les boxeurs de la havane rêvent d'ailleurs

Le photographe Thierry Le Goues a immortalisé la jeunesse cubaine qui monte sur le ring et ne vit que pour le sport. Rencontre.

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déc. 14 2015, 12:40pm

Pendant huit ans, Thierry Le Goues a sillonné l'île de Cuba à la rencontre de ses boxeurs. Populaire et exclusivement masculin, le sport est une fierté nationale : avec plus de 20 000 joueurs sur son territoire et plus de trois-quarts des médailles raflées aux Jeux Olympiques, on comprend que le photographe se soit passionné pour cette pratique. Et sa jeunesse aussi. Une jeunesse qui se lève à l'aube pour rejoindre les rings brûlants et s'entraîner jusqu'à n'en plus pouvoir. S'il s'est immiscé dans leur intimité, Thierry Le Goues a surtout tissé des liens très forts avec les kids de La Havane. Leur discipline, leur parfaite musculature et leur sang-froid ont été immortalisés dans un livre, Havana Boxing Club qui vient de paraître aux éditions powerHouse Books. L'occasion de discuter avec le photographe - de boxe, bien sûr mais aussi de politique et de la jeunesse alternative cubaine.

Qu'est-ce qui t'a amené à Cuba et pourquoi t'es-tu intéressé aux boxeurs de la Havane ?
C'est une vieille histoire. En 1989, j'y allais pour la première fois, je photographiais pour Vogue Italie. J'y suis retourné en 1997 pendant un mois, avec la ferme idée d'immortaliser la ville : j'en ai fait un livre ''Popular''. C'était plus un condensé du quotidien à La Havane. La boxe, je l'ai toujours observée durant mes voyages, c'était une évidence pour moi : de 2006 à l'année dernière, j'ai enchaîné les allers-retours entre New-York, Paris et Cuba pour photographier les boxeurs. C'est un vrai style de vie. J'ai tissé des liens avec les boxeurs et les coachs, ce qui m'a permis de photographier sans trop de problèmes. L'air de rien, Cuba est en circuit fermé, on oublie parfois qu'il s'agit d'une dictature, qu'il faut des autorisations pour tout et n'importe quoi. L'école de boxe de Cuba est la meilleure au monde, bien qu'elle soit majoritairement ''amateur''.

J'ai été frappée de voir des enfants boxer sur tes photos… c'est un sport qui se pratique dès le plus jeune âge ?
Oui ! Tout à fait. Ils commencent très tôt : à six ans, les kids montent sur le ring, se battent. Bien entendu c'est très encadré, les coachs sont là pour les soutenir et les supporter. C'est un sport de rue, une fierté nationale pour Cuba. Et après 25 ans, il devient très difficile de continuer : les boxeurs deviennent coachs, généralement.

Sur une photo, on voit un coach crier sur un enfant : comment définirais-tu les relations entre boxeurs et coachs ?
J'ai vu énormément de respect mutuel. Les coachs sont durs mais assez justes. J'ai vécu avec une petite équipe pendant une semaine et il y régnait un esprit de solidarité. Les coachs sont tous des anciens boxeurs, parfois ce sont les pères qui coachent leurs enfants. C'est très familial. Les petits veulent faire comme les grands frères, les grands comme leurs pères. C'est un sport qui se transmet de génération en génération. C'est une vraie tradition. Bien sûr, les coachs poussent les kids à être les meilleurs. C'est un sport qui nécessite beaucoup de discipline : les mecs ont une volonté dingue, ils se lèvent à six heures du matin et combattent parfois sous 35 degrés. Mais il n'y a jamais d'animosité, de violence gratuite. C'est très respectueux, dans l'ensemble.

C'est un sport populaire auquel n'importe qui peut prétendre ?
Tout le monde peut y avoir accès, même les plus pauvres. Enfin, c'est une pratique qui reste exclusivement masculine. Les Cubaines ne boxent pas. Pour les hommes, la boxe reste le plus bel espoir de voyager, de sortir de l'île. Mais l'état veille au grain et les services secrets surveillent les aéroports pour que les joueurs restent sur le territoire. Les femmes, c'est le public. Dans les provinces, il y a beaucoup de compétitions : il y a une vraie ambiance de fête. Tout le quartier débarque, la famille, les soeurs. C'est très théâtral.

Tu penses que la boxe est un exutoire, une liberté d'expression contre le cloisonnement de la politique locale ?
La boxe est un vecteur politique : la fédération cubaine utilise le sport comme acteur politique. Sous Castro déjà, la boxe servait à montrer les exploits du pays, à glorifier son système d'éducation. Et puis intégrer l'équipe nationale de boxe, c'est se donner la chance de quitter le pays, de voyager. C'est un moyen de fuir le quotidien cloisonné de Cuba, évidemment. Beaucoup le pratiquent dans l'espoir de pouvoir partir un jour.

On voit énormément de logos, de marques américaines portées par les joueurs : Adidas, Everlast… Le soft-power américain touche la jeunesse et le sport ?
De manière générale, la jeunesse cubaine, comme toutes les autres, est très logo. Pour elle, les marques américaines représentent un rêve. Certains boxeurs que j'ai rencontrés avaient même le cigle Nike dans les cheveux. La jeunesse veut l'Amérique. Elle écoute les radios locales de Miami sur la plage. Leur culture musicale se concentre autour du hip hop et du raggamuffin. Il y a une vraie jeunesse alternative qui a un message politique fort à délivrer. Et puis Adidas est le sponsor officiel de la Fédération de boxe. Everlast, quant à elle, fabrique les plus beaux costumes pour les compétitions. Batos est la marque cubaine de boxe : mais j'ai eu beau chercher partout pour en acheter, impossible d'en trouver !

Je trouve qu'il y a beaucoup de théâtralité dans tes photos. Elles sont aussi très contrastées, en noir et blanc… On a du mal à les dater. C'était ton intention ?
Oui j'aimais bien ce côté atemporel qu'illustre le noir et blanc. Je voulais éviter la couleur afin de rendre toute sa poésie au sport. Les salles n'ont pas changé depuis des années, parfois un seul détail nous ramène au présent : un gant, un logo… D'autres nous renvoient aux années 1960. La plupart des joueurs boxent encore pieds nus, avec un casque et c'est tout.

Puisque l'embargo est levé aux Etats-Unis, tu penses que ça va accélérer la professionnalisation des joueurs ?
Non. ça changera peut-être pour certains boxeurs, qui pourront prétendre partir pour les Etats-Unis. Mais la boxe cubaine est essentiellement amateur. Tant que le gouvernement sera là, ce sera une dictature. Je doute que le peuple ait plus de liberté. Mais Cuba, c'est l'école de la débrouille et le pays reste pauvre. Le black market est énorme. Les mecs qui réussissent à être coachs veulent entrainer les équipes du monde : en France, au Venezuela. Les échanges sont encadrés par le gouvernement, c'est une chance pour eux.

Est-ce qu'il y a une photo qui te rappelle un souvenir en particulier ? Un moment sur lequel tu aimerais revenir ?
Cet endroit. J'y reviens tout le temps. C'est un gymnase, le lien entre mes différents passages à Cuba. Cet endroit n'était jamais pareil, d'années en années. Les gens passent leur temps à démonter et remonter l'espace. Ces gars-là qui s'entraînent, ce sont devenus de vrais copains, ils étaient très soudés. Félix, Osmaï… Et Emilio ! Son père était champion du monde dans les années 1970. Chez lui, il avait gardé toutes ses médailles. Felix a fini en prison, à cause d'une bagarre de rue. Il en est sorti, a repris la boxe. Aujourd'hui, il a intégré l'équipe nationale. Cette petite bande, on la retrouve toujours dans mes photos. Je me suis vraiment attaché à eux. C'était une vraie petite famille. On sortait à la Villa Clara ensemble. Je les ai photographiés pour des éditos mode, ils sont devenus mannequins pour mes photos. 

Credits


Texte : Malou Briand Rautenberg
Photographie : Thierry Le Goues