Photographie Tim Walker. Stylisme Ib Kamara. Col roulé Coach 1941. Pantalon Seen Users. Chapeau Marc Jacobs. Gants IbkamaraStudios

quand solange est devenue solange

Pour i-D, l'auteure Stevona Elem-Rogers a rencontré Solange à Houston, là où elle est née, pour parler de musique, de sentiment d'appartenance et de cheminement personnel.

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07 Mars 2019, 9:27am

Photographie Tim Walker. Stylisme Ib Kamara. Col roulé Coach 1941. Pantalon Seen Users. Chapeau Marc Jacobs. Gants IbkamaraStudios

Ceci est une version condensée de l'article disponible dans le no. 355 d'i-D, printemps 2019 The Homegrown Issue. Disponible ici.

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Chapeaux et gants Ibkamarastudios. Pantalon H&M. Boucle d'oreille Chanel.

Solange est née un jour que les astrologues nomment « l’orée de la magie », le moment où les signes du Gémeaux et du Cancer fusionnent. Et cela tombe finalement sous le sens : si l'on ne sait jamais à quoi s’attendre avec Solange, on est toujours certains que ce sera magnifique et légèrement énigmatique.

Nous sommes à Houston, le lendemain de Noël, et j'ai face à moi une vue panoramique sur un horizon brumeux. Je suis anxieuse, je fais les cent pas dans ma chambre d'hôtel. Solange est une amie, et c’est justement ce détail – qui devrait pourtant faciliter notre entrevue – qui m’intimide. Ça et le fait que ce soit Solange : un génie, une chanteuse-compositrice-artiste visuelle récompensée aux Grammy Awards, déterminée à partager avec le plus grand nombre son expérience de femme noire du sud des États-Unis. Je sais qu’il est impossible de la saisir dans toute sa complexité en une simple feuille blanche, mais j’ai besoin qu’on la voie.

Mon fil de pensée est interrompu par un texto de Chris Kauffman, le bras droit et ami d’enfance de Solange : « On vient te chercher et on t’emmène avec nous ».

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Col roulé Coach 1941. Pantalon Seen Users. Chapeau Marc Jacobs. Gants IbkamaraStudios.

Héritage

« J’ai traversé la tempête, et ça m’a endurcie ». Quand elle n'est pas en train de rapper du 21 Savage, Solange se remémore les souvenirs passés à Third Ward, l'un des six quartiers historiques de Houston. Elle jette un oeil au-dessus de son épaule. « On passe devant Project Row Houses, où j’ai enregistré une grande partie de mon album. » Un quatrième album studio très anticipé, que ses fans attendent en retenant leur souffle depuis qu’une mystérieuse photo d’elle est apparue sur les réseaux sociaux l'an dernier. On la découvre vêtue d'un chapeau de cowboy noir (en hommage à ses racines texanes) et d'un haut dénudant une épaule, le tout encadré par ses épais sourcils, si caractéristiques, et deux mots : « Solange coming ».

Son dernier album, l’immense succès critique A Seat At The Table, l'a définitivement transformée en pop star, en performeuse incontournable et lui a valu d’innombrables récompenses : Artiste de l’Année pour Harvard, Femme de l’Année pour Glamour, Impact Award pour Billboard, et honorée à la 70ème cérémonie de l'Annual Parsons Benefit pour sa mode emblématique. C’est pour vivre une telle aventure que Solange a travaillé aussi dur. Et ce sont ces moments incroyables qui l'ont ramenée ici-même, à Houston, au Texas, à elle-même.

Ceux qui connaissent Solange savent à quel point elle est secrète. Elle ferait presque de la concurrence à Prince et son obsession de la confidentialité. Solange est capable de disparaître des réseaux sociaux pendant des mois entiers ou de supprimer l'avatar de son compte Instagram. Elle interdit la circulation de photos de son fils sur internet et a fondé une agence créative progressiste nommée Saint Heron, à travers laquelle elle met en avant d'autres artistes noires.

Les pièces du puzzle s'assemblent en visitant le quartier de Third Ward. Peu à peu, je comprends comment Solange a su rester fidèle à elle-même, dans une industrie qui décourage l'authenticité. Ici, le moteur de la communauté et de l’excellence, c’est la tradition. J'en suis émue : j'ai grandi dans un endroit similaire à celui-ci, le quartier de Titusville à Birmigham, en Alabama. En tant que communauté, nous sommes trop souvent privés de lieux qui nous seraient exclusivement réservés, et dans lesquels on puisse se retrouver. Ici, Solange entend l'écho de la voix de Phylicia Rashad, les pas de danse de Debbie Allen, elle se rappelle le peigne que sa mère passait dans les cheveux des femmes en racontant sa vie, les cowboys noirs majestueux, le son langoureux de DJ Screw, et une petite fille noire qui n'a jamais douté de son ambition, parce qu'elle était entourée de modèles lui prouvant qu’un jour, elle rendrait ses ancêtres fiers.

« Les gars, nous y sommes », annonce Solange alors que la voiture ralentit. Nous nous garons près de la Menil Collection, le célèbre musée d’art de Houston où elle présentait SCALES l’an dernier. Une performance qu’elle a composée, chorégraphiée et pensée comme une réflexion autour de la condition noire déjà entamée sur son album précédent. Sous la pluie, Solange se hâte et se dirige d’un trot presque enfantin vers la Chapelle Rothko, sur le campus adjacent, pendant que Raquel et moi nous recroquevillons sous mon minuscule parapluie pour préserver nos cheveux fraîchement lissés. Une fois à l’intérieur, je n'arrive pas à savoir si nous sommes dans un lieu de culte ou au milieu d'une installation artistique. L’endroit est mystique et, tant par réticence que par curiosité, je décide de rester avec Solange.

« Je viens ici depuis que j’ai 14 ans », me dit-elle. Nous finissons assises sur un long banc de bois entourée des peintures sombres de Mark Rothko et par un silence intense. Elle reste un moment à mes côtés avant d’aller s’asseoir sur le sol, face au mur. Dans la chapelle, un halo de lumière tombe parfaitement sur ses épaules et illumine son visage pensif.

La spiritualité fait partie intégrante de l’identité de Solange. Les structures méditatives sont devenues synonymes de son art. Derrière les paroles introspectives qui composent chacune de ses chansons - et ce, depuis son premier album Solo Star - et les visuels révolutionnaires aux multiples niveaux de compréhension, il y a une femme qui travaille sans relâche à combattre les ténèbres et à faire en sorte de révéler la lumière. Si ses chansons vous rendent triste ou heureux, c'est qu'elle l'a été avant vous.

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Chapeaux et gants Ibkamarastudios. Pantalon H&M. Boucle d'oreille Chanel. Chaussette Uniqlo. Chaussures Soft Criminal

Négritude

En dépit de la pluie, Solange propose que nous marchions les quelques pas qui nous séparent de la Librairie Menil au lieu de retourner à la voiture. Nous nous glissons dans la boutique pittoresque sans être reconnus, mais je sais que ça ne durera pas. Solange parcourt leur remarquable petite collection. Elle s’interrompt pour jeter un coup d’œil à Blackness in Abstraction, d’Adrienne Edwards. « Ah, pile au bon moment. Toyin [Ojin Odutola] parlait justement de la négritude par défaut dans un monde de l’art où tout est blanc par défaut. Pourquoi insiste-t-on tant sur le fait d’avoir des murs blancs et du papier blanc ? » Je peux voir les rouages de son cerveau s’activer plus vite qu’elle ne parle. Elle tourne quelques pages avant d’ajouter le livre à sa pile et de s’arrêter devant un autre, dans lequel s'affiche un autoportrait de l’artiste et philosophe américaine Adrian Piper. Je vois à quel point l'image l'enchante, et je lui dis : « Elle a enseigné à une de mes amies. Apparemment, c’était une vraie perle, elle était incroyable. » Elle se tourne vers moi : « Sérieux ? Wow ! J’ai adoré ses cartes de visite. Mon amie dit que je devrais en faire moi aussi pour les filer pendant les shootings magazines, pour que les gens soient fixés. »

Nous rions toutes deux. Je me souviens qu’elle a dû dire « don't touch my hair » (« ne touchez pas à mes cheveux ») après sa couverture du magazine Evening Standard, qui avait décidé de faire disparaître son auréole tressée à la retouche, sans son consentement. La journaliste associée à l’article avait ensuite demandé que son nom soit retiré, en signe de solidarité. Solange a besoin d’exercer un contrôle total sur son histoire et sur son corps. Elle demande donc expressément à ce que chaque article sur elle soit écrit par une femme noire en qui elle a toute confiance. Solange me tire de mes pensées : « Je kiffe Adrian Piper ! C'est l’idée que je me fais du chic ! »

Nous allons payer. La caissière, une femme noire d’âge moyen, nous demande de patienter mais se rétracte dès qu’elle aperçoit le visage de Solange. « Oh, je te connais ! Bien sûr, tu n’as pas besoin d’attendre », chantonne-t-elle. Solange sourit : « Ça va aller, on va attendre notre tour. » Tout en triant ses livres, Solange pense à haute voix : « J’ai essayé de comprendre pourquoi l'on se sent si bien quand on est chez soi… » Avant de pouvoir finir sa phrase, elle repère un nouveau livre, A Treasury of African-American Christmas Stories. Après l’avoir rapidement parcouru, elle me le tend. « Il y a une nouvelle de ta préférée, Nikki ! » Je rougis. Nikki Giovanni est l'une de mes auteures préférées, depuis que je suis petite, et Solange s'en est souvenue. Je me dis que les livres aussi ont cette capacité à nous faire nous sentir « chez nous ». Nous avons désormais toute l'attention de la caissière. « Enfin ! Comment vas-tu aujourd’hui ? Contente que tu sois rentrée. » Le sourire de Solange s’agrandit : « Ah, merci, ma soeur. C’est toujours bon d’être ici ! ».

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A gauche: Solange porte une veste Balenciaga. Chapeau, écharpe et noeud papillon IbkamaraStudios. Chaussettes Uniqlo. Boots Jimmy Choo. A droite: Eric porte des vêtements et des chaussures Topman. Chapeau, écharpe et noeud papillon IbkamaraStudios. Chaussettes Uniqlo.

Accepter

Solange est partie faire un tour au centre commercial, pendant que j’écoutais When I Get Home. Quand on se retrouve pour en discuter, Chris me fait pénétrer dans un étrange appartement où je tombe sur Solange en train de danser. Le volume de la musique est à fond et Solange et Raquel gloussent comme des écolières. Je ris : « Évidemment, vous êtes en train de danser », puis elles s’effondrent, Solange sur le canapé et Raquel sur une chaise adjacente.

Je lui dis que son album me rappelle le film The Wiz – pas musicalement, mais émotionnellement. Le voyage qui permet de rentrer chez soi n’est pas fait pour les petites natures. Il est à la fois obscur et lumineux, théâtral et introspectif.

Afin de mieux comprendre le chemin parcouru pour arriver à cet album, je lui demande ce qui l’a ramenée à Houston, après une tournée à guichets fermés aux États-Unis et en Europe. Elle penche la tête sur la gauche avant de répondre. « Ces dernières années, j’ai beaucoup pensé aux origines. À tout ce qu’on emmène avec nous et tout ce qu’on laisse derrière. Pour mieux y réfléchir, j’ai dû rentrer chez moi et tenter de trouver en moi et autour de moi la clé de tout cela. Après mes derniers concerts pour A Seat at the Table, mon corps ne m’obéissait plus, et je pense qu’il est intéressant d'écouter ce que notre corps peut nous dire à un moment donné. »

En 2017, Solange annonçait souffrir d'un désordre autonomique : une maladie aussi inattendue pourrait en décourager beaucoup, mais son nouvel album est tout sauf de l'ordre du découragement. Il est triomphant, sensuel, même érotique. Je me demande comment ces deux dernières années l’ont conduite à de tels sentiments et à un tel son.

Elle s’enfonce un peu plus dans le canapé. « Après être passée par une transition où mon corps subissait des choses qui étaient hors de mon contrôle, je suis arrivée à un stade où je n’ai plus peur pour lui. Je me le suis réapproprié d’une toute nouvelle manière. C’est une histoire d’amour qui m’a pris du temps. J’ai toujours été connectée à ma sexualité et à ma sensualité, mais j’ai remis tout ça à plat. La liberté que j’en ai tirée est incroyable. J’ai appris qu’on pouvait créer ces espaces soi-même ; on n’a besoin de personne pour vivre son moment. »

La liberté est un concept intéressant à explorer, particulièrement en tant que femme noire, et je me demande à quoi ressemble la liberté de Solange à ce moment précis de sa vie. Sur l’un des morceaux, son rire est si puissant que j’en suis ressortie revigorée. Elle répond : « Je me suis éclatée à créer cet album ! Je voulais vraiment créer un espace de joie et d’expression. Mon dernier album était profondément personnel, mais – ce n’est un secret pour personne – j’avais beaucoup de choses à affronter. Je portais un poids extrêmement lourd sur mes épaules et même si c’est quelque chose qui ne disparaît jamais vraiment totalement, j’ai l’impression que cette fois-ci, je peux trouver bien plus de réponses à l’intérieur de moi-même qu’à l’extérieur. A Seat At The Table était une composition, une thèse et une guérison, mais je ne pouvais pas demander au monde d’être impliqué dans les réponses dont j’avais besoin pour ce projet. J’avais juste besoin de vivre dans le monde. »

Si When I Get Home possède la même synergie méditative que A Seat At The Table – Solange l'attribue au fait d'avoir enregistré alors qu’elle jouait encore en live les chansons de l’opus précédent – il a une dynamique différente ; je lui demande donc si la composition musicale a influencé le produit final. « Absolument ! Ce que j’ai énormément aimé en faisant cet album, c’est que la plupart des chansons ont été enregistrées en une seule prise. Je commençais par chanter la mélodie et mettre en place les accords, puis mon ami John Key venait à la batterie ou au clavier et John Kirby sur les synthés. Ensuite, je sélectionnais les trois meilleures minutes sur les quinze. J’ai essayé de réenregistrer quelques-uns de mes chants, mais l’énergie n’était plus la même, et j’ai dû m’y faire. Dans cet album, il n’est pas question de performance vocale ou de mots prononcés à voix haute. J’ai essayé de créer tout ce que j’avais à dire avec des sonorités et des fréquences. C’est vraiment ce que je ressens. Ce sont mes sentiments. »

Au milieu de tout ça, Solange me révèle qu’elle était dans un groupe de jazz quand elle avait 17 ans. « Notre groupe était clairement naze, mais on y mettait beaucoup de cœur ! J’ai réussi à en réunir quelques uns sur cet album, et ce qui m’a poussée à me dépasser, parce qu’ils ont l’habitude d’improviser. Avoir accès à tous ces accords est quelque chose d'incroyable. Ils m’ont accompagnée à chaque étape. C’était tellement fun et émancipateur ! »

Je demande à Solange comment elle se sent, maintenant que son album est sur le point de sortir. Elle me répond, rayonnante : « Je me sens si bien ! L’énergie de cet album est une expiration et une célébration des deux dernières années, de mon évolution. Tout est authentique, nous avons créé des chansons qui incarnent vraiment la vie. »

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Khalil et Eric portent des pantalons Topman. Les jambières en cuir appartiennent au styliste. Accessoires Chanel. Les chaussures appartiennent au mannequin.
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Témoignage

Dans les semaines qui suivent notre visite à Houston, je ne cesse de repenser à une citation de Toni Morrison, que j’aime beaucoup : « La vérité est en nous, dans nos chansons, c’est là que sont les graines. Il est impossible de constamment surfer sur la crise. Il faut de l’amour et de la magie. C’est aussi ça, la vie, et c'est comme ça que je la conçois, même si je peux donner l'impression de vivre un fantasme. Moi je ne le crois pas, je trouve cela terriblement réaliste. Je vois ma responsabilité en tant qu’auteure noire comme celle d’un témoin, qui doit se souvenir des faits tels qu’ils se sont produits. Je veux être certaine qu’on se souvienne du moindre morceau du monde dans lequel j’ai vécu. »

Nous ne pouvons pas oublier les rires à gorge déployée, les rêves, les amitiés profondes, les victoires, et la façon dont cela a façonné la personne que nous avons osé devenir. La voix de Solange résonne dans mon esprit : « Je peux revenir à la maison n’importe quand, sachant que rien n’a changé. Je me sens très bien, ici. Je suis bien dans ma peau. Je suis aimée. »

Pouvez-vous imaginer ce que ça fait, d’être témoin d’une existence aimante qui fait qu'on se sent bien dans sa peau ? Peut-être que cela nous aidera à garder la tête un peu plus haute et à imaginer de nouveaux mondes, dans lesquels nous offrirons le meilleur de nous-mêmes aux futures générations. Comme d’habitude, Solange a déjà pris la tête du mouvement.

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Col roulé Coach 1941. Chapeau Marc Jacobs. Gants IbkamaraStudios.

Crédits


Photographie Tim Walker
Stylisme Ibrahim Kamara

Cheveux Virginie Pinto Moreira chezSt Lukes utilisant Sebastian Professional. Maquillage Sam Bryant chez Bryant Artists. Assistance photographie Sarah Lloyd. Technicien digital Matthew Coats. Assistance stylisme Gareth Wrighton, Ola Ebiti, Sasha Harris, Nafisat Raji et Yuriko Takiguchi. Assistance maquillage Claudia Savage. Production Jeffrey Delich pour Padbury Production. Mannequins Khalil Mcneil. Eric Harleston.

Cet article a été initialement publié sur i-D UK.