« march for our lives » : la vérité sort de la bouche des enfants

« Ce mouvement n'annonce aucune fin. Au contraire, c'est le début d'une révolution. »

|
28 Mars 2018, 8:15am

Samedi après-midi à New-York, j’ai rejoint des milliers de personnes à la « March for Our Lives » au départ de Central Park pour demander la fin de la violence armée. J’ai pris le métro jusqu’à la 72 ème avenue dans un wagon rempli de pancartes colorées ornées de slogans et rempli de gamins en rollers. Le point de rendez-vous enfin atteint, la police m’a informée que la manifestation était tellement importante qu’elle allait s’étaler sur quatorze rues supplémentaires.

Et alors que nous étions nombreux à chercher un point d’entrée le long des rues barrées, des survivants des fusillades de Las Vegas et Sandy Shook partageaient leurs histoires déchirantes dans un mégaphone.

Dans cette marée humaine de près de 200 000 manifestants, il y avait des parents, des étudiants et des professeurs. La marche de New York n’est qu’une facette d’un mouvement global qui a rassemblé plus d’un million de personnes à travers le monde entier. Et à Washington ou à Los Angeles, la plupart des personnes mobilisées se sont décidées à prendre la rue après la fusillade de Parkland survenue le 14 février dernier. Une tuerie dans une école qui a coûté la vie à dix-sept adolescents et blessé quatorze d’entre eux – et qui figure parmi les 17 tueries déjà survenues aux Etats-Unis en 2018.

Lors du rassemblement, j’ai discuté avec Matt Rohrer, enseignant dans un lycée new-yorkais, qui agitait un panneau sur lequel était inscrit « This teacher doesn’t want to die at work ».
[« Ce prof ne veut pas mourir au travail »]. Matt enseigne à des élèves de seconde et de première et m’explique que s’il est ici aujourd’hui, c’est parce qu’il ne veut pas avoir à s’inquiéter des risques que courent ses élèves alors qu’ils vont simplement à l’école.

« Je veux éduquer les jeunes, leur enseigner comment lire des livres et comment résoudre leurs problèmes, pas les sauver d’un tireur, continue-t-il. Les fusillades à l’école ne représentent pas la majorité des tués par balle mais c’est un fait, dans notre pays, cela fait des années que de jeunes gens trouvent la mort à cause des armes à feu. »

Après la fusillade de février, les étudiants de Parkland ont lancé un mouvement incitant la population, tout particulièrement des jeunes, à prendre la parole sur le sujet du contrôle des armes à feu. Leur impact est perceptible : le 14 mars, des milliers d’étudiants ont quitté leurs salles de cours pour défiler dans la rue, un mois après la tuerie de Parkland. Suivis par des citoyens du monde entier, l’Amérique semble prête à se lever pour dire aux législateurs qu’aujourd’hui plus que jamais, « enough is enough ».

Mes frères et sœurs appartiennent à cette « génération mass shooting ». Ils sont habitués à l’organisation d’exercices de tir et de confinement à l’école, et pourtant, mon frère de 15 ans s’est senti obligé de participer aux dernières manifestations parce qu’il ne se sent plus en sécurité à l’école.

Les récentes manifestations à travers les Etats-Unis ont trouvé des soutiens chez des citoyens de tous les âges mais la présence massive des jeunes lors de la « March of Our Lives » de New York est indéniable. Des maternelles sur les épaules de leurs parents aux bandes de lycéens, la jeunesse était dans la rue pour faire entendre sa voix. Les groupes chantaient des slogans « 2,4,6,8, we just want to graduate » [« CE1, CM1, sixième, quatrième, on veut juste nos diplômes »] ou encore « Teachers need funds, not more guns » [« les profs n’ont pas besoin d’armes mais de moyens »], élevant leurs pancartes dans les airs.

« L’élan autour de ce mouvement annonce quelque chose de différent, lance Madison Sticker, un étudiant de l’Université de New-York qui défile avec un groupe d’amis. On ne peut plus faire passer les armes avant les enfants ».

Dans les rues, même si des groupes de jeunes dansent et prennent la pose pour être photographiés, leur colère contre l’inaction du gouvernement en place reste intacte.

« Des actes de violence insensés comme ceux-là pourraient être évités si la loi encadrait plus fermement la vente d’armes, si les gens qui sont interdits de vol se voyaient aussi interdire l’achat d’armes : des choses simples » explique Ati Omilabu, une étudiante de 19 ans qui a fait le déplacement de Cleveland. Sa chemise est ornée des mots « Muse of the Future ».

« Le contrôle des armes est de plus en plus faible, ajoute Maddison . Lorsqu’une fusillade a lieu, nous sommes en deuil mais nous ne changeons rien à la législation. Nous envoyons des pensées, des prières, mais concrètement, nous ne faisons rien. »

Un manque d’action particulièrement flagrant lorsque les victimes se révèlent être des personnes de couleur. Lors de la manifestation, beaucoup de participants insistent sur le fait que la violence par armes à feu affecte les communautés noires et latinos de manière disproportionnée. Les activistes de Black Lives Matter montent sur scène pour s’adresser à la foule, leurs chants résonnent dans les rues et leurs slogans prennent les murs, rappelant l’idée que les Noirs représentent plus de la moitié des victimes des armes à feu aux tats-Unis, alors qu’ils ne sont que 14% de la population. Mais malgré ces chiffres sidérants, les personnes noires touchées par ce fléau ne suscitent pas le même intérêt de la part des médias et des politiques que les adolescents blancs.

Pourtant, les personnes avec lesquelles je parle espèrent que les étudiants de Parkland feront usage de leurs privilèges pour élever le débat et offrir une plateforme aux injustices subies par les Noirs.

« En tant que personnes racisées, il est fondamental nous soyons ici aujourd’hui, affirme Devyn Kenneth, étudiant de 19 ans à l’Université de New-York. Nous voulons parler pour les établissements dont les étudiants sont majoritairement noirs. J’ai l’impression qu’ils sont sous-estimés et c’est injuste. Il ne s’agit pas seulement d’un problème qui touche des communautés de privilégiés, nous sommes tous concernés. »

Survivant de Parkland, David Hogg s’exprime aux côtés de l’un des organisateurs de la manifestation new-yorkaise « Cette marche n’annonce aucune fin. Au contraire, c’est le début d’une révolution. » Si ce n’était pas clair, le message est désormais limpide.

« Ces jeunes m’inspirent beaucoup, me confie Matt avant que la foule ne nous sépare. C’est grâce à eux que de vrais changements peuvent avoir lieu. »

Cet article a initialement été publié par i-D US.