1970 : quand les hôtesses de l’air portaient des uniformes pour s’envoyer en l’air

Glamour et sexisme à l’époque de la conquête spatiale.

par Clem Fiell
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02 Novembre 2018, 11:29am

L'idée de voler ne m'a jamais enthousiasmé. Mais, plus jeune, mon père canadien vivant dans des montagnes lointaines et isolées, je n’avais pas le choix. Comme beaucoup de fréquents passagers, ma vie était faite de longues heures de vol léthargiques. Entassés dans une cabine d’un gris terne, nous mangions de la nourriture tout aussi grise, servie par des malheureux vêtus de pantalons en polyester et de vestes mal coupées.

Je craignais chaque ennuyeuse minute. Comment l’aviation internationale – ce miracle de l’ère moderne – pouvait-elle être si fade ? En à peine un demi-siècle, les vols commerciaux étaient passés de l’aventure glamour à la corvée sans intérêt.

“Défilant dans les allées de l’avion, les hôtesses étaient censées enlever une partie de leurs vêtements pendant le vol.”

Apparemment, pour la génération de baby-boomers de mon père et leurs parents, la génération d’après-guerre, fendre les nuages à bord d'un vol commercial se faisait un cocktail à la main et un cigare dans l'autre. Les voyageurs étaient vêtus de costumes, et les hôtesses de l’air très peu vêtues. Bien sûr, rétrospectivement, cette dynamique de « club pour gentlemen » aérien ultra-genré semble tout droit sortie d’un rêve misogyne.

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Une hôtesse de Braniff International en 1965, portant du Emilio Pucci. Courtesy Fiell Archive

Le cliché de la « jolie poupée avec sa valise à roulettes » incarne réellement cette époque sombre où seuls quelques emplois serviles étaient jugés acceptables pour les femmes. L’hôtesse de l’air était alors une toile vierge sur laquelle toute une industrie dominée par les hommes pouvait projeter ses fantasmes vestimentaires. Pas étonnant que la première poupée Barbie en tenue de travail ait été une hôtesse de l’air.

Mais en dépit de ce scandaleux sexisme, concevoir des uniformes d’hôtesse de l’air n’était pas simplement un exercice de fétichisme masculin. Les années 1960 et 1970 ont vu l’hôtesse de l’air faire son entrée dans le panthéon occidental des figures professionnelles emblématiques. Longtemps modèle pour les jeunes filles, encore aujourd'hui, au moins dans l'imaginaire, elle évoque le glamour, la sexualité et la liberté.

Moi-même, simple millenial hyper-susceptible, je ne peux m’empêcher d’être captivée par le côté glamour de cet âge d’or de l’aviation. Je me surprends à ignorer la dimension politique de cet uniforme, pour en admirer l’esthétique – celle d’une époque optimiste de la mode durant laquelle la technologie de la conquête spatiale et la poésie vestimentaire s’envoyaient en l’air ensemble.

Voici une sélection des meilleurs looks d’équipages de l’époque de Mad Men – et une analyse de ce qu’ils nous disent du temps où ils étaient portés.

Braniff Airlines, Emilio Pucci, 1965 : ‘The Air Strip’

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Gauche : via Alamy / Droite : Courtesy Fiell Archive

En 1965, la compagnie désormais disparue Braniff Airlines fait preuve d’audace et engage le créateur italien radical Emilio Pucci pour repenser ses uniformes d’hôtesses de l’air. Le résultat est une collection hautement futuriste, composée de couches de différentes couleurs. Ce système modulaire de superposition des vêtements aide les hôtesses à faire face à un lieu de travail qui peut passer des tropiques au Cercle Arctique en une journée. Défilant entre les allées de l’avion, elles étaient censées enlever une partie de leurs vêtements pendant le vol.

L’uniforme était surmonté de la bulle emblématique « Rain Dome » - un hommage évident aux astronautes et à la Conquête de l’Espace. Au-delà de leur look de science-fiction, ces casques avaient une fonction pratique – celle de protéger les coupes de cheveux élaborées que les hôtesses étaient obligées de porter.

Braniff Airlines, Emilio Pucci, 1967

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Photo: Courtesy Getty Images

La collection Air Strip marque le début d’un long (et lucratif) partenariat entre Pucci et Braniff. Les uniformes sont créés et presque aussitôt abandonnés, au vu de l’accélération de la mode des années 1970. Ces uniformes constituent tant des coups de publicité que des tenues de travail – et reflètent toujours le zeitgeist de la mode de l'époque.

Ainsi, en 1967, Pucci joue la carte psychédélique à fond. Abandonnant la superposition moderniste de la collection Air Strip, il conçoit ces combinaisons aux designs inspirés de l’art optique qui piquent les yeux. Bien sûr, les casques de l’espace restent – mais ce look semble clairement plus inspiré par une vision hallucinatoire que par un voyage spatial.

Olympic Airways, Pierre Cardin, 1969

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Photo: Courtesy Getty Images

1969 – l’année où l’homme a marché sur la Lune. Pour combler son retard à ce niveau-là, et le fait de n’avoir aucune agence spatiale, la Grèce s’insère à l’époque dans le Space Age et demande à Pierre Cardin de piloter l’esthétique de sa compagnie nationale, Olympic Airways.

Une compagnie connue pour son niveau de luxe chamarré assez impressionnant – et dans les années 1960 il fallait y aller pour sortir du lot en la matière. En première classe, les hôtesses faisaient la sérénade aux passages, poussant des chansonnettes géographiquement adaptées, un petit piano à portée. Même en classe éco, ils avaient le droit à de la vaisselle en plaqué or.

Mais ce tournant Cardin était pour Olympic un choix autrement plus chic et minimal. La cape en PVC par exemple : très pratique pour une rando sous la tempête, mais qui prend une dimension et une sophistication Space Opera tout autre entre les rangées d’un avion. Le bonnet blanc et bleu, quant à lui, donnait au staff une allure robotique, rappelant également la silhouette de certains héros de la mythologie grecque comme Hermès, le messager des dieux – et protecteur des voyageurs.

Pacific Southwest Airlines, 1972 – 1976

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Photo: Courtesy SFO Museum

Parmi toutes les compagnies aériennes américaines du milieu du siècle (c’est dire), Pacific Southwest est sûrement celle qui a poussé le marketing misogyne à son maximum.

Rien que les publicités sont absolument impensables aujourd’hui. En 1972, la compagnie produit un spot publicitaire tout en sous-entendus à la finesse toute… relative. On y voit une hôtesse participer à un concours de beauté, séduisant le présentateur. L’idée est alors de vendre certaines places en prétextant qu’elles offrent une « meilleure » vue sur l’équipage féminin. Les modèles, souriantes et serviles, sont placardées sur tous les objets promotionnels de PSA – notamment les tickets d’embarquements, juste au-dessus.

Et bien entendu, le design de l’uniforme des hôtesses de PSA est au diapason des valeurs morales de l’entreprise : d’où les couvre-chefs orange et les bottes en plastique au genou. Sans parler de l’aspect inflammable du polyester utilisé pour l’ensemble rose et orange, qui faisait régulièrement rentrer les hôtesses chez elles avec des trous de cigarettes fondus jusqu’à la culotte.

Malgré le fait que la National Organisation of Women ait commencé à protester en 1974 contre PSA pour ces uniformes imposés, la pratique a tenu jusqu’aux années 1980.

Southwest Airlines of Texas, 1973

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Photo: Courtesy ‘Airline Style’ par Keith Lovegrove, published par Laurence King

Véritable enfant du sud des États-Unis, Southwest Airlines a également tenu la leçon marketing revenant à vendre des sièges comme on vend du sexe, mais pendant plus longtemps que la plupart de ses concurrents.

Sur Southwest, les bottes montent haut, mais pas plus que les ourlets. L’uniforme est ponctué d’une épaisse ceinture de cow-boy en plastique blanc. Pour couronner le tout, c’est au directeur de « casting » du jet privé de Hugh Hefner qu’il revient de sélectionner les jeunes femmes désireuses de travailler dans les avions de la compagnie.

Le constat du PDG Herb Kelleher est clair et simple : son client idéal est un full américain, le sang rouge mais largement dilué par ses habitudes alcooliques. En conséquence, les passagers ont droit au whisky et aux cocktails à volonté, aux noms souvent suggestifs – « Passion Punch », « Love Potion ». De quoi leur garder le sang chaud. Comme c’est souvent le cas, l’imagerie patriotique et la pensée patriarcale allaient de pair.

Cet article a été initialement publié dans i-D US.

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