en 1997, janet jackson change le r&b à tout jamais

En 1997, Janet Jackson sort The Velvet Rope, son disque le plus emblématique et le plus influent. Et ce n’est pas Janelle Monáe ou Alicia Keys qui diraient le contraire.

|
août 10 2017, 1:39pm

Ceux qui ont remarqué la présence de Janet Jackson sur l'album Justified de Justin Timberlake en 2002 savent à quel point cette collaboration est symbolique : elle vient en quelque sorte célébrer un passage de relais entre deux artistes ayant amené le R&B vers des contrées à la fois plus populaires et plus floues. Le second, au cours des années 2000. La première, une décennie auparavant avec plusieurs albums avant-coureurs, dont The Velvet Rope, sorti le 7 octobre 1997 qui reste certainement le plus emblématique. Ça n'a pas toujours été le cas, surtout en France où le R&B a (trop) longtemps été vu comme de la soupe pour midinettes, mais il faut parfois laisser du temps à un album pour qu'il imprègne l'imaginaire de toute une génération d'auditeurs, pour que les recettes de son succès (3,2 millions d'exemples, tout de même) soient totalement comprises et qu'elles soient récupérées ou reformulées par de nouvelles générations d'artistes.

La force de The Velvet Rope repose sur plusieurs ingrédients savamment dosés. Outre une production pointue, aux rouages propres et aux arrangements subtils, il faut bien avouer que l'on trouve mille idées à la minute parmi ces vingt-deux morceaux, portés par des tubes qui pour la plupart, sont rapidement devenus de véritables classiques du paysage R&B, voire pop. À l'image de l'immense « Together Again » qui, derrière son évidente efficacité et son ton relativement optimiste, aborde un sujet de plus en plus alarmant à l'époque : le sida. À l'image également de « Freexone », dont la réflexion sur l'homophobie au sein des sociétés occidentales s'est poursuivie au sein des différentes interviews accordées à l'époque par Janet Jackson. Comme celle-ci, pour L'Affiche, au sein de laquelle l'Américaine s'étend : « L'homophobie est quelque chose qui m'emmerde. Qui sont ces gens pour juger ? Ils fréquentent toutes sortes de personnes et une préférence sexuelle va les faire flipper ? Je n'arrive pas à comprendre ce genre de comportement ignorant (…) Un ami a avoué récemment à ses parents qu'il était homosexuel et ils ne veulent plus entendre parler de lui. Mais je lui ai dit : "Tu as pris la bonne décision, c'est à eux de changer de comportement et de revenir vers toi. Leur réaction n'enlève rien à l'amour que tu portes en toi". C'est la clé de l'histoire : être fidèle à soi-même, vivre sa vie de manière complète et entière. »

Fidèle à elle-même, Janet Jackson l'est amplement sur The Velvet Rope, disque le plus ouvertement introspectif de sa discographie – les paroles d' « Interlude : Sad » ( « There's nothing more depressing than having everything and still feeling sad. You must learn to water your spiritual garden ») et les bruits de pluie sur « I Get Lonely » trahissent même un évident spleen. Le plus érotique également. De « Velvet Rope » à « Special », ça parle de triolisme, de sadomasochisme, de masturbation féminine (« My Need »), de voyeurisme ou encore de tromperie, comme sur « What About » (l'un des morceaux préférés de son frère, Michael) où elle dit : « Et toutes les fois où tu m'as menti, que tu m'as dit que tu ne la baisais pas, qu'elle te taillait juste des pipes ! » En somme, c'est une nouvelle Janet Jackson : son best-of ( Design of a Decade. Janet Jackson) étant sorti un an auparavant, c'est l'occasion pour elle de faire peau-neuve, d'adopter un nouveau look (cheveux rouges, tatouages, etc.) et de s'essayer à de nouveaux sons, concoctés une fois encore par ses fidèles Terry Lewis et Jimmy Jam, mais plus orientés désormais vers les musiques électroniques. Un peu comme si, après avoir traversé une période difficile, Janet Jackson avait ressenti le besoin de transcender son mal-être, de faire danser sa mélancolie.

Malgré la lourdeur du propos, The Velvet Rope n'est donc pas un album sponsorisé par Kleenex. C'est un disque qui, d'un point de vue mélodique, se préserve des tares du R&B (ni bling-bling, ni poses putassières) pour mieux fusionner les genres et les époques. Un disque sur lequel Janet Jackson a eu plusieurs idées de génie, comme lorsqu'elle sample un titre de Joni Mitchell sur « Got Til It's Gone » aux côtés de Q-Tip, rencontré sur le tournage de Poetic Justice, ou encore lorsqu'elle reprend « Tonight's The Night » de Rod Stewart en changeant légèrement les paroles pour donner l'impression de s'adresser à une femme. On comprend alors à quel point The Velvet Rope est un disque inventif, ambitieux et sexy, au sein duquel Janet Jackson ne peut s'empêcher d'ajouter des curiosités sonores, des extravagances vocales ou des fantaisies rythmiques. On comprend surtout à quel point l'Américaine offre ici un merveilleux saut en avant au R&B avec des mélodies et une démarche qui, d'Alicia Keys à Ala.ni et Janelle Monàe, ont probablement influencé un tas de figures féminines fortes.

Nul doute que cette façon de jouer avec les codes du sexe et du latex, de façon bien plus modérée qu'une Grace Jones, a également donné des idées à Rihanna ou Beyoncé qui, ces dernières années, tentent elles aussi de revendiquer leur sexualité, leur féminité et leurs origines. Ce que Janet Jackson fait merveilleusement bien sur l'ultime « Can't Be Stopped », centré sur le peuple noir, sur « ceux issus du sang des rois et des reines ». « Pendant des années à l'école, on m'a répété que je descendais des esclaves. On ne m'a jamais dit que que mes ancêtres avaient fondé des dynasties et les plus anciennes civilisations de l'humanité. J'avais honte par rapport à mes camarades d'origine européenne, et j'étais jalouse de leur histoire et de leur culture », regrettait-elle en 1997, toujours à L'Affiche. Avant de poser une conclusion : « Maintenant, je sais que moi aussi je descends des rois et des reines d'Afrique. » Imparable.


Texte Maxime Delcourt