Call Me By Your Name

mais qu'est-ce qui cloche avec les films d'apprentissage gays ?

De plus en plus nombreux, les films d’apprentissage gays se concentrent sur les premiers crushs de jeunes personnages queer. Et ensuite ?

par Liam Taft
|
13 Septembre 2018, 10:24am

Call Me By Your Name

Dans sa série documentaire Secrets of Cinema, le critique Mark Kermode consacre un épisode entier au genre du « coming-of-age », récit d’apprentissage en français. « L’été. La dernière danse. Le dernier jour en enfance avant de devoir grandir. Comment saisir ce moment pour l’éternité ? » interroge-t-il. Les films d’apprentissage explorent la transition de l’enfance vers l’âge adulte, autour d’un personnage naviguant les eaux troubles de l’adolescence. La psychanalyste Erik Erikson divise le développement humain en 8 étapes. La cinquième, entre 12 et 18 ans, est connue sous le nom de « Identité vs Confusion de Rôle » - précisément les années de formation au cœur du récit d’apprentissage. D'où des personnages en conflit, partagés entre ce qu'ils sont et ce que la société attend d’eux, cherchant doucement à se faire une place dans le monde.

Le cinéma LGBT a, ces dernières années en particulier, noué une profonde histoire d’amour avec ce genre. Love, Simon – à l’instar de la plupart des films d’apprentissage – met en scène un personnage à l’aube de grands changements. Tandis qu’il se prépare à aller au collège, Simon est outé sur le net et se lie avec un ado gay anonyme par email. Le film évoque l’anxiété du coming out à l’ère des réseaux sociaux, où la moindre notification d’email ou de message donne à Simon des poussées d’anxiété, avant d’accepter son identité. Alex Strangelove traite également du sentiment vertigineux qui entoure l’acceptation de son homosexualité dans un monde hétéronormé. D’autres films comme Call Me By Your Name ou Beach Rats dépeignent des personnages embarqués dans une relation homosexuelle pour la première fois de leur vie. Certains films queer – en particulier les petites sorties des festivals LGBT – ont évidemment repoussé les limites du récit d’apprentissage classique, mais gardons à l’esprit que la plupart des sorties LGBT mainstream de l’an passée correspondent à ce schéma précis.

Image tirée de Beach Rats

Deux autres films sortis en septembre épousent cette même dynamique. Come as you are, lauréat du Grand Prix de Sundance, raconte l’histoire de Cameron, une ado lesbienne envoyée dans un camp pour corriger à défaut d'annuler son attirance pour les personnes de même sexe. Hannah Woodhead, critique pour Little White Lies, voit en Come as you are un film LGBT important, qui s’inscrit comme une addition importante au canon du film d’apprentissage. Le critique cinéma Guy Lodge suggère également que même aujourd’hui, il reste rare de voir un film d’apprentissage LGBT fondé sur un personnage féminin, « les stéréotypes et le sexisme de l’industrie du cinéma en général s’étant tout simplement répercutées sur le cinéma LGBT ».

Marvin ou la belle éducation, vainqueur du Queer Lion à la dernière Mostra de Venise en est un autre exemple. À travers une série de flashbacks, le film raconte la vie d’un jeune confronté au bizutage et à l’homophobie dès sa plus tendre enfance, et sur le point de faire un spectacle en solo. Son passé douloureux trouve de l’apaisement à travers le processus cathartique de la création. « Je suis parti pour devenir quelqu’un d’autre – moi-même » affirme Marvin. Une prise de position commune à tous les films d’apprentissage qui traitent d’une manière ou d’une autre, de la quête d’identité de la jeunesse.

Image tirée de Come as You Are

Pourtant, observer les films queer les plus reconnus de ces dernières années ou faire défiler les programmes LGBT de Netflix devient épuisant. Car en restant à l’intérieur des frontières du genre, les films LGBT récents limitent la vision de l’expérience queer. Difficile d’oublier que la plupart des films dont il est question ici – à l’exception notable de Come as You Are – ont pour héros des personnages masculins, blancs et cisgenres. Les jeunes femmes se retrouvent donc privées de supports d’identification, écartées de la fiction. Cela peut sembler une évidence mais il faut aussi souligner que la nature même du genre du « coming-of-age » écarte l'expérience des personnes LGBT plus âgées.

Le film d’apprentissage gay parle la plupart du temps de jeunes personnages et de leur première expérience intime de manière très évanescente. Leur sexualité disparaît et resurgit à la fin quand les protagonistes décident enfin de répondre à leurs désirs. Mais que se passe-t-il ensuite ? Très peu de films, ces dernières années, ont osé aller au-delà de cette limite pour explorer l’homosexualité après ces moments formateurs. Après sa première à Berlin, le film The Heiress est sorti au Royaume-Uni cet été. Il porte sur des femmes plus âgées dans une relation homosexuelle complexe et nuancée, une exception à la règle.

Image tirée de Marvin ou la belle éducation

Les films LGBT avec des personnages plus âgés ont pourtant connu leur heure de gloire. En 2011, Beginners a valu un Oscar à Christophe Plummer (à 82 ans, il a été l’acteur le plus vieux jamais récompensé). Love Is Strange suivait, en 2014, deux hommes gays d’un certain âge et avait obtenu un score de 93% sur Rotten Tomatoes. Mais le plus gros succès du genre revient à The Kids Are All Right, avec Annette Bening et Julianne Moore. Alors que le film se destinait à seulement 7 cinémas, son distributeur a élargi sa cible à 847 salles. Cerise sur le gâteau, le film est devenu un hit au box-office, récoltant au passage quatre nominations aux Oscars. Pourtant, dans un marché actuel saturé de films d’apprentissage autour de gueules d’anges et de premières fois (coucou Timothée Chalamet), ces autres histoires semblent s’être taries.

Et l'on peut largement s'en désoler. D'une part, mettre l'accent sur cet unique passage de la vie, le chemin de l'enfance à l'âge adulte, est aussi une manière de l'essentialiser. De communiquer au public le fait que, rater le coche du coming-out à l'adolescence, c'est presque rater sa vie. L'expérience queer est bien plus complexe, et le coming-out n'est pas le seul privilège du jeune âge. Difficile de faire plus culpabilisant pour qui, adulte, n'est pas passé par ce chemin, que cette tendance réductrice, malgré l'importance qu'elle soit montrée au cinéma. D'autre part, le fait d'écarter les personnes âgées de ces récits résonne comme une envie de conserver au cinéma LGBT un aspect « sexy », qui vend plus de billets de ciné qu'il ne rend service à une représentation large et juste.

Mais cette tendance n’exclut pas uniquement via les identités qu’elle filme, elle limite aussi les genres cinématographiques dans lesquels les personnages LGBT ont la possibilité d’exister. L’an dernier, Thelma s’imposait comme un thriller lesbien surnaturel. What Keeps You Alive, dont la sortie semble imminente, suit un couple lesbien célébrant l’anniversaire de leur rencontre dans les bois, jusqu'à ce que la mort et la survie ne s'invitent à la fête. Mais au-delà de ça, les films de genre continuent de manquer de personnages LGBT. Où sont les films d’action, les thrillers et la science-fiction queer ? Des tentatives ont dernièrement eu lieu et ont été accusées de queerbaiting [le fait d'attirer une audience queer via la suggestion d’une relation homosexuelle, pour finir par la dénigrer].

Quand Jack Whitehall a été casté pour jouer dans le film d’aventure Jungle Cruise, Disney a fait l’objet d’un violent retour de flammes. Et la révélation du scénariste Jonathan Kasdan visant à faire du personnage de Donald Glover dans Solo : A Star Wars Story un pansexuel a quelque chose de franchement pathétique. Une récupération hollywoodienne de plus qui, à l'instar de ce qu'on a pu voir avec Black Panther, ne fait que répondre à un public de plus en plus éveillé aux enjeux de représentation. Derrière de nombreux personnages LGBT, il y a donc, plus que le désir de porter à l'écran la diversité de la vie réelle, une visée commerciale - qui aboutit, parfois à d'heureux hasards.

Image tirée de Moonlight

La télévision s’est révélée être un terreau fertile pour les personnages LGBT. La série Sense8, des Wachowski, qui suit un groupe de personnes liées par des pouvoirs télékinésiques, est à elle seule une révolution dans sa manière d’inclure des personnages de toutes races, tous genres et sexualités. On peut également penser aux séries Star Trek : Discovery, Brooklyn Nine-Nine, The 100 ou Jessica Jones, qui vont dans cette même direction. Aux États-Unis, Killing Eve a renversé les habitudes du thriller d’espionnage habituel : l’espion et son némésis y sont joués par une femme queer et leur lien se révèle aussi émotionnel que sexuel. En comparaison avec la richesse et la diversité présente à la télévision, le cinéma gay semble un peu pâlot.

Les films d'accomplissement de l'identité gay me fatiguent un peu, mais je reste reconnaissant de l’héritage qu’ils peuvent laisser. Le succès critique de Moonlight et Call Me By Your Name a consolidé le statut du cinéma queer dans la culture populaire. GLAAD a découvert que seulement 12,8% des films en 2017 incluaient des personnages LGBT – une baisse par rapport à l’année précédente – constater que ces films atteignent un tel succès a donc quelque chose de très positif. Cependant, pour que le cinéma LGBT quitte l’adolescence, il faudra qu’il ose explorer l’expérience queer dans sa totalité, de l’enfance à la vieillesse en passant par l’âge adulte, et qu’i repousse les limites du genre. Le cinéma queer mainstream a encore du chemin à faire.

Cet article a initialement été publié par i-D UK.

Retrouvez i-D sur Facebook, Instagram et Twitter.