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que serait le hip-hop féminin sans lil' kim ?

La rappeuse la plus sexuelle et la plus rebelle de tous les temps sort une nouvelle mixtape. L'occasion de revenir sur son leg et sur l'impact de son attitude dans le rap féminin.

par Jake Hall
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07 Avril 2016, 1:00pm

Voir des rappeuses travailler leur image à fond tout en assumant leur sexualité n'est pas nouveau. Du twerk en bikini-string de Nicki Minaj dans le clip d'Anaconda, au strip-tease d'Azealia Banks sur Playboy, les femmes du hip-hop prennent le contrôle de leur corps et parviennent à être sexuelles sans être réifiées pour autant. Mais ça n'a pas toujours été le cas et il y a certainement une femme en particulier à remercier pour cette évolution. C'est Lil' Kim, qui a fait son grand retour dans le rap game la semaine dernière avec une nouvelle mixtape, Lil Kim Season. Cette sortie arrive après deux décennies passées dans l'industrie de la musique et des débuts révolutionnant le hip hop avec son opus évocateur, Hard Core, sorti en 1996. Avant cette arrivée fracassante, les femmes du hip-hop étaient généralement réduites au simple rang de figurantes de clips, dansant langoureusement autour de la figure masculine pleine aux as. Les rappeuses qui avaient du succès - MC Lyte, Queen Latifah, Roxanne Shanté - étaient respectées pour leur talent lyrique mais jamais sexualisées - bien au contraire. Elles se devaient souvent d'adopter des attitudes de mecs pour se faire une place dans une industrie essentiellement masculine. Kim a renversé cette tendance, en accompagnant son entrée dans le rap d'un poster promotionnel provocateur, qui la voyait vêtue d'un bikini à l'imprimé léopard et d'une veste en fourrure assortie, largement entre-ouverte.

Ce n'était pas la première fois que l'on entendait parler de Kim. La rappeuse a lâché ses premières rimes sur le Conspiracy de Junior M.A.F.I.A en 1995, et s'est frayé une route dans le milieu sous l'aile protectrice de la légende du rap, Notorious B.I.G. Ceci explique notamment les featurings de choix - Jay-Z pour ne citer que lui - présents sur son premier album. Naturellement, cette affiliation a mené les gens à s'imaginer que Biggie se cachait derrière les rimes de la jeune femme - rumeur amplifiée par le fait que Kim était aussi la maîtresse du rappeur poids lourd. Il se disait que la star avait volé Biggie à sa femme d'alors, Faith Evans, le tout menant à lynchage public et une réputation de traînée accolée à Kim, qu'elle a finalement contré en assumant et en embrassant son approche agressive de la sexualité. Si la controverse ne suffisait pas, la première piste de Hard Core, bien nommé Big Momma Thang s'ouvre sur, "I used to be scared of the dick / now I throw lips to the shit, handle it like a real bitch" - une introduction à la mesure de l'album le plus explicitement sexuelle de l'histoire de la musique.

La sexualité effrontée de Kim était soulignée par des pointes de positivisme et de féminisme : elle mettait en avant l'importance du plaisir féminin au lit. Disparaissait alors doucement la notion vieillotte selon laquelle les hommes formaient la dominante prioritaire. À la place s'imposait l'image d'une jeune femme en contrôle de sa sexualité, tout à fait en phase avec ses désirs et sa sexualité. Un des sons illustrant ceci à merveille est l'ode au cunnilingus Not Tonight, dans lequel Kim met en lumière un deux poids deux mesures sexuellement établi depuis trop longtemps.

Un sujet que Kim revisite plus tard, en 2000, avec son tube How Many Licks, agrémenté d'une bonne dose de gémissements dans son second couplet et d'un clip typé science-fiction mettant en scène quelques sex toys paramétrables. Kim a principalement construit son héritage en nous faisant savoir que sa vie sexuelle a toujours été pleinement épanouie et qu'elle n'avait pas peur de dominer les hommes au lit. Un message qui, même s'il divise, se doit être porté dans un monde qui destitue souvent les femmes de leur autorité sexuelle.

Outre ses textes puissamment sexuels, la star s'est également emparée d'un autre topos hip-hop : le luxe. Ses rimes représentent à merveille l'obsession des "logos" qui régnait dans le hip hop des années 1990 et 2000, avec ses name-dropping à foison : Prada, Moschino, Versace. Une des raisons pour lesquelles le photographe David LaChapelle est très vite devenu fan de Kim. Une admiration qui a poussé le photographe à réaliser une série de photos devenues iconiques depuis, où l'on voit Kim nue et peinte du logo de Vuitton. La rappeuse lui doit également la couverture colorée de son album Notorious K.I.M (2000). Kim a toujours déclaré sa flamme à la mode et a su s'attirer les éloges de figures telles que Donatella Versace et élargir son aura au-delà des limites du rap. Ce qui rend Lil' Kim particulière, c'est aussi son courage et son aptitude à faire les choses différemment des autres - rappelez-vous de la tenue qu'elle portait sur le tapis rouge des VMA ; une combinaison violette qui laissait un sein à l'air. Ce sont aussi ces risques vestimentaires qui rendent Lil' Kim unique et qui ont donné naissance à une nouvelle ère, "ghetto fabulous".

Même si ces tenues provoc' et ses frasques intimes souvent rendues publiques on parfois fait de l'ombre au talent de Kim ; elle reste l'une des meilleures rappeuses de l'industrie et de l'histoire. La preuve, en 2005, la bible du hip hop, The Source, lui décernait cinq micros - la note la plus haute - pour The Naked Truth. Jusqu'aujourd'hui elle est la seule rappeuse à avoir reçu cet honneur. Sorti après une série de déboires judiciaires, l'album est incroyablement honnête et féroce. Considéré comme un album "confession", Kim y est à son meilleur et son plus venimeux, se relevant de la trahison de son ancien groupe Junior M.A.F.I.A et usant de son talent pour tacler tout le monde, de 50 Cent à ses anciens amis. Variant de sonorités reggae en sonorités soul, Kim y démontre une versatilité impressionnante et sort victorieuse de sa longue embrouille avec Foxy Brown, en attestent les paroles acerbes de Quiet - "I fought tooth and nail to keep them punks out of jail / now hoes want to go to court for not paying for their nails… coming at me bitch, you're playing with fire / I ain't gon' come back at you, I'm coming at your ghostwriter". Une pique en référence à une plainte déposée contre Foxy Brown pour l'agression d'une femme dans un salon de manucure, et a fini d'enterrer l'un des clashs les plus fameux de l'histoire du hip hop.

Si elle n'atteint pas les sommets de Hard Core ou The Naked Truth, la mixtape Lil Kim Season nous rappelle malgré tout que les nouveautés de la star attirent encore l'attention, dans une industrie où la longévité n'est acquise pour personne, surtout pas les femmes. Peu importe ce que Lil' Kim continuera à produire, son nom continuera de soutenir un héritage pertinent qui aura influencé un nombre énorme de femmes stars, dont certaines lui ont rendu directement hommage. Minaj est clairement fan de Kim (malgré une embrouille passée), on a pu le voir lorsqu'elle participait à une réplique du poster de Hard Core à l'occasion d'un shooting en 2008 pour la mixtape Sucka Free. Et il y a aussi Miley Cyrus, la preuve vivante que l'influence de Kim s'étend bien au-délà du hip hop. La sexualité ouverte et les tenues provocatrices de Cyrus rappellent les débuts de Kim - une similarité explicitement référencée lorsqu'elle reproduit (avec brio) la fameuse tenue des VMA pour Halloween en 2013. Les jeunes stars voient Lil' Kim comme une battante dans une industrie où les femmes sont souvent traitées comme des accessoires. Elle a constamment allié succès commercial et critique avec une approche très personnelle de sa sexualité. Grâce à elle et son boulot - pas de tout repos - l'industrie de la musique semble se montrer plus tolérante et plus à même d'accepter des personnalités telles que Cyrus et Minaj, leur permettant leurs irrévérences. Le sexe n'est plus quelque chose dont il faut avoir honte - et ce pour beaucoup grâce à Lil' Kim. 

Credits


Texte Jake Hall