Photographie: Mitchell Sams

pourquoi la mode est-elle fascinée par l'horreur ?

De Prada à Comme des Garçons, les podiums de la saison ont été dominés par des monstres effrayants et des méchants cinématiques.

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12 Avril 2019, 9:59am

Photographie: Mitchell Sams

Le genre horrifique a la mystérieuse faculté de refléter le monde qui l'entoure : dans les années 1970, les slashers ont fait éclater la confortable bulle des baby boomers des quartiers résidentiels; dans les années 1990 le réalisme des found footage a terrifié toute une génération de millenials blasés. Au vu du contexte politique actuel, il semble donc peu surprenant que nous vivions un nouvel âge d’or du film d’horreur. Parmi la recrudescence de films ayant réussi à combiner intrigue inventive, succès critique, et carton au box-office, on citera notamment Sans Un Bruit ou Hérédité.

Si la mode est supposée prendre le pouls de la société, elle a mis un certain temps à réaliser avec combien de justesse l’horreur avait su capter l’air du temps. Cela dit, peut-être qu’une franche plongée dans l’horreur aurait été trop évidente, après les spectaculaires bouleversements politiques de 2016. Il existe quelques exceptions notables – Raf Simons, par exemple, dont les collections pour Calvin Klein tracent une frontière implicite entre la tradition américaine du film d’horreur et son statut d’outsider dans l’Amérique de Trump. On pense aussi aux incursions de la marque Undercover dans le cinéma kubrickien l’an dernier. Mais il semblerait que cet automne, juste à temps pour Halloween, l’horreur soit sur le point de débarquer dans les boutiques avec d’autant de fracas qu’au cinéma.

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Prada AW19

On retrouve naturellement Prada à la tête du mouvement : sa collection inspirée par le monstre de Frankenstein parvient à allier un côté camp monstrueux à une étonnante sincérité. Dans un espace industriel de la Fondation Prada, les mannequins défilent sur un podium encadré d'ampoules à filament conçues par la firme OMA comme si elles sortaient des ténèbres - sourcils déteints, nattes à la Mercredi Addams, et profusion de dentelle noire. La référence la plus évidente se trouve dans les imprimés créés en collaboration avec l’illustratrice Jeanne Detallante. On y retrouve Frankenstein et sa fiancée tels qu’ils ont été interprétés au cinéma par Boris Karloff et Elsa Lanchester – éternelle inspiration du gothique glamour, avec sa coupe de cheveux inspirée de Nefertiti et sa mèche blanche en zig zag.

Rien d'étonnant à ce que Miuccia Prada – connue pour être un fervent soutien aux femmes artistes et aux intellectuelles – choisisse de revenir sur l’œuvre de Mary Shelley, écrivaine et fille d’un pionnier du féminisme dont l’œuvre de 1818, désormais entrée au panthéon de l’horreur, a longtemps été méprisée par des critiques lui reprochant d'être trop « féminine » en raison de sa dimension introspective. La collection en est une évocation puissante : les principales pièces de tailoring sont décorées de cœurs transpercés en référence à l’amour maudit de Frankenstein – un rappel à l'idée que l'horreur n’est pas qu'une affaire de terreur ou d’esprits mais que le genre est aussi une invitation à aimer les outsiders.

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Undercover AW19

Si Prada fait la part belle aux références littéraires, c’est le cinéma qui s’empare de l’imaginaire des designers avec le plus de force. Il suffit de regarder les collections de Jun Takahashi pour Undercover : il fait référence à The Shining en assortissant les mannequins comme des jumeaux macabres lors de son défilé printemps/été 2018 ; rend hommage à Orange Mécanique dans sa collection hommes automne/hiver 2019, avec ses casquettes à plumes et ses masques médicaux contre la peste. Cette saison, il invoque directement l’esprit des remakes de classiques du cinéma d’horreur – les remakes de Ça et d’ Halloween ont été de véritables blockbusters – en imprimant des captures d’écran de la récente adaptation de Luca Guadagnini de Suspiria sur des hoodies, des parkas, et des jupes bouffantes. Dans la mesure où le Japon, dont Takahashi est originaire, est un pays riche d’une longue tradition de films d’horreur, il est intéressant de constater qu’il a préféré se tourner vers des classiques européens du genre : peut-être que sa position de créateur étranger présentant ses collections à Paris lui permet de voir les choses plus clairement que nous. Et il a beau sublimer ce sentiment d’effroi en créant des vêtements horriblement désirables, ce qu’il voit n'en demeure pas moins très effrayant.

L’horreur a fait de nombreuses apparitions sur les podiums de cette saison automne/hiver : le gothique des robes victoriennes de Simone Rocha, avec leurs couches protectrices de tulle noire, rappelle fortement les corps abjects de Louise Bourgeois - l’une de ses héroïnes créatives et une présence récurrente sur les moodboards de films d’horreur.

L'une des réflexions les plus percutantes – tout en étant, par ailleurs, la moins littérale – sur le lien entre les films d’horreur et nos gardes-robe vient de Rei Kawakubo. Le final de son défilé femme Comme des Garçons, intitulé « Le Rassemblement des Ombres », a donné lieu à une procession de robes taillées dans du feutre noir et dans un cuir caoutchouteux. Les protubérances, qui ressemblent à des sacoches, produisent une vision déformée du corps de la femme. Le tout forme une référence plus qu’appuyée au personnage-type le plus mode de tout le panthéon de l’horreur : j’ai nommé, la sorcière. Le moment où les mannequins se rassemblent dans un cercle illuminé par un projecteur au milieu du podium n’est pas sans rappeler le groupe d’adolescentes de la pièce d’Arthur Miller Les Sorcières de Salem, réunies dans les bois pour s’adonner à leur rituel païen.

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Simone Rocha AW19

La pièce de Miller est, comme les plus grandes œuvres du genre, une critique au vitriol du McCarthyisme - la chasse aux sorcières entreprise par le gouvernement américain dans les années 1940 et 1950 visant à débusquer les sympathisants communistes du pays. La pièce – tout comme l’hommage de Kawakubo – semble fort à propos en cette ère de paranoïa, de désinformation, et de peur, où le puritanisme religieux a laissé place à une rhétorique anti-minorités toxique. De même, il semble désormais banal de dire d'une femme puissante – le plus souvent, une femme politique – qu'elle est une sorcière. Kawakubo opère ici un renversement en créant un instant de beauté calme et méditatif, alors que son propre petit couvent se réunit en cercle.

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Comme Des Garçons, AW19

Les plus grands moments du genre horrifique sont le produit de deux facteurs, qui se rencontrent dans la plus parfaite dissonance. Il y a d’abord ces peurs primales, qui réveillent nos instincts basiques de combat ou de fuite – cela peut-être le danger qui se cache dans une nuit noire, ou le cri féroce d’un monstre venu nous dévorer dans notre sommeil. Puis viennent les anxiétés propres à notre époque – des plantes carnivores génétiquement modifiées, par exemple, ou des intelligences artificielles qui se retourneraient contre nous. À quel endroit, si ce n’est dans la mode, l'intemporalité et la technologie de pointe peuvent coexister aussi nettement ? Si la mode a mis un certain temps à s’en apercevoir, sa connivence avec l’horreur n'en demeure pas moins indéniable – les vêtements désirables mais empreints de noirceur qui en résultent en disent long sur l'époque dans laquelle nous vivons.

Cet article a été initialement publié sur i-D UK.