidé de m'investir à fond. J'avais 24 ans, je ne pouvais pas séparer ma vie sexuelle de mon travail. En 2004 j'ai été diagnostiqué à mon tour. Et là, j'ai choisi de faire mon coming out.

Pourquoi avoir annoncé ton coming-out à la télévision ?
Je finissais mes études à l'université. J'avais décroché une audition pour un show télévisé. J'ai saisi cette occasion pour m'exprimer, sur une chaine nationale. Deux semaines avant mon intervention, la Présidente du Nigéria avait annoncé publiquement que les homosexuels n'existaient pas au Nigéria. Qu'ils n'existaient nulle part en fait. Et là je me suis dit ''C'est le show le plus regardé au Nigéria, elle parle des gay. Je devrais peut-être faire mon coming out, maintenant.''

En quoi cette déclaration a changé ta vie ?
Mon dieu. Faire mon coming out devant des milliers de téléspectateurs a changé ma vie. Comme si j'avais appuyé sur le détonateur d'une bombe. J'ai d'abord été arrêté sous le prétexte (faux) que ma maison servait de refuge aux homosexuels. J'étais déjà allé en Angleterre, une fois, pour une conférence à laquelle j'avais été invité et pour laquelle j'étais intervenu dans le cadre de la lutte contre le VIH. Ma mère m'a dit que le visa était sur mon passeport et que je devais saisir cette occasion pour m'exiler. Je ne connaissais personne là-bas. La première fois que j'y suis allé, je suis resté dans un minuscule hôtel pour trois nuits. En avril 2007, j'ai pris mon courage à deux mains et je suis parti pour l'Angleterre.

Le documentaire qui sortira bientôt, The Boy from Mushin, retrace ton histoire en Angleterre depuis 2007. Pourquoi est-ce important pour toi de parler de ton expérience de réfugié dans le film ?
J'ai eu droit au soutien du Royaume-Uni au moment où j'en avais le plus besoin. Je ne savais même pas qu'on pouvait demander l'asile, avant de faire ma propre demande. À grande échelle, c'est pour cette raison que je me suis engagé en Angleterre. Parce qu'il m'a offert une seconde chance, je veux que ce pays rayonne et gagne en tolérance - pour montrer à tous que l'Angleterre a évolué, qu'elle est devenue une société multiculturelle. Je veux que tout le monde ait conscience de ce multiculturalisme et l'accepte.

Tu es revenu au Nigéria l'année dernière dans le cadre d'un festival artistique. Tu as parlé de ton expérience, et cette intervention apparaît dans le documentaire. Comment as-tu vécu ce retour dans ton pays natal ?
Je ne me suis jamais défait de mes racines. Au Nigéria, mon expérience a fait couler beaucoup d'encre, le gouvernement me surveille sur la toile. Au début je me suis dit que c'était stupide de revenir. Mais je me suis aussi dit que je ne voulais plus me cacher, arrêter de fuir. Personne ne savait que je reviendrais avant que je commence mon discours à ce festival. Y retourner, c'était clore un épisode mais pas tourner le dos au Nigéria. Je me suis dit que désormais, je voulais rendre ce pays meilleur, le rendre fier. Je n'ai juste pas besoin de le faire de là-bas. J'agis de l'extérieur. 

Credits


Texte : Colin Crummy