la techno française célèbre le chic éternel d'alain chamfort

À l'occasion de la sortie d'un album rassemblant ses plus grands titres revisités par le meilleur de la techno française, nous avons rencontré l'éternel dandy pour parler de l'industrie du disque, d'électro et de futur.

par Micha Barban Dangerfield
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16 Mars 2016, 12:25pm

Alain Chamfort n'a jamais fait dans la démesure. Toujours en retenu et chic, il fait indéniablement partie du panthéon de la pop française, un tout petit peu discrète. Il n'en est pas moins désirable pour les nouvelles générations et celles qui prendront, plus tard, la relève. En ce début d'année, Chamfort s'est réimposé dans le paysage musical français avec la sortie d'un diptyque mi-bilan mi-résurrection. Le chanteur aurait pu se contenter d'un best-of classique mais a préféré le coupler d'un opus recueillant les remixes de l'ensemble de ses plus grands tubes - un projet initié par Marco Do Santos. De Chloé à Ivan Smaggue en passant par Paradis, le meilleur de la techno française s'est plié, avec brio, à l'exercice. Un bel hommage, en somme, qui place l'oeuvre de Chamfort dans l'infini. Rencontre avec un immortel.

Vous avez côtoyé les grands noms de la scène musicale française de Claude François à Dutronc en passant par Gainsbourg. Vous l'avez vu évoluer aussi. Que pensez-vous de la nouvelle génération pop française ?
Ça dépend. La scène musicale française s'est scindée en plusieurs scènes. Du coup je porte un regard différent sur chacune d'entre elles. À part dans l'électro qui évolue constamment et qui créé une patte vraiment française, le reste à un peu de mal à se différencier. J'adore The Do par exemple. Il y en a plein d'autres mais j'ai l'impression que les groupes vont et viennent. La scène musicale française n'est pas aussi constante qu'avant. C'est très brutal.

Vous pensez que la scène musicale française était plus pérenne avant ?
Pas forcément, mais on était pris dans un mouvement qui nous poussait constamment vers l'avant. Je ne ressens plus ça, mais c'est peut-être aussi parce que je suis moins concerné.

Vous sortez deux albums rétrospectifs, qui viennent imager cinquante ans de carrière. L'un reprend vos plus grandes chansons, l'autre les réinterprète. C'est une forme de bilan ou une manière de ré-ancrer vos chansons dans le présent ?
Ce n'était pas une de mes volontés. J'ai signé chez Pias il n'y a pas longtemps, et ils ont constaté que mes disques n'étaient plus distribués physiquement, vu que je n'avais plus de contrat avec une maison de disques. Parallèlement à ça, j'ai eu le contact de Marco Dos Santos qui m'a proposé de revisiter mes chansons. J'avais les bandes, je les ai donnés, il les a communiquées à tous ses copains et chacun a choisi ce qu'il voulait. Je trouvais ça intéressant, la musique sert à ça : à inspirer des gens. Ça part de mes chansons, donc on entend des réminiscences sous-jacentes, mais elles sont amenées ailleurs, projetées dans le futur. Ça m'a fait plaisir que Marco pense à ça, mais ça ne me serait jamais venu à l'idée. Ç'aurait été un peu prétentieux que ça vienne de moi.

Comment s'est fait le choix des artistes ? Vous les connaissiez tous ?
C'est Marco qui a choisi. Non, je ne connaissais que Superpitcher, Chloé et Pilooski. J'ai découvert les autres avec ce projet.

Comment s'est passé ce décloisonnement de votre variété, ce flirt avec l'électro ?
Je trouve que c'est assez agréable de considérer qu'ils n'ont pas refusé de le faire. Ce qui était possible, hein. Qu'ils soient sensibles à cette proposition, c'était assez flatteur. Comme le fait qu'ils trouvent dans ma musique de la matière pour en faire quelque chose qui permette à leur propre travail de s'exprimer. Au final, c'est des oeuvres qui leur appartiennent. Quand j'écris des musiques, moi, je ne le fais pas d'une manière aussi consciente, je ne pars pas de quelque chose d'aussi précis. Là, c'était un exercice de style. J'étais très agréablement surpris d'entendre l'album monter en puissance. L'ordre choisi est judicieux, c'est très riche, un vrai voyage.

Quel est votre rapport à l'électro ?
Dans les années 1980, on avait la musique assistée par ordinateur. On pouvait créer sa partition, chaque note avait une valeur mathématique, ça prenait des heures et des heures pour coder sa musique. Mais ça procédait du même principe, c'était des sons préenregistrés, une batterie, une basse, on créait au fur et à mesure notre orchestration. Puis on avait quand même des synthés, des séquenceurs. Ça permettait de créer nos propres sonorités.

Est-ce que vous vous reconnaissez dans ces relectures de vos chansons ?
Oui, parce qu'il y a toujours un petit rappel. Plus ou moins. Il y a une chanson où je ne retrouve aucun élément de la base que j'ai fait, J'entends Tout. Mais j'accepte totalement ; ça fait aussi partie du jeu.

C'est assez surprenant d'écouter la réinterprétation de Manureva d'Ivan Smagghe. On attend votre chant pendant toute la chanson et il ne vient jamais.
Oui, je trouve que c'est intelligent d'avoir fait ça. Il y a plein de DJs qui se sont cassés les dents sur Manureva. Soit on la débarrasse de la mélodie et du texte, soit on ne change que quelques sons. La mélodie d'origine est réussie du coup on a beaucoup de mal à l'entendre autrement. Il a évité ce piège-là en basculant dans autre chose mais en gardant du rythme, des éléments d'accompagnements.

Il la destine aux dancefloors, il y a un côté un peu club, ça vous plaît ?
Elle était jouée dans les clubs à l'époque. De manière plus basique. Mais oui ça me plaît qu'elle poursuive son chemin dans les lieux de fête grâce à ces gens-là.

Est-ce qu'il y a un remix parmi tous qui vous touche plus que les autres ?
J'aime beaucoup Traces de Toi de Chloé. Volatile aussi, parce que ce n'était pas du tout une chanson majeure. Et là elle s'installe, elle a un pouvoir assez irrésistible. Paradis, c'est assez proche de son origine, mais ça ne me dérange pas. Elle est un petit peu liftée quand même. Il n'y en a aucune qui me déplaît.

C'est important pour vous cette notion de transmission, de lignée ?
Bien sûr. C'est l'une des vocations de la musique : à la fois produire des émotions sur le moment, créer la bande-son de leur vie et amener ailleurs d'autres musiciens. Même s'il n'y avait pas eu cet exercice de style, mes musiques, comme toutes les autres, servent à inspirer les gens de manière inconsciente. C'est le rôle de la musique, d'inspirer d'autres artistes qui la triturent. J'ai écrit Chasseur d'Ivoire après avoir écouté Ashes to Ashes de Bowie. Il n'y a aucune harmonie en commun, mais il avait une façon que je trouvais différente, inattendue de casser les harmonies, que j'ai utilisées dans ma chanson. Si je n'en parle pas on ne réalise pas cette filiation. Mais la musique c'est constamment ça.

Vous avez dit un jour que vous étiez un rescapé de la crise du disque. Comment avez-vous vécu cette transition du disque au digital ?
C'était une période vachement faste, l'arrivée du CD. Les maisons de disques étaient extrêmement riches, nous permettaient de concrétiser nos caprices : partir au bout du monde pour enregistrer, etc. Tout passait parce que les disques se vendaient. Nous, les artistes, on en bénéficiait. Même si on n'avait pas de gros succès personnels, ce qui m'est arrivé, on pouvait quand même signer des contrats qui nous garantissaient d'enregistrer quatre ou cinq albums. Quand les choses se sont fragilisées, on m'a rendu un contrat quelques mois après sa signature, comme beaucoup d'autres. Comme j'ai réagi dans un clip qui a été remarqué j'ai un peu été le symbole de la crise du disque. Donc un mal pour un bien. Maintenant, on assiste de manière un peu désolée à cette évolution dans la gestion des grosses majors qui appartiennent à des groupes financiers, dont l'objectif est de faire du profit rapidement. On n'est plus du tout dans une recherche de créativité, on veut être au plus près du consommateur. À part les lieux de laboratoire que sont les labels indépendants ou l'auto production.

C'est pour ça le choix de Pias ?
Oui. Ils sont venus me chercher et j'avais un autre choix avec un label qui appartenait à une major. Pour moi, y avait pas photo. Pias c'est indépendant, ils n'ont de compte à rendre à personne, ils ont une grande liberté. Ils signent des gens qu'ils aiment bien. Il y a une ligne éditoriale, c'est une maison respectable.

Vous êtes en tournée. Quel est votre rapport à la scène ?
J'adore. Il faut la découvrir, l'apprivoiser, y trouver sa place. Depuis quelques années je me sens bien. Bon je me sens aussi dans la continuité de la journée. Il n'y a pas de rupture entre la vie réelle et le passage sur scène.

Credits


Texte : Micha Barban-Dangerfield
Photo : Boris Camaca

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