à pas feutrés, julien dossena a conquis l'empire paco rabanne (et le coeur de la mode)

Délicieusement éclectique et furieusement dissonante, la collection printemps/été 2019 de Julien Dossena pour Paco Rabanne s’est particulièrement distinguée cette saison.

par Osman Ahmed
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04 Avril 2019, 11:21am

Cet article a été initialement publié dans le no. 355 d'i-D, The Homegrown Issue, Printemps 2019.

Les défilés capables de procurer du plaisir en proposant simplement des vêtements se font de plus en plus rares. C’est pourtant l’exploit accompli par Julien Dossena en septembre dernier lors d’un après-midi printanier : pour Paco Rabanne, il mettait en scène un défilé hypnotique, dépourvu de gadget ou de fioriture. Des vêtements délicieusement éclectiques, furieusement mélangés, mal assortis avec goût ; des tricots brillants, des jerseys aux ourlets sinueux, et des cottes de mailles florales. Une collection convoquant l’imaginaire d’un ailleurs antérieur au tourisme de masse, mixant parfaitement références et gestes inattendus.

« C’est tellement gratifiant que les gens comprennent sans avoir besoin de poser de questions », commence Julien. Malheureusement pour lui, nous sommes assis dans son bureau aux murs d’un blanc chirurgical et lumineux, surplombant l’avenue Montaigne, et je suis justement là pour lui poser des questions. Non pas que ce créateur bien élevé y voie le moindre problème. « Je parle toujours d’idées qui m'intéressent, des femmes qui m’entourent et de la façon dont je peux leur donner de l'assurance et injecter de la puissance dans leur vie. »

L’été dernier, alors que son fil d’actualité Instagram était littéralement envahi par des photos d'amis partis vers des destinations lointaines – la Patagonie, l’Inde, le Japon – il a été frappé par leur désir de fuir le monde moderne, au moins pour un temps. « Ils portaient leur blouse achetée en vacances sur un jean, une petite veste, parfois avec des tongs. Le genre de vêtements qu'il est possible de porter à n'importe quel endroit. Je voulais restituer ça dans une version plus design, de façon extrêmement libre. » Une simple anecdote pour résumer la création de l’une des meilleures collections de la saison.

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Voilà cinq ans que Julien est arrivé chez Paco Rabanne, une maison historiquement connue pour ses cottes de mailles psychédéliques, ses robes métalliques cuirassées à la Barbarella et plus récemment, pour ses succès en parfumerie. Lentement mais sûrement, Julien a fait de la maison un lieu de création de mode contemporaine et depuis, les affaires sont florissantes. L’homme à l'œuvre de ce renouveau est loin des designs qui font son succès – son uniforme de prédilection semble être le jean, assorti à un pull bleu marine – et n'est pas du genre à se mettre en avant, ni dans la vie, ni sur Instagram. Pourtant, son approche s’avère payante : la marque a désormais plus de 200 détaillants et une croissance à deux chiffres. Dans ces conditions, rien d'étonnant à ce qu’il reçoive enfin l’attention qu’on lui doit. « Je voulais construire une maison qui mérite qu’on y consacre du temps », explique Julien. Il pose une question simple et néanmoins cruciale : qu’est-ce que la mode aujourd’hui ? « Il s’agit de créer de bons vêtements, pertinents et désirables. »

Au moment où il prend la direction de la maison, il est pourtant clair que sa prise de pouvoir ne se fera pas instantanément. On ne lui donne ni carte blanche ni budget pour en changer l’image radicalement comme ont récemment pu le faire d'autres directeurs créatifs. Il développe alors ce qu’il nomme « les piliers » : des sous-vêtements à logo, des maillots de sport en coton, des sacs seau et des sacs métal-paillette, ainsi que des robes aux silhouettes modernes et du tailoring. « Le fait de bâtir la marque sur des fondations solides permet d'envisager avec confiance la direction qu'on lui fait prendre », dit-il, avant d'ajouter qu'il y a gagné la liberté d'aller vers une mode plus conceptuelle.

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Il lui aura fallu un moment pour se faire à la cotte de mailles, emblème de la marque. Pendant les premières années, Julien évite soigneusement les robes courtes Space Age, mais lorsqu’il s’y met, il les conçoit légères et profondément modernes : une jupe de plastique carillonnante, portée avec une chemise blanche, des carrés de flanelle grise et du cachemire aux tons camel géométriquement entremêlés ; des jupes en cottes de mailles à la fois fluides et moulantes avec de larges fentes ; une robe nuisette en soie et en dentelle avec un bord découpé sous forme de puzzle. Difficile de faire plus éloigné du Space Age.

L’accent mis par Julien sur la modernité est symptomatique de sa formation chez Balenciaga, sous la houlette de Nicolas Ghesquière. Il a d’abord étudié l’histoire de l’art à Paris avant d’aller à La Cambre, à Bruxelles. Quand il obtient son diplôme, il souhaite travailler pour une maison, une seule : Balenciaga. « J’y serais resté 25 ans, si Nicolas y était resté », dit-il de la maison qu’il a rejoint en tant que stagiaire et quitté en tant que senior designer. « Mais il n’y est plus ». Cinq ans plus tard, il fait le point sur ce que lui a apporté cette expérience. « Ce qui compte, c’est la façon dont chaque détail est exécuté, et le fait de pouvoir observer soigneusement chaque image, chaque défilé, chaque vêtement, chaque boutique. »

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Julien quitte Balenciaga en 2012, peu de temps après le départ de Nicolas Ghesquière. Il crée son propre label, Atto, très vite nominé pour le Prix LVMH. Mais quand son ancienne collaboratrice chez Balenciaga, la styliste Marie-Amélie Sauvé, le recommande pour un poste chez Paco Rabanne, sa carrière prend un nouveau tournant. « Je trouvais que c’était un nom formidable, tellement unique dans le paysage, explique Julien. Avec Pierre Cardin et André Courrèges, Paco Rabanne a été un pionnier. Ensemble, ils ont brisé le système. Ils ne voulaient plus de la couture traditionnelle, ni de la bourgeoisie. Il était question de liberté, de jeunesse et de libération sexuelle. »

En 1966, Paco Rabanne rompt avec les conventions : il met en scène un défilé avec des mannequins de couleur où résonne de la musique afin de refléter l’esprit des Swinging Sixties. Le plastique, le métal et le papier font partie de sa palette de matériaux, et ses robes sculpturales se rapprochent davantage de l’œuvre d’art que du vêtement. Coco Chanel le dédaigne, le surnomme « le métallurgiste ». Dans le même temps, Peggy Guggenheim devient l’une de ses premières clientes. Sa cotte de mailles annonce l’or liquide si cher à Gianni Versace. « En France, pendant les années 1960, nous avons assisté à un mouvement de libération de la femme semblable à celui qui se déroulait en Amérique, se souvenait Paco Rabanne en 2002. C’est à ce moment qu’émerge la figure de la guerrière, parce qu’elles ressentent leur besoin d’affirmer leur désir d’émancipation, d’indépendance et de liberté. Dès lors, l’armure devient presque nécessaire. » Au fil de sa carrière, Paco Rabanne a également fait le récit détaillé de ses vies antérieures, notamment celle où il est arrivé sur Terre depuis la planète Altair 78 000 ans plus tôt, afin d’organiser la vie sur notre planète. Pas étonnant que cela lui ait valu le surnom de « Wacko Paco ». Avec le recul, Julien Dossena envisage son héritage avec une certaine admiration. « Il voyait la femme comme une arme. Ce qui était la recette parfaite pour être pertinent et inspiré par ce qui se passe aujourd’hui. »

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Paco Rabanne est toujours en vie, mais il se tient désormais à distance du monde de la mode. Le business de parfums qu’il a établi dans les années 1970, essentiellement destiné à une clientèle masculine, est toujours robuste, au point de constituer la principale source de revenus de la marque. Les noms – tels que 1 Million ou Pure XS – vous sont sans doute familiers grâce à leurs spots publicitaires télévisés, qui mettent en scène des mannequins hommes sur leur 31, accompagnés de femmes vêtues de robes minuscules. Autant dire qu’un véritable fossé sépare le Paco Rabanne de Julien Dossena de celui des parfums.

« À l’origine, les parfums suivaient la mode, mais aujourd’hui, nous devons reconstruire la mode », affirme-t-il. La modernité insufflée par Julien Dossena commence peu à peu à influencer l’imagerie publicitaire des parfums. Depuis quelques mois, c'est lui qui supervise le lancement d’une nouvelle fragrance de la marque. « Maintenant que tout le monde comprend ma proposition pour Paco Rabanne, je peux me laisser aller, en parler librement, et commencer à m'en amuser, en faire quelque chose de plus personnel. » Il ne fait que commencer. Alors quelle leçon tirer de l’ascension de Julien Dossena ? Rien ne sert de courir, il faut partir à point.

Crédits


Photographie Joyce Ng
Stylisme Bojana Kozarevic

Cheveux Shiori Takahashi pour Streeters utilisant Wella Professionals. Maquillage Daniel Sallstrom pour CLM Hair and Beauty utilisant NARS Cosmetics. Ongles Ama Quashie pour Streeters utilisant Illamasqua. Set design Suzanne Beirne pour D+V Management. Assistance photographie Pedro Faria, Victor Paré Rakosnik et Zara Manor. Assistance stylisme Emily Jones. Assistance coiffure Chika Hamada. Assistance maquillage Charlie Murray. Assistance set design Tom Schneider etJoe Winter. Mannequin Radhika Nair chez Storm. Remerciements spéciaux Hackney Studios.

Tous les vêtements portés par Radhika sont de Paco Rabanne.

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