passer son adolescence dans les steppes de mongolie

La photographe française Claudia Revidat est partie dans les plaines de Mongolie, partager la vie, les traditions, le bonheur (et les chevaux) de son peuple – loin de notre monde hyper-connecté. Rencontre.

par Antoine Mbemba
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14 Septembre 2016, 10:30am

Il existe aujourd'hui dans certains pays des centres de désintoxication numérique - pour les (très, très) accros aux filtres Instagram et les allumés du like. Allez expliquer ça aux nomades de la steppe mongole. Interprète ou non, ça risque de coincer. Comment expliquer à des nomades qui vivent dans l'immensité des plaines de Mongolie et qui pourtant se connaissent tous, que nous, occidentaux, vivons une proximité davantage numérique que physique ? Notre modèle de communication, nos Facebook, Instagram, Twitter et consort ne sont plus l'apanage de pays riches occidentaux. Vous n'échapperez pas aux notifications en Amérique Latine ou en Afrique subsaharienne. En cela, la Mongolie fait office de quasi exception. Le village qui résiste à l'envahisseur : ces canaux de communication numérique qui prétendent nous rapprocher en nous collant à notre téléphone.

Normal, donc, pour la photographe Claudia Revidat d'envisager ce pays pour son aventure annuelle : « Chaque année j'essaye de me trouver un pays atypique où aller pour apprendre, perdre mes repères pour pouvoir les retrouver, retrouver des sources d'inspiration, peaufiner ma technique. J'ai fait Tokyo, j'ai fait la Thaïlande, je suis allée dans le désert du Sinaï... » En juillet dernier, elle sort un temps de son métier de photographe de mode pour un voyage d'un mois en Mongolie, au plus près de ses populations, au rythme de leur existence hors-normes. 

« C'est important d'avoir ce rapport humain, qu'on perd parfois dans la mode. Mais finalement on shoot des mannequins et ces mannequins c'est des gens. C'est intéressant de faire du reportage et de la mode. L'un dans l'autre, il y a des choses que j'utilise. En Mongolie, d'une certaine manière je me suis focalisé sur L'Être et non le Paraître. » Elle en a tiré une série photo, Youth of Mongolia, y a découvert une jeunesse sans âge, et une population accueillante qui jouit d'un bonheur simple ; de chevaux, de troupeaux, de lait fermenté, d'attention et de générosité... pour qui le monde extérieur ne compte pas ; simplement le moment présent. 

Comment s'est fait ce voyage, comment tu t'es retrouvée à aller en Mongolie ?
C'est venu d'une envie de partir à la rencontre d'une communauté différente. Je voulais partir seule dans un pays très loin de moi, culturellement parlant. Je n'avais aucune idée de ce qu'était la Mongolie. On ne sait pas trop, on n'a pas d'images préconçues de la Mongolie. On a du mal à s'y projeter, à savoir qui sont ces gens. Ce sont des nomades, des gens qui vivent de manière très précaire, sans téléphone, sans Internet, sans électricité. Ils sont assez coupés du monde. C'est ça qui m'intéressait, de me plonger dans une communauté totalement différente de la mienne. Et puis aussi le fait de partir avec eux, de vivre avec eux un moment de vie, d'essayer de vivre à leur manière, sans rien pendant un mois, non-stop. Il y avait tout un parcours un peu sportif, le côté un peu rando, la marche 6h par jour, parfois à cheval. C'est un peuple très authentique, très accueillant, qui a envie de partager sa façon de vivre. Ils sont très soucieux de l'accueil, que ce soit des étrangers ou même entre eux. Ils sont très soucieux du bien-être des autres. Ils ont une manière de vivre dans le partage et la communauté.

Comment tu as réussi à entrer en contact avec ces gens-là, isolés et nomades ?
J'ai pris un guide francophone. Étrangement la plupart des guides parlent français, plus que l'anglais. Ce guide m'a fait voyager pendant plus d'un mois, tout au long de la steppe. Les nomades se déplacent régulièrement pour amener leur troupeau dans d'autres plaines, où l'herbe est plus intéressante, etc. J'ai vécu dans différentes familles. En général ils se connaissent à peu près tous, ce qui est assez dingue quand on réfléchit à l'immensité de ces plaines. J'ai voyagé avec plusieurs personnes, on allait tous les jours chez des gens différents, il y a vraiment une tradition dans l'accueil. Quand on rencontre quelqu'un on s'assoit à un certain endroit. Tout est très ritualisé. On ne peut pas rentrer dans une yourte par le pied droit, etc. Toute la famille t'offre soit des bonbons soit des produits laitiers. On doit boire du lait fermenté, soit de yak soit de jument. Tellement fermenté que c'est pétillant et alcoolisé. Pendant nos voyages à pied ou à cheval on allait se ravitailler de cette boisson. Toute la journée on traversait les plaines et on allait à la rencontre de ces gens-là. Moi j'étais assez isolée. Même si mon guide parlait français, la communication était assez restreinte, mais on arrivait à se comprendre, par les signes, les gestes. On apprend à communiquer autrement. Et finalement on apprend autant de choses que par la langue.

Tu t'es concentrée sur la jeunesse. Elle ressemble à quoi ?
Je dis jeunesse parce qu'on n'arrive pas à donner un âge à ces gens, au niveau physique. C'est très perturbant. Ils ont le visage très abimé par la vie, par le froid et le soleil. La plupart des gens que j'ai pris en photo paraissent très vieux, mais en réalité ils ont la vingtaine. Ils sont tout le temps en extérieur donc leur visage est très marqué. Ces jeunes-là n'ont pas conscience de l'extérieur, je pense. Ils n'ont pas conscience de ma vie. Ils ne savent pas qu'il y a Instagram et Kim Kardashian... Ils s'en fichent. Ils sont vraiment heureux. C'est ce que je voulais montrer : ils sont heureux sans rien, ils sont en harmonie avec la nature, avec leur famille et les gens qui les entourent, et ils n'ont pas besoin de plus. Ils ont un savoir et une sagesse. Le fait qu'ils soient bouddhistes joue aussi. Ils sont heureux avec leurs proches, la nature, les animaux... Leur seule forme de rébellion ce serait peut-être les concours à cheval. Chaque année en Mongolie il y a un concours : ils courent un très jeune cheval, un poulain d'un an pendant 25km à très grand galop, sans selle. Ce concours hippique c'est leur distraction. En général les chevaux meurent d'épuisement à l'arrivée. C'est leur divertissement, avec la boisson, le partage, la nourriture.

C'est vraiment un monde parallèle, on a une énorme perte de temps. On ne se rend plus compte du temps qui passe. J'y ai passé un mois, j'ai l'impression que c'était un an. Je n'avais pas envie de rentrer, j'avais peur que la réalité soit difficile. J'ai mis du temps à me remettre sur les réseaux sociaux, à parler de mon voyage. J'étais un peu paumée. J'étais vraiment très très bien, j'aurais pu rester là-bas.

Quel est ton souvenir le plus fort là-bas ?
Un moment assez intense : quand j'ai rencontré celui qui m'a laissé son cheval. C'est un chef qui élève plein de chevaux. Il faut savoir que les chevaux là-bas sont semi-sauvages, ils sont très nerveux, ils veulent courir partout. J'ai fait de l'équitation mais ça n'a rien à voir... Là-bas il faut tout reprendre à zéro. Le chef de tous ces chevaux n'arrivait pas à prononcer mon prénom. "Claudia" c'était dur à dire. Et du coup il m'a appelé par le prénom de sa fille. C'est assez fort, j'étais comme sa fille, il voulait me protéger, faire attention à moi, il prenait soin de moi. C'est un souvenir assez fort. Et puis il y a aussi eu cette partie de foot dans la steppe. Sans limite, tellement la steppe est grande. 

Ce que je voulais, c'est être avec des gens qui n'ont pas le même confort que nous, la même façon de vivre. Ce que je retiens c'est que sans ce confort, j'étais vraiment bien. Et pourtant je suis accro à Internet, aux réseaux sociaux. Là-bas j'en n'avais pas besoin. Je n'avais pas besoin d'être connectée. Ce reportage raconte mon épanouissement à travers cette rencontre culturelle. J'ai pu me focaliser sur les gens, il y avait un partage, une communication authentique. J'ai appris de leur sagesse. Ces gens ne demandent rien. Ce ne sont pas des gens blasés du tourisme, ils ont envie de partager, de montrer comment ils vivent, leur culture. Ils sont heureux, ils ont leur confort à eux. Tout le monde est heureux.

Comment ont-ils réagi face à l'objectif ?
J'ai un appareil photo argentique, déjà. Ils ne connaissent pas trop. Ils ont l'habitude des Polaroïds - les touristes viennent avec des Polaroïds et leur offrent les photos. Ils étaient donc un peu déçus de pas voir leurs photos. Mais ils sont aussi très gênés. On en revient au titre, Youth of Mongolia. Ils ont quelque chose d'enfantin ; ils sont timides, ils rigolent. J'ai d'abord appris à être avec eux, à les connaître. J'ai pris le temps de leur expliquer ma démarche. Je n'étais pas dans une démonstration de leur vie. Je voulais juste témoigner de qui ils sont. Je suis photographe de mode, mais quand je shoot des mannequins, je prends en photo des gens, pas des vêtements. J'ai envie de montrer leur personnalité, qui ils sont, et les mettre le plus en avant possible. 

Est-ce que certains étaient curieux, de savoir d'où tu venais, à quoi ressemblait ton pays ?
Ils ne sont pas vraiment curieux, non. La barrière de la langue complique les choses, déjà. Ils s'intéressaient à moi, mais quand je leur disais que j'étais photographe professionnelle, je pense qu'ils ne savaient déjà pas exactement ce que c'était. Ils ne savent pas ce que ça représente, ce que je prends en photo, pourquoi, ce que je fais de mes photos, etc. Ils vivent le moment présent avec la personne. Je pense qu'ils ne savent pas ce qu'est le reste du monde et c'est ça qui en fait un peuple hyper authentique. Ils pensent peut être que j'ai la même vie chez moi. Que j'élève des moutons.

Qu'est-ce que tu retiens de ton voyage ?
Finalement ils communiquent plus que nous, avec tous nos réseaux sociaux. Ils sont plus soudés. J'ai été frappée par l'inversion des apparences et des valeurs en Mongolie. C'est un peuple qui semble ne rien posséder mais qui pourtant ne manque de rien. C'est un peuple qui jouit pleinement de l'essentiel de la vie sans se perdre dans les ravages d'une modernité qu'ils n'ont jamais encore connue. Pas de pollution industrielle, pas de solitude urbaine, pas de consommation fétichiste, pas d'anxiolytiques. Là-bas tout est liberté, communauté fraternelle et paix avec la nature. Cette simplicité érigée en philosophie de vie, ça me rappelle la pertinence de Coco Chanel qui disait : "Les meilleures choses de la vie sont gratuites. Les secondes meilleures sont très chères."

Credits


Texte Antoine Mbemba
Photographie Claudia Revidat

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