pourquoi les mannequins n'ont jamais rien à dire ?

De Blow-Up à Zoolander en passant par Terrence Malick, le rôle des mannequins au cinéma a malheureusement souvent été limité à celui de potiche.

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juin 17 2016, 12:05pm

Sorti en 2016, le film de Nicolas Winding Refn, The Neon Demon, est un thriller psychologique dont l'intrigue se déroule dans le féroce univers du mannequinat. Trois ans après, son constat est toujours d'actualité : il parle de notre obsession du beau, de ses canons, de la jalousie voire de la misogynie entre femmes et des jeunes filles à l'air ingénu qu'on exploite à coups de podium. Bon, et c'est là que les femmes se transforment en vampires et sucent le sang de leurs semblables afin de rester jeune. L'industrie de la mode, beaucoup de cinéastes en ont fait un terreau fertile. Quand à l'image de cet univers, amoral et carnassier, Nicolas Winding n'est pas le premier à s'en emparer.

La vérité c'est que les mannequins ont rarement eu le bon rôle dans l'histoire du cinéma. Les réalisateurs ont tellement pris leur pied à les faire jouer les groupies demeurées, les amoureuses dociles ou les porte-manteaux relégués dans un coin du cadre. Je ne vais pas vous dire que le narcissisme n'existe pas dans l'industrie du mannequinat. Mais je remarque juste que la mannequin, dans son ensemble le plus large et dans le cinéma, ne sait rien faire d'autre que marcher, applaudir ou sourire mièvrement. À croire que les clichés ont la dent dure et que les cinéastes peinent à s'en défaire.

Le concept de la mannequin sans rien dans la tête ne date pas d'hier. Dès les années 1950 et dans Drôle de Frimousse, la comédie musicale de Stanley Donen, le pitch met en scène un photographe qui se casse la tête pour trouver une mannequin à la fois belle et intelligente. "Les femmes savent être belles et intellectuelles", martèle la rédactrice en chef du magazine Quality, dont le personnage s'inspire de Diana Vreeland. Afin de prouver que ces deux qualités cohabitent aisément chez le sexe féminin, Audrey Hepburn, sublime, déboule dans le cadre dans le rôle d'une libraire avec l'aspiration zéro de devenir mannequin - d'ailleurs, elle se fiche complètement de la haute couture, son truc à elle, c'est la philosophie. Sa beauté n'échappe pas au photographe Fred Astaire, qui lui offre un trip tous frais payés pour Paris. Et bien sûr, son attitude dédaigneuse envers l'industrie de la mode s'atténue au fil du film à mesure qu'elle rejoint les rangs des top modèles et abandonne son côté intello pour le gout du luxe.

Dix ans plus tard, c'est toujours un peu la même histoire. Que dire des mannequins qui ornent le chef-d'œuvre de 1966 signé Antonioni, Blow-Up ? À travers le portrait d'un Londres sexy et branché, c'est un photographe de mode, qu'interprète David Hemmings (mais dont le personnage rappelle la vraie histoire du légendaire David Bailey), que le spectateur suit à la trace. Il fait la rencontre de deux mannequins assoiffées de fame qui toquent à sa porte dans le but de se faire immortaliser. Il accepte et s'ensuit un threesome à même le sol de son studio. Quand il en a fini, il les jette dehors avec un air de mépris très signifiant - genre 'laissez-moi, j'ai du travail maintenant'. Blow-Up, c'est donc en substance, l'histoire d'un photographe dépeint comme une rockstar dont les groupies ne servent qu'à amplifier l'aura de demi-dieu.

On pourrait croire que le Prêt-à-Porter de Robert Altman - une satire saisissante qui plante son décor à Paris, en pleine fashion week - dérogerait à la règle des stéréotypes. Ou du moins, qu'il proposerait un regard un peu différent sur l'industrie du mannequinat, plus cynique. Il n'en est rien. Le seul dialogue entre mannequins auquel le spectateur assiste est un condensé de répliques bitchy niveau moins -1 de l'humanité. Et quand les mannequins n'ouvrent pas la bouche, elles posent et se toisent sur le podium. La scène la plus radicale du film est sans doute celle qui voit les mannequins défiler complètement nues devant un public aux langues tombantes. La plupart de ceux qui occupent le premier rang, adhèrent évidemment à ce concept novateur hyper sexy. Certains sont outrés par l'obscénité de cette farce. Bref, cette ébauche de satire sur le milieu n'aura pas ébranlé l'image que le cinéma persiste à cloisonner.

On doit au moins à Gia, le téléfilm américain sorti en 1998, une certaine audace dans le traitement de son intrigue. Angelina Jolie y interprète l'une des premières vraies top-model de l'Amérique, Gia Marie Caranji. Punkette élevée à Philadelphie, Gia se fait repérer par une grande agence de mannequins new-yorkaise. Mais son attitude outrancière déplait horriblement aux bookers, qui lui répètent : "On n'a pas le droit d'ouvrir la bouche dans ce métier…Et ce qui sort de la tienne est inélégant." Et très vite, elle se prend au jeu, sort avec ses copines mannequins, se défonce à la coke et aux amphets, avant que les seringues n'aient raison d'elle. On connaît l'histoire : l'industrie et ses excès finit par emporter la jeune femme. Et tandis que le film présente Gia comme une mannequin pourvue d'un cerveau, il s'enfonce dans les poncifs qu'on connaît trop bien et dont les mannequins sont les premières touchées - elles ne servent qu'à bitcher et se plaindre. De leur poids, naturellement.

Le message à peine subliminal qu'entend défendre Gia est en tout point similaire à celui défendu par Zoolander et son personnage, Derek : "Dans la vie, il y a plus important que de chercher à être beau à tout prix." Un message pas très loin, lui non plus, de Knight of Cups réalisé par Terrence Malick et dont le personnage principal, un scénariste esclave de la machine hollywoodienne, enchaine les histoires avec de belles et grandes mannequins made in LA. Des mannequins assez débiles pour tomber dans tous les pièges du playboy Christian Bale.

Dans une scène, particulièrement éloquente, Bale danse au milieu d'une suite luxueuse, aux côtés de mannequins longilignes qui lui versent du champagne sur le corps avant de le renverser à l'horizontale sur son lit - coucou, Blow-Up. Elles n'ont évidemment rien à dire, mais excellent quand il s'agit de se jeter têtes baissées sur le pauvre corps d'un homme en peine. Mis à part cet élan d'activité soudain, les mannequins chez Malick sont essentiellement passives et servent de palliatif à la crise existentielle que traverse le personnage, forcément masculin. Freida Pinto, elle aussi reléguée au rang de mannequin nunuche au sien du film, a droit à une réplique follement sophistiquée : 'What's your name ?', toujours adressée à Christian Bale.

Knight of Cups nous montre à quel point les réalisateurs, les plus créatifs, comme les plus radicaux, n'échappent pas à la sirène des stéréotypes quand il s'agit de mettre en scène des mannequins. Ils les veulent à tout prix limitées intellectuellement et relèguent leurs personnages à des rôles de groupies, de petite copine ou de potiche. Et ces trois statuts peuvent se retrouver dans un seul et même personnage. Je ne vois aucune sorte de nuance dans ces brefs portraits, qu'ils peignent l'industrie ou ses principales victimes. Comme à Hollywood, les mannequins sont toujours vues en 2D. ne vous méprenez pas, j'adore la satire. J'adore rire de tout, et particulièrement d'une industrie pleine de travers et de contradictions. Mais je ne peux m'empêcher de croire qu'il manque au cinéma une petite note de recul, un soupçon d'audace dans la manière d'en dépeindre les personnages. Parce qu'il faut rappeler que les mannequins peuvent être vus autrement que comme de vulgaires porte-manteaux, en talons de 12 et sans cervelle. Alors que les mannequins sont de plus en plus nombreuses à se tailler une place de choix dans l'univers du cinéma - Abbey Lee, Cara Delevingne, Lily Cole - il serait peut-être temps de dresser un portrait plus contrasté de ces femmes, dont le corps n'est clairement pas le seul atout.

@OliverLunn

Credits


Texte : Oliver Lunn
Photographie : courtesy of Warner Brothers