pour comprendre l'histoire de l'algérie, il faut écouter les femmes

Dans son premier long métrage "À mon âge je me cache encore pour fumer", Rayhana raconte l'histoire de la décennie noire en Algérie à travers le destin de quelques femmes réunies dans un hammam. L'actrice palestinienne d'Israël Hiam Abbas y joue la...

par Micha Barban Dangerfield
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09 Mai 2017, 9:20am

Aucun mot ne peut suffire à décrire la force d'esprit et la persévérance de Hiam Abbass. On pourra dire d'elle qu'elle est une "grande femme" en espérant que cette expression puisse évoquer toute sa puissance à ceux qui ne la connaissent pas. Née en Galilée de parents palestiniens, Hiam entamait à peine son chemin de vie lorsqu'elle s'est retrouvée coincée au pied de deux murs : l'occupation israélienne et la tradition. Elle rêvait de devenir photographe ou comédienne. Elle rêvait surtout d'un ailleurs où elle n'aurait jamais eu à justifier son identité et où ses désirs n'auraient jamais été taxés d'hérésie. Ce décalage entre elle et le monde qui l'a vu naitre, l'actrice l'évoque dans Héritage, sorti en 2012, pour lequel elle est passé de l'autre côté de la caméra. Un film inspiré de sa propre vie qui, en dévoilant l'intimité d'une famille, révèle toutes les failles d'une société étouffées par le poids de la guerre et du passé. Une double pesanteur dont Hiam s'est affranchie en s'installant en Angleterre puis à Paris où elle vit depuis plus de vingt ans. L'hexagone n'avait jamais connu pareille actrice : Hiam parle quatre langues et a travaillé pour des réalisateurs de tout horizon - d'Eran Riklis à Spielberg en passant par Denis Villeneuve. On la retrouve aujourd'hui à l'affiche du premier long-métrage de Rayhana, À mon âge je me cache encore pour fumer. Un film qui capture toute la complexité d'être femme dans l'Algérie de la décennie noire quand le pays sombrait dans une guerre civile destructrice. Tandis que les premières bombes retentissent dans la ville, des femmes se retrouvent dans un hammam : toutes incarnent, diffusent et rejettent chacune à leur manière la société qui les a enfantées dans un huis clos captivant. i-D a rencontré Hiam Abbass pour parler de cinéma arabe et de transmission.

Dans le film Héritage tu racontes la façon dont tu es partie de Galilée. Comment et à quel moment le cinéma s'est imposé dans ta vie ?
J'ai commencé par le théâtre. J'ai pris des cours d'art dramatique pendant toute ma scolarité. J'avais l'impression d'avoir fait le tour de ce côté-là, ce qui ne veut pas dire que je n'avais plus rien à travailler mais que mon intérêt s'est dirigé ailleurs, vers la photographie. Je n'y connaissais rien mais j'étais vraiment très intéressée. J'ai ensuite été prise dans une école de photo. Mais lorsque j'étudiais la photo j'ai travaillé pour un théâtre dans lequel je suis finalement devenue comédienne. J'ai lâché tout doucement la photo pour me concentrer sur mon métier de comédienne. Le premier film qui est arrivé dans ma vie c'est Noces en Galilée de Michel Khleifien 1984. Michel est palestinien mais vient de Belgique Étant donné qu'il n'y avait pas vraiment de tradition cinématographique chez nous, Michel Khleifi a dû faire appel à certains employés de théâtre pour constituer son équipe de tournage et de production. Il m'a demandé de travailler avec lui et j'ai lâché le théâtre pendant deux mois. C'est à ce moment précis que j'ai découvert le jeu devant la caméra et que j'ai commencé à comprendre la fabrication d'un film. Ça a éveillé un nouveau désir chez moi. Les occasions n'étaient pas fréquentes mais j'ai vraiment peu à peu compris que c'était quelque chose qui m'animait. Mais à l'époque j'avais un petit ras-le-bol de ce qu'il se passait professionnellement, socialement et politiquement dans ma vie. J'avais ce désir de partir à l'étranger pour essayer de découvrir autre chose. Je suis donc partie en Angleterre pour voir ce que je pouvais apprendre. La vie a fait que j'ai rencontré mon ex-petit ami avec lequel je suis venu vivre à Paris. Je me suis adaptée à la vie en France et c'est ici que j'ai commencé à découvrir petit à petit le cinéma. J'ai commencé à développer ce désir de rassembler la photo et le jeu. Je pense que c'était un rêve enfoui qui s'est développé à travers les années et les expériences.

Comment as-tu vécu ton départ ?
La troupe avec laquelle j'ai travaillé pendant quatre ans à Jérusalem voyageait beaucoup en Europe pour présenter ses pièces. Le goût de l'Europe a commencé à m'ouvrir de nouvelles portes, des choses que je ne trouvais pas là-bas. Quand je suis partie je ne savais pas vraiment où j'allais. Professionnellement je n'avais aucune idée de la direction que je devais prendre. L'environnement artistique qui s'offrait à moi dans mon pays est vite devenu trop petit. Pour beaucoup de raisons. D'une part professionnellement, je ne voulais pas m'enfermer dans un cadre de théâtre politique ou de théâtre pour enfant, car c'était les deux seuls types de théâtre que je pouvais jouer en arabe. Du côté de l'Israël tout était joué en Hébreu et je n'envisageais pas cela. Pas pour des raisons racistes ou autres, absolument pas, mais je ne me voyais pas faire cela. J'avais une admiration pour la langue Arabe et je ne voulais pas la perdre. D'autre part, j'en avais marre de vivre dans un pays qui faisait semblant de vivre une entente. Mon combat quotidien était de faire des choses en prenant en considération mon côté palestinien dans ce pays qui n'acceptait pas complètement mon identité palestinienne. Une appartenance qu'on m'a toujours demandé de justifier et ça, c'était épuisant. La troisième chose c'est que je voulais être différente. J'avais envie de me libérer. Pour cela il fallait que je parte à l'étranger et que j'essaye de voir comment constituer mon identité dans un cadre et une liberté différente. Finalement ce qu'il s'est passé est que j'ai rencontré un homme. Je l'ai suivi à Paris où j'ai tracé un tout nouveau chemin pour moi. J'ai fondé une famille et entamé une autre vie. Le retour était donc impossible, à l'époque. J'ai dû reprendre ma carrière à zéro. Il fallait que j'apprenne une nouvelle langue pour pouvoir devenir comédienne en France. C'était un nouveau départ.

Est-ce qu'il a été dur pour toi d'assumer ta différence ?
C'est toujours dur. Mais en tout cas j'avais la volonté de l'assumer. Et je crois que je l'ai assumée. La seule réponse que j'avais, c'était l'art. J'y tenais tellement que j'étais capable d'y laisser mes tripes.

Et le cinéma a été ton arme ?
Je crois que oui. Je crois que c'était ma force. Jouer était pour moi un moment d'existence et de fierté plus fort que tout ce que je pouvais faire dans ma vie à côté. C'était ma liberté, un moyen d'expression et de liberté auquel je ne pouvais pas renoncer une seule seconde. C'est quelque chose qui s'est ancré à l'intérieur de moi et qui est devenu mon cheval de bataille.

Ta bataille dans Héritage semble double. Tandis que l'occupation en Palestine apparaît en filigrane tout au long du film, tu dénonces les traditions de manière frontale…
On ne peut pas parler de la Palestine et des Palestiniens en Israël sans parler de l'enveloppe politique dans laquelle ces pays se trouvent. De toute façon ce pays fonctionne de façon militaire, ce qui provoque des guerres constantes et une éducation militaire. Il existe une séparation entre la société palestinienne et la société palestinienne d'Israël qui vit en marge de tout ce qu'il se passe dans le pays. Il arrive qu'ils soient à l'intérieur du système et qu'ils en soient à l'extérieur. C'est un sujet dont on parle dans le film mais ça n'est pas le sujet principal. La bataille politique des Palestiniens d'Israël a pris une forme très étrange socialement, c'est-à-dire que, sans pays, la « maison » est devenue la famille. Et la famille est devenue l'identité. Et l'identité de la famille a été complètement ravagée par la tradition. C'est à partir de là que j'ai essayé d'attaquer mon sujet. Je dénonce la tradition comme forme d'identité par rapport à une famille, et c'est pour ça que j'ai choisi une famille et non pas des familles. Je me suis concentré sur une famille avec des désirs et des ambitions différentes pour chacun des individus. Ces variations créaient des conflits. Leurs différences compliquent leur entente. Et alors que la famille est censée unifier, ici, à cause de cette tradition, elle ne fait que s'éclater.

Dans À mon âge je me cache encore pour fumer, c'est une autre forme d'intimité qui se joue mais qui révèle elle aussi la complexité des rapports à la tradition. C'est en regardant par le trou d'une serrure qu'on peut comprendre une société selon toi ?
Dans À mon âge je me cache encore pour fumer je crois que si on le compare à Héritage il y a aussi un conflit de générations, qui lui, existe partout. Dans ce film les femmes sont toutes issues d'un même système de traditions mais elles représentent chacune une génération, une pensée ou une classe sociale différente et se posent donc différemment face à ce système. Ce qui fait qu'à leur niveau elles ont aussi des conflits internes. C'est ce qui rend ce film intéressant. Dans ce huis clos, chaque expression, chaque interaction entre ces femmes aide à comprendre la société algérienne.

Ton personnage est intéressant pour cela, elle semble résignée, sacrifiée par ce système traditionnel mais fait preuve d'une insoumission rare dans l'intimité du hammam...
Moi je crois que cette femme, étant donné qu'elle n'est pas particulièrement éduquée, n'agit pas avec sa tête. Elle agit avec son instinct de femme. Elle agit avec son sens général qui à partir de sa situation de femme opprimée la pousse à comprendre qu'il faut tout faire pour les autres femmes ne suivent pas son chemin, ne subissent pas son destin. Cela n'est pas dit, c'est moi, en tant qu'actrice, qui le pense. Le personnage agit plutôt sur le tas pour exprimer quelque chose d'émotionnel, de viscéral. Elle sait quel danger elle court en cachant Myriam qui est enceinte et non mariée chez elle dans le Hammam, mais elle le fait. Et tant pis si elle se sacrifie. Après son viol, elle se lave. Ce moment est vraiment difficile, elle tente de se purifier, mais les séquelles sont là, et resteront pour toute sa vie. En fait, elle se lave pour les autres femmes. Elle agit comme cela parce qu'elle ne veut pas que les autres femmes soient victimes de ce monde patriarcal qui l'entoure et qui la met dans cette situation.

Ressens-tu le besoin de parler des femmes ?
Ce n'est pas une question de besoin. Je suis une femme, je joue donc des rôles de femmes. Donc autant défendre des parcours de femmes qui peuvent être réalistes, ou inventer quelque chose qui ressemble à ce que la femme vit dans la réalité. Donc à partir de là, l'engagement n'est pas une obsession, je suis simplement très éveillée par rapport à ce qu'il se passe autour de moi politiquement. Aujourd'hui, la souffrance de la femme et la place de celle-ci dans la société sont des sujets politiques, et les rôles que je joue traitent de ces sujets. C'est donc une vocation inversée : je ne mets pas la femme au premier plan, je laisse la femme parler de la femme, je prête mon corps de femme.

Beaucoup de gens te voudraient féministe. C'est une étiquette que tu refuses ?
C'est exactement comme dans toute discussion ou engagement politique. Pour moi la politique est plus complexe que son côté manichéen, son côté "labélisé". Elle relève du quotidien, de la conscience de chacun par rapport à ce qui se passe autour de nous, que ça soit de l'ordre du féminisme, du machisme, du capitalisme ou du fascisme, tous ces titres minimisent selon moi le débat et le discours. La vie et l'être humain sont beaucoup plus complexes que cela. Il est facile de donner des adjectifs, mais il est plus dur de les comprendre. J'essaye dans mon travail de comprendre avant de nommer. Je laisse le spectateur trouver son compte dans ce qu'il voit, je ne lui donne pas de leçon. Je déteste toute forme d'enfermement et d'isolation de la pensée.

Le cinéma te permet de renverser les images, les préconçus ?
Je pense que la France est remplie de ce genre de choses. Aujourd'hui par exemple lorsqu'on parle de l'Arabe, c'est le musulman et le Nord-Africain, parce que la France a une histoire avec l'Afrique du Nord. On ne pense jamais aux Libanais en tant qu'Arabe. Or on sait que beaucoup de Libanais sont chrétiens. On ne pense jamais aux Palestiniens, dont on ne parle que par rapport au conflit israélo-palestinien. Le pire c'est qu'il y a une attente, quand on fait un film arabe il faut toujours le caser dans un courant de pensée. S'il est tunisien, il doit parler de ce qu'il se passe à Tunis, il ne peut pas rêver d'autre chose ou parler du sujet de manière inattendue. Si le conflit israélo-palestinien n'existait pas, les films palestiniens ne vaudraient rien en France. Le problème est que l'Arabe aujourd'hui est aussi complexe que le français.

Penses-tu que le cinéma arabe est condamné à être politique ?
J'ai l'impression que oui. J'ai aussi l'impression que quand on est arabe on ne peut pas aussi être français. Aujourd'hui, excusez-moi, mais je suis française. J'ai des racines, des origines. Et je peux travailler en parlant Arabe, Hébreu, Anglais, mais cela ne rentre pas dans un cadre, cela échappe à la pensée collective. Le problème d'aujourd'hui, ce qui créé les clichés, c'est la pensée collective. C'est elle qui tue la France aujourd'hui. Et ce n'est pas valable que pour la France, cette pensée collective est valable partout. On veut forcément que le cinéma arabe se réclame politique. Pour moi un film n'a qu'une seule identité : celle du cinéma. Aujourd'hui, le cinéma arabe n'est pas très à la mode, notamment à cause des problèmes politiques. Et si on essaye de faire des manifestations autour du cinéma arabe c'est pour pouvoir justement démontrer la diversité de ce cinéma, prouver qu'il n'a pas qu'une seule identité.

Tu es marraine du festival panorama des cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient. Quelle est selon toi l'importance de ce genre de festival en France ?
Ce genre de festivals est essentiel pour faire connaître la diversité, la différence de la pensée artistique dans le monde arabe et au Moyen-Orient, faire connaître l'arabe dans sa diversité d'identité, de sujet et de vision cinématographique. On veut aussi faire comprendre aux Occidentaux que l'identité arabe n'est pas unique, mais qu'elle est complexe, diverse et qu'elle relève de visions, d'être humains et de genres multiples. Politiquement il est important pour moi d'offrir une plateforme de rêverie, de pensée et de possibilité pour de jeunes arabes qui peuvent voir dans leurs racines une possibilité d'expression différente. Il faut simplement leur faire comprendre qu'ils ont un avenir, il suffit d'avoir des rêves et des désirs. Cela peut aussi leur donner un exemple de quelque chose de positif. Ce genre d'événements peut leur faire voir que c'est possible, qu'ils peuvent avoir des rêves.

Tu penses que le cinéma sert à cela pour les jeunes générations, révéler les désirs et susciter les rêves ?
Chez les jeunes générations, celles qui n'arrivent pas à trouver d'issus à leur désarroi en France, je pense que oui, ça peut être son utilité. Ce n'est pas le seul moyen, mais ça en est un. C'est pour cela qu'il est important d'organiser ce genre de manifestation.

Et toi, est-ce que tu as un rêve ?
J'en ai beaucoup. C'est drôle, instinctivement j'aurais tendance à dire que le rêve ne fait pas partie de la réalité, mais mon rêve c'est de continuer à travailler et vivre longtemps pour continuer à faire ce que je fais. Et puis au-delà de ça, mon rêve c'est de voir la jeunesse française plus épanouie, voir une génération qui aujourd'hui peut nous offrir des futurs penseurs parce qu'on manque de cela, on manque de visionnaires. C'est un rêve que j'ai et qui me préoccupe, surtout en tant que mère. J'ai envie que mes enfants réussissent, mais je rêve d'une nouvelle génération qui me fait rêver moi aussi et qui ne reproduit pas ce que je vois tous les jours, qui m'amène une différence et qui me permet de me dire : 'Il y a une sorte de passation, de transmission,' une passation qui se développerait pour devenir une pensée. Une pensée joyeuse.

Credits


Texte : Micha Barban-Dangerfield

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