on est sauvés ! le fanzine va nous faire décrocher des réseaux sociaux

Transgressif, libre et underground, le fanzine refait surface alors que le monde s'est déplacé sur la toile. Au delà du simple relent nostalgique, la culture fanzine témoigne d'une envie de partager autrement – réellement.

par Maxime Delcourt
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16 Novembre 2016, 9:35am

« Il y avait dans le punk quelque chose qui obligeait à s'investir. Soit on formait un groupe, soit on sortait un fanzine. Comme je ne savais absolument pas chanter, ça a donc été un fanzine. Je n'avais pas la moindre idée de ce qu'était un fanzine avant que les Pistols ne passent à Plymouth au cours de la tournée Anarchy et que quelqu'un vende des exemplaires de Sniffin' Glue. J'ai trouvé ça très excitant - c'était fantastique. Je me rappelle être rentré chez moi et avoir décidé de rédiger mon propre fanzine. » Ce propos de l'éditeur de Stains, Nigel Wingrove, tiré de l'ouvrage Punk, résume parfaitement l'état d'esprit des années 1970, époque à laquelle des amateurs de punk inventent un contre-modèle médiatique et placent lecteurs et auteurs sur un même plan d'égalité.

Reste que si l'on a souvent rappelé le potentiel contestataire et concerné des fanzines, on oublie bien souvent de les replacer dans une glorieuse tradition historique - là où ils doivent être -, celle de la science-fiction où apparaissent, au début des années 1930 aux États-Unis, les premières publications faites intégralement par des fans (The Comet, Science-Fiction). Les fondements sont posés et, que ce soit en Amérique (Search And Destroy), en Angleterre (Melody Maker ou Sniffin' Glue, créé en 1976 par un Mark Perry frustré de ne jamais lire d'interview des Ramones dans le très officiel NME) ou en France (Bondage, Boucherie ou Abus Dangereux qui vient de fêter ses trente ans), tous les fanzines rock vont procéder de la même logique : la pagination est rudimentaire, les textes sont écrits à la main et le tout est photocopié et distribué à quelques centaines d'exemplaires. Parfois moins, mais l'idée est là. Et fait son chemin, au point, en 2016, de voir tous ces fanzines élevés au rang d'œuvres d'art par tout un tas d'archivistes qui, peu à peu, transforment le rock en musée et figent son histoire.

Mononoke

Un paradoxe quand on connaît la position anti-establishment de ces publications ? Pas tant que ça à en croire Samuel Etienne, cofondateur de la revue Volume!, qui rappelle que de « nombreux acteurs importants du punk londonien originel se sont rencontrés sur les bancs d'écoles d'art (McLaren, Johnny Rotten, Sid Vicious) ». Entre deux considérations sur l'esthétique DIY de ces objets et la signature sur une major des Sex Pistols et des Clash, il pointe également du doigt la démarche égocentrique de certaines figures punk : « Quand on lit le fanzine Sniffin'Glue ou les interviews de Mark Perry en 1977-78, on se rend compte qu'on a affaire à un post-ado qui ne comprend pas le monde dans lequel il vit, qui s'emmerde au boulot (il travaille dans une banque) et qui va trouver dans le punk l'énergie pour changer son monde, et non le monde. » Si bien que l'on finit par s'interroger : cette affirmation de soi, toujours aussi prégnante au cours de la décennie 1990 avec des fanzines comme Riot Grrrl, éditée en partie par la chanteuse de Bikini Kill (Kathleen Hanna), pouvait-elle encore trouver un écho à l'heure des réseaux sociaux et de la dématérialisation ?

Chéribibi 

Il suffit de jeter un œil sur le web ou dans les recoins des librairies les moins poussiéreuses pour que la réponse s'affirme peu à peu : après avoir connu un recul au début des années 2000, faute à « une profusion de titres professionnels consacrés au rock », nuance Samuel Etienne. Nombre de fanzines réapparaissent ces dernières années, plus professionnalisés, sophistiqués et précis que jamais, tout en restant fidèles aux fondamentaux du genre en basant leur travail sur un travail graphique rudimentaire et une diffusion essentiellement débrouillarde. Sans pour autant, à en croire Samuel Etienne, s'enfermer dans une démarche rétrograde : « Les fanzines papier profitent aussi du web pour se diffuser (vente en ligne), faire leur promo (sur des forums spécialisés), lancer des appels à contribution. Ça leur permet de toucher plus de participants potentiels. »

Symptôme d'une époque où tout se mélange et s'interfère, certains sont plus généralistes ou transdisciplinaires (rock et BD pour Wassup Rocker, tatouage et musique pour Move Around), d'autres reprennent le ton des 80's (Lili Punk), les préceptes situationnistes (Chéribibi), rencontrent les scènes punk hardcore du monde entier (Mononoke) ou rendent hommage à Taylor Swift (I Wear Eels Now). Autant dire que les fanzines accompagnent toutes les tendances de l'époque, quitte à se faire le miroir d'une conscience grandissante de ce que les gender studies appellent "l'intersectionalité". Indépendamment de la musique ou d'autres formes artistes, de nombreux fanzines se penchent en effet aujourd'hui sur une vision queer du quotidien, comme Well Well Well, magazine indépendant lesbien lancé par la journaliste parisienne Marie Kirschen, Doris, publié depuis 1991 et géré de A à Z par une rédactrice unique, ou encore Barbi(e)turix, dont le propos ouvertement féministe vient confirmer, selon Samuel Etienne, que les « minorités, culturelles, ethniques ou sexuelles, se sont beaucoup appuyées sur la presse alternative et le fanzine DIY aux États-Unis. C'est plus nouveau en France, la question des "minorités" ayant du mal a existé politiquement dans l'esprit républicain… »

I Wear Heels Now 

Mais au-delà d'une exploration de l'underground, tous ces fanzines sont avant tout une affaire humaine. Un peu comme dans un groupe de rock, leur histoire est souvent faite d'amitiés, d'inimitiés et de séparations. Au sein d'une époque dominée par les réseaux sociaux et la dématérialisation, c'est d'ailleurs cette recherche de socialité qui permettrait au fanzinat d'avoir encore sa raison d'être en 2016, d'accueillir de nouvelles publications quotidiennement et d'organiser presque chaque week-end aux États-Unis des festivals de fanzines réunissant jusqu'à plusieurs milliers de passionnés. Ou, comme le dit Samuel Etienne : « La recherche d'une vraie sociabilité, de l'échange en direct, de mettre la main à la pâte témoignent peut-être du besoin de sortir de réseaux sociaux pour vivre IRL. » Moralité : « Faire un fanzine au sein d'un collectif c'est aussi un bon moyen d'échanger avec les autres. »

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Texte : Maxime Delcourt

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