Oko porte un top Prada et un jean Y/Project

la musique a besoin d'oko ebombo (et nous aussi)

Le musicien français, dont le premier EP Naked Life nous a ému comme rarement, bouleverse un paysage musical un peu morne avec son élégance et sa sagesse démoniaque. Il a accepté de prendre la pose pour i-D.

par Micha Barban Dangerfield
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18 Janvier 2017, 9:30am

Oko porte un top Prada et un jean Y/Project

En juin dernier, on découvrait Oko Ebombo. Sous sa tutelle, on l'avait sacré le « black bowie français ». Il venait de sortir son premier EP, Naked Life, une ballade, un remède lumineux, puissant et tranquille qui surgissait comme une montagne magique dans un paysage musical un peu morne. Avec Oko Ebombo, on a tendance à enchainer les adjectifs tant il est difficile de circonscrire sa musique et sa personne : musicien, poète, danseur, performeur, enfant du 10ème, queer, dandy, génie…etc. En fait, il est juste « élégant ». Cette élégance, on la retrouve partout chez lui, que ce soit dans ses textes, dans ses mouvements ou dans sa vision du monde. Sa musique puise dans l'histoire noire, dans le dandysme, dans des sons afro tout en tirant vers quelque chose de très contemporain, de jazz et de spirituel aussi. Une maïeutique à laquelle on est peu habitués dans un pays qui assimile. Mais il va falloir qu'on s'y fasse parce qu'elle nous sauvera de beaucoup de maux. Oko est probablement le premier artiste français à assumer une masculinité noire, un répertoire musical et poétique à part. On pourrait le placer entre un Bowie, un Dev Hynes, un Sun Ra et d'autres sages excités. Mais on s'en fout : il est simplement important d'écouter Oko Ebombo aujourd'hui. De le laisser nous montrer la solution. Et heureusement pour nous, il a l'ambition de réaliser sa mission.

Est-ce que tu te souviens de tes premiers éveils musicaux ?

J'écoutais beaucoup de musique africaine. Mais je me rappelle aussi de Holiday de Madonna, Sex Machine de James Brown, Tina Turner, un peu de rap, ou encore de la dance music… Tout ça m'a marqué parce que c'était les musiques qu'écoutait mon père, tout simplement. Il était lui-même dans la musique et je suivais le mouvement.

Ton père a joué un rôle important dans ta formation musicale et artistique ?

Oui complètement. Je pense qu'il existe une sorte de continuité entre nous, moi je chante, lui fait de la peinture. Dans notre cas, je pense qu'il existe un lien entre peinture et chant. Mon père touche un peu à tout, il est danseur, musicien ou encore professeur et peut-être qu'en chantant j'ai comblé un manque qui existait chez lui. J'ai plus ou moins continué ce que lui avait commencé.

C'est lui qui t'a montré comment passer d'un univers à l'autre ?

Peut-être oui. En fait j'ai toujours été autodidacte. Petit, je mélangeais déjà pas mal d'arts différents. Je n'ai pratiquement fait que ça de ma vie. Je n'ai jamais véritablement travaillé. J'ai eu un job une fois qui n'a duré que trois semaines. Sinon je n'ai eu que des boulots artistiques, toute ma vie. J'ai été bercé par la « street » et par l'art, je faisais de la musique, je traînais avec mes potes, je prenais des cours de danse et de théâtre.

Tu parles souvent de la rue, elle est très présente dans ton travail. Comment est-ce qu'elle t'inspire ?

La rue c'est un peu mon école. J'y ai tout fait, j'y ai rencontré beaucoup de monde, j'ai vu le visage des gens changer entre le jour et la nuit, j'y puise mon inspiration. Certains vont à la fac, moi je préfère la rue. La rue c'est mon collège, c'est mon lycée, c'est mon université, c'est chez moi. C'est une sorte d'atelier et d'échappatoire. Et je n'ai jamais vraiment eu d'autre choix. Malheureusement beaucoup de mes potes sont en prison, moi je suis encore là, je fais des choses, c'est cool. La rue et les gens m'ont sauvé.

La dernière fois que nous avons discuté tu décrivais ta musique comme du « jazz de rue »…

À la base je suis danseur, je danse sur du hip-hop et du jazz. Le jazz de rue est une sorte de mélange entre ces deux styles. Comme pour ma poésie, j'essaie de ne pas être trop violent et le jazz impose une certaine douceur. Mon chant et ma musique sont comme ma danse, et ma danse c'est le jazz de rue. C'est pour ça que j'appelle mon style de musique comme ça, parce que ça n'est ni hip-hop, ni jazz, c'est de la street musique. Personnellement j'ai appris la musique en tant que danseur et pas en tant que musicien. Je l'aborde par le mouvement, l'écriture et la poésie. La musique en tant que telle est venue très tard chez moi. Il y a plein d'émotions que je veux transmettre dans un langage universel. La musique me permet ça. Elle me permet de rester spontané aussi et de mélanger des références jazz, street, rock. Mon style mue en permanence et ce n'est que le début.

Est-ce que la musique t'a permis de réconcilier toutes les formes d'art auxquelles tu aimes toucher ?

Dans un sens oui car les gens répondent plus à la musique, c'est plus général, ça regroupe la danse, la vidéo, le chant. La musique me permet de faire passer un message.

Il semblerait qu'il y ait un renouveau du jazz en ce moment, qu'en penses-tu ?

Je pense que c'est bien, j'ai l'impression que les jeunes n'écoutent pas assez de jazz. Il existe en effet une nouvelle forme de jazz, plus hip-hop. C'est une extension. J'ai l'impression que c'est un peu le nouveau hip-hop des jeunes. On y sent l'influence de la rue plus que jamais. Selon moi, ce mouvement existe depuis longtemps à l'étranger, mais en France il n'existe pas encore une scène à part entière. Je pense que ça va prendre encore un petit peu de temps. De mon côté j'essaye de faire fusionner plusieurs mondes. Mon but, plus que la musique, plus que la vidéo ou la scénographie, c'est la fusion, le mélange des genres, des couleurs. C'est plus important que tout pour moi.

Est-ce qu'on manque de mélange selon toi ?
Les générations changent et on y vient tranquillement je pense.

Oko porte une veste Louis Vuitton Homme

Est-ce que tu peux nous parler des musiciens avec qui tu travailles ?

Dans le cadre de mon groupe 19, je travaille avec Loubenski qui fait partie de « Grande Ville » et Daniel Maley, un super guitariste. Ils ont un groupe ensemble, qui s'appelle The Hop. Je travaille aussi avec des musiciens jazz aux États-Unis qui viennent de temps en temps performer avec nous, Antoine Drye et Myron Walden qui sont respectivement trompettiste et saxophoniste. Je travaille aussi avec l'ex-percussionniste d'Arthur Roussel, Mustapha Ahmed. Ce sont tous des gens qui m'ont inspiré, qui sont venu à moi par rapport à nos liens musicaux. Je n'avais pas de notions de jazz classique et ils m'ont apprécié surtout grâce à la poésie.

Qu'elle a été leur influence sur ton travail ?

Ils m'ont fait grandir en tant que musicien. Je travaille avec des gens qui ont entre 30 et 60 ans et qui ont eux-mêmes travaillé avec les plus grands. Ils m'ont fait évoluer, découvrir de nouvelles sonorités, et ils m'ont quelque part mis une forme de pression. D'autres, comme Loubenski et Daniel m'ont mis dans un confort total. J'adore travailler avec des gens de générations différentes, faire en sorte que tout le monde s'entende et créer une osmose.

La dernière fois que nous avons discuté, tu sortais le titre « Black Bowie ». Comment as-tu hérité de ce titre ?

Après la sortie de Naked Life les gens ont commencé à m'appeler le « Black Bowie » pour mon côté performeur, mes différents visages. Ça m'embêtait parce que je suis un grand fan de Bowie, ça me mettait mal à l'aise. Quand je vivais à New-York en 2013, après la sortie de ma vidéo Naked Life je m'amusais à chanter et performer ce morceau dans la rue et je me suis retrouvé devant Bowie, je ne le savais même pas. Le pote avec qui j'étais m'a dit « Mais t'es con mec, t'es en train de faire n'importe quoi alors que t'es à 30 mètres de David Bowie. » Il est passé devant moi et a dit «What a shadow. » En rentrant chez moi, j'ai commencé à écrire Black Bowie. Ça m'a pris deux ans. On a fini l'enregistrement la veille de la mort de Bowie. Cette chanson est donc vraiment très très spéciale pour moi.

Est-ce que David Bowie a eu une influence dans ta façon d'approcher la musique et de la voir comme quelque chose qui se "performe" nécessairement ?

Oui, il m'a influencé dans tout. La sexualité, le mélange des styles, les couleurs, il m'inspire vraiment beaucoup et quand je l'ai rencontré ça a été une sorte d'introspection. Il y a quelque chose de vrai en lui, qu'il faut honorer. C'est pour ça que j'ai écrit cette chanson et que j'ai pris autant de temps à le faire. Je ne pensais pas qu'il allait mourir tout de suite. J'aurais voulu lui rendre un vrai hommage et j'aurais adoré qu'il l'entende un jour. Il m'arrive de mettre seulement deux ou trois mois à écrire certains sons, mais celui-ci était vraiment particulier. Je vais faire une vidéo pour le morceau, mais je prends mon temps car je veux que ça soit vraiment à la hauteur de l'artiste. J'aurais aussi aimé pouvoir le performer dans un bel endroit. Peut-être que ça se fera avec le temps. Mais j'ai vraiment envie de faire ça rapidement car j'ai envie de montrer ce que je sais faire, mes idées, mes écrits. J'ai juste envie d'agir. Je ne suis pas là pour produire un nombre incalculable de sons mais je veux faire passer un message et réunir les gens.

Il y a quelque chose de très apaisant et bienveillant chez toi. Te sens-tu investi d'une certaine mission ?

Il y a bien sûr un message que j'espère faire passer. Mais je ne suis pas là pour décider de l'impact qu'il aura sur les gens. Je peux lancer un message mais je ne peux pas décider de sa réception. C'est aux gens de décider ce qu'ils veulent en tirer. Ma force c'est de transformer la douleur en bonheur, c'est le message que je voudrais faire passer.

Oko porte un costume Gucci

Quel morceau serait le plus adapté pour ça selon toi ?

Je dirais Celebrate, un morceau qui n'est pas encore sorti et que je jouerais au mois de mars prochain. C'est justement un morceau qui célèbre la douleur. Je pense qu'il faut célébrer la douleur car on ne vit qu'une fois et que c'est chiant de rester sur ses peines. Il faut les transformer.

Quels sont tes plans pour le futur ?

Je prépare actuellement une date à Amsterdam puis à Paris au printemps, et je vais sortir un film que j'ai réalisé moi-même, il s'appelle « Ordinary People » et il a été tourné en Israël et en Palestine. Et je vais continuer à faire de la musique.

De quoi parle ton film ?

C'est un film poétique et expérimental sur le mélange des religions, sur le Coran, le Judaïsme. Il s'appelle « Ordinary People » parce que nous sommes tous ordinaires et le message est aussi simple que ça. Des artistes comme Picasso ou Turner m'inspirent énormément car ils sont simples. Ils ne cachent pas. Je fais en sorte que ma musique et mes idéaux soient intemporels. Quand les choses sont simples, il est plus facile de les saisir. C'est parfois très dur d'écrire, de composer des choses simples. Pour mes morceaux, il a fallu que je sorte ces sentiments du plus profond de moi-même. Mon combat est plus poétique que musical ou graphique.

Tu sembles avoir eu plein de vies différentes…

Je dirais que j'ai surtout eu plusieurs expériences de vie. Comme beaucoup de gens. J'essaie d'en tirer du positif. Je pense qu'on est tous bons et on est tous mauvais. Mais l'art, lui, est toujours positif. Ça peut être noir, mais ça ne peut pas être négatif. Et aujourd'hui j'ai l'impression qu'on laisse plus d'opportunités à la couleur. Peut-être parce que c'est un besoin. Mon combat ne s'arrêtera pas de sitôt en tout cas. Je me battrai toujours par et pour la poésie.

Penses-tu qu'on peut changer le cours des choses avec la poésie ?

Je pense qu'il faut combattre, il faut continuer à se battre, je reste positif. Rien ne va en ce moment mais mon remède c'est de créer de l'énergie positive dans mes paroles, dans mes films, attirer les gens pour qu'ils combattent avec moi. Le monde est sale, nous sommes sales, mais il existe toujours quelque chose de beau. Lors des attaques, tout le monde a été touché, tout le monde a été triste, mais les gens étaient ensemble, et je préfère retenir ça.

Qu'est-ce que tu souhaites pour le futur de ce monde ?

Ce que je souhaite c'est que tout le monde soit bien dans ce putain de monde, moi je suis bien avec rien, avec un bol de lait et du pain, je fais mon art et puis voilà. On a juste besoin d'être ensemble et de se sentir bien.

Oko porte un top Prada

Credits


Photographie : Alexia Cayre
Texte : Micha Barban-Dangerfield
Stylisme : Juan Corales