ce que le graffiti et paris doivent à brassaï

Dès les années 30, l’artiste et photographe proche du mouvement surréaliste immortalise les graffitis laissés sur les murs du Paris populaire. Il en tire une série culte, Graffiti, aujourd’hui exposée au Centre Pompidou. Rencontre avec sa commissaire...

par Malou Briand Rautenberg
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23 Novembre 2016, 10:35am

Qui n'a jamais rêvé de laisser sa trace ? Qui n'a jamais gratté dans le mur, creusé dans l'arbre et gribouillé le trottoir pour y inscrire un mot, un coeur, une date, un nom, un souvenir ? Vous et moi l'avons sans doute fait, bercés par le refrain magique d'un certain groupe qui scandait avec révolte en 2003 "Gravé dans la Roche" et nous incitait à braver l'interdit. Mais avant nous et Sniper, avant Mai 68 et la chute de Constantinople, nos ancêtres les hommes préhistoriques écrivaient leur histoire sur les parois des grottes. D'où vient ce désir et quel est-il ? C'est la question que s'est posée Brassaï, l'artiste et photographe hongrois à qui le centre Pompidou consacre aujourd'hui l'exposition "Graffiti". Dès les années 1930, l'artiste qui immortalisait à la même époque le Paris populaire de nuit, s'éprend des gribouillis laissés sur les murs de sa ville adoptive et les photographie, avec la tendresse et l'émerveillement d'un archéologue. Il en tire une série qu'il nomme sobrement "Graffiti" et figurera dans la revue-bastion des surréalistes, Minotaure, en 1933. Il est l'un des premiers artistes à faire entrer le graffiti au musée. L'un des premiers, aussi, à en déceler la beauté et l'insoumission cachées. Nous avons rencontré Karolina Ziebinska-Lewandowska, commissaire à l'origine de l'exposition Graffiti et du livre éponyme et magnifique, paru aux éditions Xavier-Barral, pour comprendre ce qui pousse les générations, de la préhistoire à aujourd'hui en passant par Mai 68, des prisons au quartier de Belleville, à s'emparer des murs. 

Le Roi Soleil, de la série Graffiti [Images primitives], 1945-1955 Collection Centre Pompidou, musée national d'art moderne, Paris © Estate Brassaï - RMN-Grand Palais © Centre Pompidou/Dist. RMN-GP/ Jacques Faujour

Quelle était l'idée derrière cette exposition Graffiti ? Qu'est-ce qui vous a conduit à présenter ces photos de graffitis prises par Brassaï ?
Brassaï est un artiste connu. Il a eu une grande rétrospective à l'hôtel de ville ainsi qu'une autre au Centre Pompidou il y a 15 ans. Il s'agissait donc cette fois-ci de le montrer différemment. Le choix s'est porté sur Graffiti parce qu'il s'est avéré que c'est une série qui a été peu analysée par la recherche. Alors qu'elle recèle de surprises : j'étais très contente d'en découvrir les multiples facettes.

Peut-on parler de vandalisme ? Est-ce que Brassaï était fasciné par l'interdit ?
C'est une question compliquée et c'est la raison pour laquelle j'emploie peu le terme de « vandalisme ». Pour les artistes de la génération de Brassaï, il ne s'agit pas nécessairement de vandalisme mais surtout d'une trouvaille artistique. Ils voyaient dans les graffitis et les traces laissées sur les murs une source d'inspiration. Ce n'est pas la force destructrice qui les intéressait mais bien le geste en lui-même, qui s'inscrit dans une double perspective, entre création et destruction : création d'un geste, destruction d'un mur. Les surréalistes favorisaient la compréhension de ce geste créatif, significatif ; comme l'expression d'un refoulé. Pour ce qui est des graffitis historiques, tels ceux que collectionnaient Brassaï, on retrouve deux thématiques dominantes : la mort et le sexe. On remarque souvent que les cœurs se transforment en sexe féminin, par exemple. La raison pour laquelle cette pratique ancestrale plait aux artistes, c'est que la mort comme le sexe sont deux sujets que les sociétés modernes et occidentales tendent à cacher, déritualiser tandis que les sociétés traditionnelles les ritualisent. Elles sont liés à des émotions qu'on ne peut pas rationaliser. Brassaï et ses contemporains voyaient donc dans ces dessins tout ce qui échappe à la rationalité.

Brassaï parlait d'ailleurs des murs comme d'un « lieu du refoulé ». Qu'est-ce qu'il entendait par là ?
Citer Brassaï reste la meilleure façon d'appréhender sa vision du graffiti à l'époque. Il écrivait notamment, à propos du mur qu'il était : « Le refuge des interdits (qui) donne la parole à toux ceux qui, sans lui, seraient condamnés au silence.» Il disait aussi : « Le mur se dresse tel un défi : protecteur de la propriété, propriétaire de l'ordre, il reçoit protestations, injures, revendications et toutes les passions politiques, sexuelles ou sociales. » Le mur est donc un espace de projection, de défoulement. Brassaï lisait beaucoup, notamment Freud et les écrits sur la psychologie de l'enfant d'Anna Freud, qui l'intéressait beaucoup. Mais surtout, il lisait Friedrich Nietzsche, un auteur qui partage avec Bataille cet intérêt pour l'irrationnel, le côté sombre de la nature humaine. Dans ce que la société trouve sombre, Brassaï, comme Bataille ou Nietzsche, parvenaient à trouver quelque chose de vital et d'essentiel à la création.

Où Brassaï trouvait-il ces graffitis ? Y'avait-il des quartiers, des lieux privilégiés parisiens où le graffiti était plus présent ?
Brassaï répertoriait ses trouvailles et la plupart des graffitis qu'il a photographiés étaient inscrits sur des murs de Belleville ou dans le quartier des Halles, dont la plupart ont disparu aujourd'hui. Avant le projet Graffiti, déjà, sa série « Paris de Nuit » immortalisait les rues du Paris populaire - et il ne s'y rendait pas seul : les poètes, cinéastes et peintres y allaient aussi. Au même moment, dans les années 1930, Robert Desnos, adepte lui aussi des balades nocturnes dans le Paris populaire, a réuni une collection de graffitis, indissociables de la notion d''interdit. À cette époque, un habitant du 16ème se comportant comme un « bon bourgeois » ne se serait pas risqué à gribouiller les murs. C'est une pratique liée à certains comportements qu'on rencontre plus aisément dans les quartiers populaires car elle retranscrit souvent une certaine frustration, sociale ou économique. « Ce sont les traces laissées par les gens qui ne peuvent pas construire des cathédrales », comme le signalait Brassaï. Le mur appelle l'homme à réagir.

Sans titre, de la série Graffiti [Le langage du mur], 1945-1955, Collection Centre Pompidou, musée national d'art moderne, Paris. © Estate Brassaï - RMN-Grand Palais © Centre Pompidou/Dist. RMN-GP/ Adam Rzepka

Aujourd'hui on utilise les bombes pour graffer mais comment faisait-on en 1933 pour laisser sa trace sur les murs ?
Quand un mur était abîmé, (et c'était bien entendu le cas de ceux des quartiers populaires), il était plus simple d'y laisser une trace, de s'en emparer. Dans le quartier de Belleville, bastion populaire de Paris à l'époque, les façades des bâtiments étaient recouvertes d'une épaisse couche de plâtre. Il suffisait donc d'avoir un petit clou à disposition pour creuser et gratter le mur. Dans les beaux quartiers, les bâtiments bien entretenus laissaient peu de place à la revendication.

On retrouve des graffitis révoltés, des slogans politiques et des croix identitaires sur les murs de Paris. Brassaï était-il engagé à montrer la parole politique du peuple ?
Brassaï et la politique ont vécu une relation complexe et il est très difficile de savoir réellement où il se positionnait sur l'échiquier politique. L'artiste a toujours été très discret sur l'expression de ses opinions. On pense qu'il était plutôt de gauche que de droite - sans doute aurait-il regardé autrement ces quartiers populaires, avec moins d'attention, de tendresse et de proximité s'il ne l'était pas. Il publiait dans les revues de gauche, ses amis l'étaient aussi. Mais on ne peut pas occulter non plus sa fascination pour la haute société parisienne, qu'il a d'ailleurs photographiée avec autant de ferveur. Ce qu'on sait, c'est qu'il était sensible à la situation politique de son époque et c'est une des découvertes de cette exposition : dire que le projet graffiti est bel et bien lié à la réalité politique. En 1956, au MoMa, son exposition commençait avec la publication des pages montrant des étoiles de David, des croix de Lorraine, notamment. Brassaï écrit alors qu'il voit dans ces signes laissés sur les murs, les symboles liés à la guerre d'Algérie : la croix de Lorraine qui apparaît plusieurs reprises n'est donc pas liée à l'histoire de la résistance mais bien à la campagne du retour de De Gaulle au pouvoir que le peuple attend pour finir la guerre et apaiser les tensions. Sur une photographie, on peut distinguer une croix de Lorraine effacée à la peinture. Ce n'est pas une image abstraite, contrairement à ce qu'on pourrait croire mais bien une discussion politique murale. On retrouve une vingtaine de ces symboles dans le travail de Brassaï et on comprend que les slogans peints sur les murs « oui », « non », « libérez » sont également liés à la guerre d'Algérie. Ce n'est pas de la peinture abstraite, mais des slogans gribouillés et repeints par les autorités françaises de l'époque.
Il était important de mettre en avant cette facette du projet Graffiti car, à l'aune des analyses historiques et sociologiques des slogans sur les murs et des graffitis contemporains qui apparaissent après 1968, les chercheurs parlent évidemment des « murs qui parlent », des murs comme espace d'expression pour la jeunesse et la société révoltée. Brassaï est un des premiers à avoir posé ses yeux sur cette pratique, il avait senti et documenté en amont ces murs qui parlent.

Sans titre, de la serie Graffiti (Images primitives) 1945-1955 Collection Centre Pompidou, musée national d'art moderne, Paris. © Estate Brassaï - RMN-Grand Palais © Centre Pompidou/Dist. RMN-GP/ Adam Rzepka

De nombreuses expositions ont célébré la pratique du graffiti ces dernières années (Tag au Grand Palais en 2009, Au Delà du Street-Art à l'Adresse Musée de la Poste…) Y'a-t-il un hiatus entre l'institutionnalisation de cette pratique et le vandalisme auquel il répond ?
On me pose souvent la question à propos de cette exposition et si elle est liée à cette institutionnalisation grandissante du street art, du graff dans son ensemble. Mais le travail de Brassaï, à mon sens, se lit comme une préhistoire de ce qu'on appelle « graffiti » aujourd'hui. Il ne faut pas oublier qu'entre les années 30 et maintenant, le mot a changé de sens. Le graffiti, à l'époque de Brassaï, signifiait : dessins grattés, dessinés sur les murs. Ce qui n'a rien à voir avec les grandes compositions picturales à la bombe faites par les artistes du street art aujourd'hui. Les deux pratiques sont incomparables. À la fin des années 1960, on commence à penser le mur dans la ville comme un espace que les activistes et les artistes s'approprient. Tandis qu'à l'époque de Brassaï, il s'agit d'un message politique précis, lié à un contexte déterminé - rien à voir avec une révolte généralisée. Les petits dessins gravés par la jeunesse à qui Brassaï dédie son projet, sont de l'art à ses yeux. Et ils sont devenus son projet artistique. Ce n'est donc plus le graffiti qui entre au musée mais les photographies de Brassaï qui entrent au musée. La démarche est en tous points différente.

Vous sortez également un livre, aux éditions Xavier Barral. Vous pouvez nous en dire un peu plus ?
L'exposition se tient dans un espace qui n'est pas très grand et a donc déclenché un projet visuel qui trouve son prolongement dans le livre et accompagne l'exposition. C'est une autre proposition de la lecture visuelle du projet Graffiti. Il rassemble des documents qui enrichissent le projet de Brassaï. On découvre qu'il n'était pas le seul à s'intéresser aux graffitis, notamment à travers un texte non signé de John Updike, qui fait une typologie des graffitis new-yorkais d'après Brassaï. On voit également que le projet Graffiti avait un prolongement, qui n'a pas eu lieu : l'artiste avait commencé à visiter les prisons et les grottes préhistoriques afin d'y collecter les traces laissées sur les parois. On retrouve aussi une étude universitaire et sociologique sur l'iconographie érotique des graffitis parisiens. Tout ça montre la complexité, l'influence mais surtout l'intuition de Brassaï. 

L'exposition Graffiti se tiendra jusqu'au 30 janvier 2017 dans la galerie photographique du Centre Pompidou. Le livre Graffiti publié aux éditions Xavier-Barral, est disponible ici

Credits


Texte : Malou Briand Rautenberg
Image principale : Maquette originale pour la réalisation de la tapisserie Nocturne 1968-1972, © Estate Brassaï - RMN-Grand Palais © Centre Pompidou/Dist. RMN-GP/ Georges Meguerditchian

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