« on passe notre temps à nous expliquer que l'on doit s'intégrer » - ebonee davis

La mannequin et activiste Ebonee Davis raconte son expérience des stéréotypes raciaux, et explique comment (et où) elle s'en est libérée.

par Ebonee Davis; photos Kofi Dua
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01 Septembre 2017, 9:28am

Ce week-end j'étais au festival Afropunk, c'était ma troisième fois. Chaque année je me sens un peu plus moi-même quand j'en repars. Sûrement parce qu'en grandissant je n'ai jamais été exposée à toute la diversité de l'identité noire. Pas facile de trouver sa place, de se trouver soi-même quand on est enfermée dans des conventions obsolètes, faussées. Je n'ai jamais pu m'engager dans un seul groupe d'amis ou vivre ma vie selon un modèle unique. Toute ma vie, je l'ai passée à l'écart, à observer ceux qui pouvaient le faire.

Pendant longtemps j'ai cru que je devais choisir une seule partie de mon identité. En compagnie de mes amis noirs, j'avais honte de mes privilèges. J'avais peur qu'on me traite d'Oreo. Etudiante à Princeton, j'avais l'impression que mon parcours allait compromettre mon identité noire. J'étais convaincue que ces deux pans de moi-même étaient incompatibles.

En compagnie de mes amis blancs, je me disais que je devais cacher ma pauvreté et mon identité noire, parce qu'ils n'en comprendraient pas toutes les difficultés. Avec eux, j'ai pu découvrir de nouveaux genres musicaux : la country, le rock, Sia, Panic at the Disco. Je me suis découvert des goûts. Peu importe le genre, la musique a toujours été pour moi un instrument de compréhension de moi-même. L'outil qui me permettait de plonger profondément en moi. Ce sont des artistes comme Lauryn Hill, Common, Erykah Badu, Kanye West ou Tupac qui m'ont aidé à être à l'aise avec moi-même, à comprendre toute la diversité de mon être. Mais j'étais toujours la marginale, la weirdo, le mouton noir. L'observatrice passive, et parfois la participante un peu forcée. On passe notre temps à nous expliquer que l'on doit « s'intégrer ». S'intégrer à un groupe de pairs, ou s'intégrer à une société fondée sur les privilèges blancs. Cet impératif est toxique, il nous empêche d'atteindre tout notre potentiel.

J'ai pu me libérer quand j'ai compris que mon identité pouvait être aussi éclectique que mes goûts musicaux. Parfois j'écoute de la poésie. Du rap le jour d'après, du R&B le suivant, puis du rock, de la soul, ou alors rien du tout. Le silence. J'adore Sara Bareilles et je suis incollable sur Milly Rock.

L'identité noire ne se résume pas à un mot. Je peux étudier à Princeton et twerker sur du Future. Déjouer les stéréotypes ne revient pas à nier notre identité. Et les satisfaire ne revient pas non plus à les valider.

Parce qu'on nous a volé notre culture, notre estime de nous en tant que noirs est souvent dictée par ce qu'on voit à la télé, ce qu'on lit dans les magazines. On ne nous a pas laissé écrire notre histoire. La représentation n'est allée que dans un sens, a entretenu la division quand elle aurait dû être un facteur d'unification. L'identité noire n'a pas qu'une seule dimension. Il faut respecter nos diversités. Je peux étudier à Princeton et twerker sur du Future. Briser les stéréotypes ce n'est pas nier notre identité. Les satisfaire ce n'est pas non plus les valider. Nous n'avons pas à choisir, on a le droit à tout ça. Pendant trop longtemps, on a calqué nos vies sur les définitions qu'en faisaient les autres. Il est temps de les écrire nous-mêmes. Nous sommes créatifs, éloquents, intelligents, déterminés, et, oui…noirs.

Et dans ce monde noyé dans les préjugés, dans la discrimination institutionnelle et les propos usés sur notre supposée infériorité raciale, Afropunk est un sanctuaire d'authenticité décomplexée. On s'y nourrit les uns les autres, on s'y donne de la confiance, on s'évade sans peur. On y trouve tout ce dont on est habituellement privés. Afropunk met à notre disposition un espace de partage, d'échange, pour cultiver et célébrer les autres tout en se déhanchant sur la musique de nos artistes préférés. C'est une expérience spirituelle qui touche parfois au rituel. Une manière d'affirmer un peu plus notre être, qui arrive un peu tard mais qui est salvatrice et bienvenue. Un endroit sûr, dans lequel on peut être ce que l'on est déjà, magiques.

Voilà ce qui se passe quand les noirs prennent conscience de leur pouvoir et se mettent à créer leurs propres espaces de célébration plutôt que de demander aux autres de le faire. C'est de rassemblements comme Afropunk dont nous avons besoin, pour nous rappeler que la liberté est créée, pas donnée. On ne peut pas continuer à mesurer notre réussite en comptant le nombre de portes qui nous sont ouvertes par les blancs, ou en mesurant notre capacité d'assimilation. Notre succès dépend des portes que l'on ouvre nous-mêmes, de notre solidarité, notre élévation en tant que groupe. Il faut continuer à créer des espaces au sein desquels nous pouvons nous rassembler et célébrer notre authenticité.

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