paris noir, enfin une autre histoire de la capitale française

Black Lives Matter à Paris, la mort tragique du jeune Adama Traoré et des attaques terroristes d’un nouveau genre, c’est dans ce contexte de ras-le-bol généralisé, que le rendez-vous est pris aux pieds du Panthéon. À l’initiative du Paris Noir, Kévi...

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août 9 2016, 10:55am

De l'esclavage, en passant par l'histoire coloniale et la décolonisation, Kévi s'évertue à rappeler à ceux qui veulent l'entendre la place de la diversité dans l'histoire de la France. À chaque coin de rue, une portion du patrimoine français est négligée. Kévi se présente donc comme le narrateur providentiel de ces chroniques peu connues du grand public, peu relatées dans les manuels scolaires et/ou dans les guides touristiques officiels. "Ils (les politiques) donnent une idée de la France qui n'est, pas du tout, la France. C'est intéressant de commencer la visite dans ce quartier-là car les gens me disent : 'Ici, il n'y a pas de noirs !', c'est justement ce qu'il y a d'intéressant car le Panthéon est le seul monument qui fait une place à cette histoire coloniale."

Muni de sa tablette, il ponctue son discours de photos, coupures de presse, récits satiriques ou d'une citation historique bien léchée - vraisemblablement l'ancêtre de la "punchline" - afin de nous immerger toujours un peu plus dans le quotidien de ceux qui ont participé au rayonnement intellectuel et culturel de la capitale à l'échelle européenne et internationale. Richard Wright, écrivain afro-américain exilé à Paris écrivait dans les années 50 : "Il y a plus de liberté dans un pâté de maisons à Paris qu'il y en a dans tous les États-Unis." À tous ceux qui occulte le racisme en France, le psychiatre français, Frantz Fanon nuançait ces propos bisounours : "Le Sud des Etats-Unis est pour le nègre un doux pays à côté des cafés du boulevard Saint-Germain." Le ton est donné.

Kévi ressuscite ainsi, le temps d'une visite, ces illustres hommes d'états venus d'ailleurs et implantés ici. Avec lui, le père de la Négritude et poète Aimé Césaire et son acolyte sénégalais, Leopold Sédar Senghor, se pavanent non loin de la Sorbonne. Félix Eboué, résistant de première heure de la seconde guerre mondiale, reprend du service à deux pas du Quartier latin. Des plus anonymes et non moins illustres tel que Gaston Monnerville, petit-fils d'esclaves issus de Guyane française et ancien président du Sénat durant une décennie, y feront des apparitions certes furtives mais non moins remarquables. Les aventures palpitantes de ces hommes et de ces femmes noirs d'antan marquent l'effervescence de la vie sociale et politique de l'époque. Et là, changement de décor, il nous l'avait promis, le Paris Noir est aussi une affaire de vivants.

"On va prendre le métro et en quart d'heure, on va changer de quartier. Et là boom, un autre Paris se dévoile. Du coup, le réflexe est de dire, 'Ah, c'est un ghetto, c'est dangereux', non, en fait c'est Barbès, à côté de la Gare du Nord. C'est super bien placé géographiquement. S'il y a beaucoup d'étrangers qui viennent là-bas, c'est parce que c'est un endroit connecté à l'étranger, au reste de Paris et à toute la banlieue" explique-t-il. Non loin, à Château Rouge, nous rencontrons les incontournables du Paris Noir moderne mais tout aussi audacieux : Binetou Sylla, la boss du label Syllart Records et fille du défunt producteur Ibrahima Sory Sylla, et Jocelyn Armel dit "Le Bachelor", l'ambassadeur officiel de la sape congolaise à Paris et styliste attitré de son compatriote et écrivain, Alain Mabanckou.

Détenteur d'une boutique sur la rue du Panama dans le 18ème, Connivences, impossible de le rater. Le Bachelor, incarne l'esprit revanchard, fier et peu farouche du Paris Noir. "Si tu veux que ton patrimoine soit identifié comme ton patrimoine, il te faut une grande gueule. C'est ça la sape, elle ne vient pas de St Germain. C'est important de le dire, c'est important de le voir afin de d'éviter toute forme d'appropriation culturelle." Se tenant au carrefour de tous ces termes qui font mal à la diaspora africaine, le Paris Noir tente de soigner l'ignorance par l'histoire et ne pas hésiter à s'ancrer dans les débats qui fâchent. "Dans tous les pays européens, plus t'es foncé, plus t'es dans la merde. Plutôt gueuler : 'Vous êtes racistes, y en a marre', on use de moyens plus intelligents pour le dire", ajoute Kévi.

Naviguant entre rive gauche et rive droite, il donne de sa personne pour offrir un panorama complet de ce que l'on peut qualifier de présence noire à Paris. Guide touristique, conteur ou/et militant 2.0, il est conscient que le combat n'est pas seulement identitaire mais également médiatique. "La grosse question de notre époque, c'est la question de la visibilité. Si on ne te voit pas, c'est que tu n'existes pas donc du coup, tous ces personnages dont je parle dans mes visites ou même le fait d'emmener des gens de façon touristique dans un quartier africain participent à cette visibilité", analyse-t-il justement. Un pari osé mais plutôt réussi car le Paris Noir ne désemplit pas.

Il est devenu le rendez-vous inévitable de cette génération afro-française à la recherche de revalorisation identitaire, d'étrangers voulant sortir du circuit classique "Tour Eiffel - Arc de Triomphe - Champs Elysées" et d'Afro-américains de passage, tels que Malaak Shabbazz, la fille du militant des droits civiques aux Etats-Unis, Malcolm X, et la dernière en date, Opal Tometi, une des fondatrices du mouvement Black Lives Matter. Un dernier conseil pour la route : "Quand vous allez ouvrir un livre et qu'il y aura un truc sur un personnage noir, ce n'est pas la peine de tourner la page. Vous pouvez lire, c'est intéressant. Vous pouvez tomber sur un article sur Frantz Fanon, lisez-le, ça vous concerne aussi. Et, il y a 20 arrondissements dans Paris, pas 13, 14, 15 ou 16 mais bien 20 !" ironise Kévi. Il nous avait prévenu, le Paris Noir remet au centre les Noirs de Paris. Et on en avait grandement besoin. 

Credits


Texte : Amanda Winnie Kabuiku
Photographie : Manuel Obadia-Wills