k-pop, grime, jazz : quand la musique devient une arme

En mars 2018, des stars de la K-Pop s'envolaient à Pyongyang, actant une nouvelle tentative d'expansion culturelle. Avant elles, Fela Kuti et les Pussy Riot l’avaient prouvé : la musique est une arme qui peut aussi se retourner contre les gouvernements.

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mai 23 2018, 10:39am

Le mois dernier, le monde entier assistait réjoui et ébahi à la réconciliation des deux Corées, se demandant comment plusieurs décennies de discorde diplomatique, de provocations nucléaires et de polarisation culturelle ont pu prendre fin en l’espace de quelques jours ? Il faudrait des bouquins entiers pour tenter de comprendre les enjeux de cette évolution soudaine de l'Histoire mais une chose est sûre : ce processus de réconciliation n'aurait probablement jamais abouti sans l'intervention d'une arme secrète et toute particulière, la K-Pop. En 2016, la Corée du Sud avait déjà fait exploser sa pop par dessus la frontière en réponse à un test nucléaire et en mars dernier (soit un mois tout pile avant la réconciliation du Nord et du Sud) de vraies stars de K-Pop – environ 150 d’entre elles – ont été envoyées pour jouer à Pyongyang. L’objectif ? Renforcer les relations entre les deux territoires, même si cette mission a pu s'avérer difficile, comme l’exprimait le musicien Yoon Sang quelques jours avant le grand départ : « Une fois sur scène, cela risque d’être difficile d’exprimer mon opinion personnelle au sujet de la dénucléarisation ».

Si ce voyage de la pop par dessus la frontière a de quoi surprendre, il s’inscrit pourtant dans une longue histoire faisant de la musique une arme politique – à la fois relais de propagande gouvernementale et support de résistance populaire. Dans le cas de la Corée, les stars K-Pop n’ont pas eu besoin de faire de grandes déclarations portant sur le programme nucléaire de Kim Jong-un : leur présence dans un pays connu pour pratiquer une féroce censure culturelle parle déjà pour elle-même.

L’époque diffère, mais la même chose peut être affirmée à propos des ambassadeurs du jazz employés par les États-Unis durant la Guerre Froide – parmi lesquels Louis Amstrong, Dizzy Gillespie, Duke Ellington et Dave Brubeck furent choisis pour partir sur une tournée mondiale visant à rallier de nouveaux soutiens idéologiques. Le choix gouvernemental de faire appel à des musiciens afro-américains n’a rien d’anodin au vu du passé esclavagiste des États-Unis et de son racisme institutionnel persistant. Ces hommes n’ont pas seulement été des pionniers du jazz, ils ont incarné des symboles culturels et permis de laisser penser que les États-Unis ne pouvaient pas être racistes puisqu’ils avaient recours à des musiciens noirs. Si les jazzmen ont obtempéré et réussi à accomplir cette mission de propagande guerrière, Dave et Lola Brubeck montrent dans une pièce de théâtre – The Real Ambassadors qui raconte cette expérience – que ces hommes savaient qu’ils étaient exploités à des fins politiques. « Même si je représente le gouvernement, le gouvernement ne représente pas certaines mesures que je soutiens », affirme Amstrong dans un interlude.

Malgré leur lassitude face à leur reconnaissance temporaire – et soumise aux aléas de la politique – les ambassadeurs du jazz ont fait le tour du monde parce qu’ils savaient bien que leur musique avait le pouvoir de changer les choses. À l’image des stars de K-Pop actuelles, leurs paroles et leurs mélodies sont devenues de véritables armes politiques.

« L’expression "protest music" a gagné en popularité pendant la guerre du Vietnam, lorsque le public a commencé à comprendre que le gouvernement américain sacrifiait des soldats dans une guerre qui ne serait jamais gagnée. »

Mais que se passe-t-il lorsque la musique est détournée comme une arme contre les gouvernements ? L’expression « protest music » a gagné en popularité pendant la guerre du Vietnam, lorsque le public a commencé à comprendre que le gouvernement américain sacrifiait des soldats dans une guerre qui ne serait jamais gagnée. En 1971, cette crainte s’est vue confirmée par le scandale du Pentagon Papers, même si certains musiciens écrivaient déjà depuis des années à ce sujet. « You raise my taxes, freeze my wages and send my son to Vietnam » chantait Nina Simone dans Backlash Blues en 1967. Le triste refrain de Blowin’ in the Wind est devenu une complainte emblématique de la violence guerrière. Et Joan Baez s’est elle-même retrouvée au milieu d’une attaque à la bombe, exprimant sa douleur dans des chansons comme Saigon Bride : « How many dead men will it take to build a dike that will not break? » Ces chansons à forte charge émotionnelle ont mobilisé la jeunesse du pays, alimenté sa protestation et soigné le moral de soldats abattus. On leur attribue aussi le mérite d’avoir déstabilisé la présidence Nixon, qui malgré sa courte réélection en 1972 a vu la jeunesse combattre sa politique, galvanisée par les chants protestataires.

Au Royaume-Uni, les musiciens continuent de dénoncer l’injustice, particulièrement ceux affiliés au Grime, un genre largement né de l’oppression, de la résilience et de la débrouille. Du clash vivifiant de Stormzy à l’attention de Theresa May et de son non-soutien à Grenfell pendant les Brits Awards – qui a d’ailleurs généré une réponse officielle – au soutien actif de certaines stars du grime apporté à Jeremy Corbyn, un homme politique invité à parler devant des milliers de festivaliers à Glastonbury en 2017. Aux États-Unis, de nombreux artistes ont interdit à Trump d’utiliser leur musique pendant sa campagne ; un embarras qui précédait sa tentative désespérée de trouver des musiciens prêts à jouer pour le jour de son inauguration.

Aujourd’hui, il devient presque automatique d'attendre des musiciens anglais ou américains qu’ils parlent politique dans leur musique. Mais qu’en est-il de ceux qui protestent dans des pays largement moins tolérants ? Le morceau « Punk Prayer » de Pussy Riot a vu le groupe arrêté et envoyé dans un goulag des temps modernes. Le président Poutine a refusé de s’impliquer dans le conflit, mais l’horrible traitement réservé à ces femmes, qui ont été battues, fouettées et gazées en dit long : en Russie, liberté de création continue de rimer avec peine de prison. Dans un registre similaire, en 1976, Fela Kuti a subi la colère de l’armée nigériane avec l’album Zombie, une attaque en règle à l’adresse de son gouvernement. Il y comparait les soldats à des idiots écervelés, obéissant aux ordres sans poser la moindre question. La réaction fut brutale. Des milliers de combattants envahirent sa commune, la République de Kalakuta, pour y détruire son foyer, le tabasser et, comme ce fut raconté, tuer sa mère, elle-même activiste féministe emblématique au Nigeria. Kuti ne s’est pas posé en artiste engagé pour construire son image : il a littéralement risqué sa vie pour dénoncer les abus de son régime gouvernemental.

Il est injuste d’affirmer que l’activisme musical a perdu de son mordant. Des artistes comme Anohni, Kendrick Lamar ou Stormzy prennent radicalement position à travers leurs paroles. Mais l’activisme réel a été récupéré comme une tendance de la pop, où la mode consiste à émettre des messages dénués de sens et à les faire passer pour du courage politique. Des messages qui restent toujours très acceptables et acceptés par l’establishment, et qui ne font finalement rien pour remuer le statu quo. La protestation musicale, la vraie, ne s’embarrasse généralement pas d’un tel glamour. « Strange Fruit » de Billie Holiday est l’exemple parfait de tout ce qu’un morceau peut avoir de troublant, de grotesque mais d’éminemment viscéral : « Blood on the leaves and blood at the root / Black bodies swinging in the southern breeze, » chantait-elle en 1939, décrivant l’horreur sanglante des lynchages racistes. Ses mots étaient emplis de peine, quand ceux de Public Enemy étaient trempés de colère : « 911 is a joke », scandaient-ils pour dénoncer le racisme systémique sur leur incontournable album Fear of a Black Planet, 50 ans plus tard.

« Il est injuste d’affirmer que l’activisme musical a perdu de son mordant. Des artistes comme Anohni, Kendrick Lamar ou Stormzy prennent radicalement position à travers leurs paroles. »

Des groupes tels que Public Enemy et NWA ont toujours été politiques. À l'instar du hip-hop qui l'a toujours fondamentalement été. C’est peut-être pour cette raison que la récente compétition de rap The Rap of China s’est heurtée à une interdiction totale en Chine, supposément pour cause de paroles misogynes et de promotion d'usage de drogue. Les gouvernements oppressifs ont toujours peur de la musique. Ils ont peur de sa capacité à mobiliser, à unir les foules et à chanter un bon gros « fuck you » aux régimes corrompus. Ironie : le Parti Communiste chinois avait tenté de récupérer le rap à son compte quelques années auparavant. Un peu comme les hommes politiques américains célèbrent les musiciens noirs en continuant d’ignorer les difficultés de leurs concitoyens noirs, le gouvernement chinois a célébré le hip-hop, à sa manière, avant de le réprimer quand le peuple se l’est réapproprié avec force.

Les musiciens les plus radicaux rejetteront généralement l’approbation officielle, des honneurs de la Reine aux soirées politico-mondaines. « Je n’aime pas ce genre d’approbation. Ça me donne l’impression de m’être planté à un moment, » affirmait récemment Cosey Fanny Tutti. Aujourd’hui célébrée, l’artiste et musicienne – des groupes Throbbing Gristle et Chris & Cosey – a un temps failli perdre sa bourse ICA pour avoir réalisé certains à-côtés artistiques, notamment ses magazines sexuels. Elle et son groupe ont alors été surnommés les « démolisseurs de la civilisation » par un député conservateur anglais. Et forcément, Tutti était aux anges.

Dans les faits, l’approbation peut être un désastre. Band Aid est l’un des exemples les plus frappants de « musique politique », précisément parce que le message du groupe était simple et difficile à contester : combattre la famine dans le monde. Plutôt prometteur sur le papier, c’était sans compter sur une histoire sombre révélée dans un long article de SPIN. Ce qui devait être une intervention politique menée par des musiciens pour combattre la famine en Éthiopie a finalement mené à des centaines de milliers de meurtres. Dans un pays en pleine guerre civile, les fonds généreusement versés par un Bob Geldof sourire jusqu’aux oreilles, ont été utilisés par un dictateur sanguinaire pour mener à bien un massacre à grande échelle.

La musique est peut-être une manière légère et accessible de transmettre des messages forts, urgents, cachés sous des refrains imparables et des mélodies sucrées. Mais c’est un outil puissant, utilisé par les gouvernements et contre eux. D’innombrables musiciens ont dénoncé des régimes autoritaires ; et si certains y trouvent en réponse une acclamation critique – comme Fela Kuti ou les Pussy Riot – d’autres n’ont pour eux que la réponse violente quand ce n’est pas le meurtre. Nina Simone disait qu’il était du devoir de l’artiste de refléter l’air de son temps et - des paroles de Billie Holiday sur les lynchages racistes aux versets de Public Enemy sur son penchant institutionnel en passant par l’exposition des agressions quotidiennes par Solange - de nombreux artistes ont répondu à ce devoir. En Corée du Sud, que ce stratagème sauce K-Pop aide ou n’aide en rien la dénucléarisation, il suit sans aucun doute l’affirmation de Fela Kuti : la musique est l'arme du futur.

Cet article a initialement été publié par i-D UK.