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2002, l'année où eve a remis le rap féminin au premier plan

Porté par des singles accrocheurs, Eve-Olution a fait d’Eve une star internationale. C’était il y a quinze ans, le 27 août 2002. Depuis, les projecteurs ont changé de cible, mais personne n’a réellement oublié la first lady de Ruff Ryders.

par Maxime Delcourt
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28 Août 2017, 8:50am

Bien moins souvent citée que d'autres artistes ayant connu leur heure de gloire au début du 21ème siècle, Eve occupe une position assez particulière au sein de la grande histoire du rap américain du début des années 2000. Arrivée trop tard pour être considérée comme précurseur (à l'inverse de Missy Elliott, Foxy Brown ou Queen Latifah), beaucoup trop matraquée sur les grandes radios pour avoir conquis définitivement le cœur des puristes, trop ancrée dans le hip-hop pour plaire aux adeptes de la pop, pas assez rebelle et crue pour obtenir cette fichue street credibility… Malgré un succès commercial monstrueux, et une signature chez Ruff Ryders, Eve est trop régulièrement oubliée des hommages accordés par la presse à la musique populaire des années 2000. Un peu comme si l'Américaine n'avait pas particulièrement marqué sa génération…

C'est pourtant tout l'inverse qui s'est produit. Déjà, avec Scorpion en 2001, puis un an plus tard, avec l'imparable Eve-Olution, un troisième album bourré de tubes en phase avec leurs époques. Après tout, si les seize titres réunis ici ont aussi bien fonctionné lors de la première moitié des années 2000, c'est aussi parce qu'ils représentent au mieux toute l'essence du hip-hop populaire de cette période, et notamment son ambivalence entre démarches avant-gardistes et nécessité d'évoluer vers des formats radiophoniques plus ouverts. Une posture que l'on peut résumer par le gros mot « mainstream », mais qui n'a rien d'une insulte, tant les tubes hip-hop de l'époque se réécoutent avec plaisir aujourd'hui et se voit peu à peu célébrés par les médias les plus pointus – un peu comme s'il avait fallu du temps aux grands nababs de la critique pour prendre conscience de la modernité de ces morceaux dont l'hybridité doit beaucoup aux travaux de Timbaland et The Neptunes.

Gangsta Lovin' (en duo avec Alicia Keys) et Satisfaction font évidemment partie de ces classiques indispensables à toute playlist centrée sur les années 2000. Mais ce ne sont pas les seuls : plus que jamais inspirée, Eve profite ici de chaque titre pour étaler sa science de la mélodie avec un sens de la variété impressionnant et une formidable capacité à s'entourer des plus grands pour mettre en son ses idées. Dr. Dre ( What!), Swizz Beatz ( Double R What), Snoop et Nate Dogg ( Hey Y'all), tous répondent à l'appel de la first lady de Ruff Ryders et tous lui concoctent de quoi aller titiller le sommets des charts. On a des preuves : à peine sortie, Eve-Olution se hisse au sommet du Top R&B/Hip-Hop, à la sixième place du Billboard 200 et se voit certifié disque d'or (500 000 albums) trois mois plus tard.

Forcément, cette liberté, cette absence de complexe, surtout au sein d'un label rempli de bad boys au verbe plus insolent que poétique, ça a fini par donner des idées aux générations suivantes. Toutes les rappeuses ne s'en revendiquent pas, mais comment ne pas avoir en Dominique Young Unique ou Nicki Minaj des héritières, des femmes qui, à leur manière, tentent elles aussi de concilier les codes du hip-hop et les stéréotypes du R&B à l'efficacité de la pop, sans se soucier de l'authenticité ? Mais cette influence, plus ou moins directe, rappelle aujourd'hui une chose : à quel point Eve n'a pas réussi à capitaliser sur ce succès ; à quel point, malgré le soutien de Pharrell, Dr. Dre ou Swizz Beatz à la production, elle n'a plus jamais retrouvé le même impact populaire ; à quel point sa signature sur Geffen Records a contribué au déclin de sa carrière artistique et de son personnage – car, s'il y a bien une chose dont on peut être sûr avec les albums d'Eve, c'est qu'ils racontent moins la vie d'une femme qu'ils ne façonnent un personnage, celui d'une « busy woman », d'une artiste invincible, d'une rappeuse éloignée de tout sentiment romantique dans ses lyrics.

Il y a bien eu la publication de Lip Lock en 2013 ou la réunion des forces majeures de Ruff Ryders ces dernières semaines pour une tournée américaine visant à célébrer les vingt ans du label, mais force est de constater que les choses ont bien changé pour Eve depuis 2002. La rappeuse ne suscite plus vraiment d'intérêt, c'est clair. Mais l'écoute de Gangsta Lovin' ou de Let This Go procure toujours autant de plaisir. Et c'est bien l'essentiel.

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