on tient le meilleur ep de ce printemps (et il est signé mad rey)

Le beatmaker, compositeur et éditeur français vient de sortir un nouvel EP, "Balabushka". L'occasion de revenir avec lui sur son parcours, ses héros d'enfance et sur sa maison d'édition Red Lebanese.

par Micha Barban Dangerfield
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12 Mai 2017, 2:50pm

Diplômé des Beaux-Arts, beatmaker, Dj, compositeur et éditeur de fanzines, Mad Rey ou Quentin Leroy au civil, est le rejeton typique de son époque. Il change de casquette tous les quatre matins et pioche dans un héritage culturel et musical hyper composite, tout en adoptant une approche très anglo-saxonne du beat : garage, acid house, jazz, afrobeats - le diamant de sa platine glisse sur les genres les plus généreux qui soient. Souvent entouré des géniaux Neue Grafik, Mézigues ou encore Labat, il impulse une toute nouvelle énergie dans les clubs de l'Hexagone, franchement plus british que française. Le groove du son prime sur la performance et le public doit bouger et non pas mater – une autre attitude à l'égard de l'expérience club dont on avait grandement besoin ici. Avant d'écumer tout un tas de festivals français cet été, le musicien revient avec un troisième EP, Balabushka, signé chez D.KO. i-D l'a rencontré pour parler de son univers musical, de son collectif Red Lebanese et de ses héros.

J'ai cru comprendre que tout avait commencé très tôt pour toi…
Oui, j'ai commencé très tôt, je faisais des percussions, mon père m'y a amené dès mon plus jeune âge. Et Il me faisait aussi écouter beaucoup de musique. Puis j'ai évolué dans le milieu du graffiti et suis devenu beatmaker.

Comment es-tu passé d'un répertoire hip-hop à un univers plus house ?
Pour moi c'est la même chose dans le sens où les techniques de création sont similaires. Je pense être quelqu'un de très polyvalent. La house et les beats un peu plus dance ont mieux marché mais ça ne veut pas dire que je compose uniquement ce style de musique aujourd'hui. Je pense que c'est plus ou moins la même chose, la même vibe. Tout dépend de ce qu'on a envie de faire passer. Si on a envie de faire bouger son corps on fait de la dance et si on a plutôt le désir de cogiter ou de faire cogiter, de se détendre, de dormir ou faire l'amour, chiller, alors je taff sur des choses plus hip-hop voire pop. J'ai toujours partagé un truc hip-hop en termes d'état d'esprit et de philosophie avec mes amis proches et les potes que je rencontre.

Tu penses qu'il y a quelque chose de générationnel dans le fait de prêter moins d'attention aux limites qui séparent les genres et d'explorer un peu tout ce que l'on veut ?
Oui pour sûr, notre génération est la génération YouTube : on a eu accès à une partie des archives de l'humanité en quelque sorte, donc je pense que les 15-30 ans, qui ont grandi avec ça, ont la chance de pouvoir ouvrir leur champ de vision à tout. Il n'y a plus de limite à la découverte, à l'apprentissage, à la transmission des genres. Je trouve totalement logique que la plupart des producteurs contemporains soient branchés par plein de styles différents. Il n'y a plus de frontières et de barrières puisqu'on a eu la possibilité de découvrir gratuitement des références fortes, tout un héritage. La différence se trouve uniquement entre les personnes qui poussent véritablement la recherche documentaire et ceux qui n'effectuent des recherches qu'en surface. C'est la culture digging 3.0.

J'ai l'impression que cet éclectisme se retrouve aujourd'hui sur les dancefloors et dans les "crews" qui animent la scène musicale française…
Oui je suis tout à fait d'accord avec ça, personnellement je me trouve dans une sorte de microcosme d'amis proches avec lesquels on partage cette ouverture d'esprit.

Qui ont toujours été tes héros ?
J'en ai beaucoup, à commencer par mon grand-père maternel qui pour moi est un sacré héros. En termes de références musicales je n'ai jamais été quelqu'un de fanatique mais lors de mon adolescence je l'ai été avec Flying Lotus, c'est ce qui m'a donné vraiment envie de produire. J'aimais beaucoup DJ Krush aussi. Ensuite des héros j'en ai beaucoup, je suis entouré que de héros. J'aime beaucoup Robert de Niro.

Tu dis que ton grand-père est ton premier héros. Pourquoi ?
Parce que c'est quelqu'un qui a été très présent dans ma vie, qui l'est toujours. Il a été artiste et a fait beaucoup de choses dans sa vie. Ttrès branché art contemporain avec ma grand-mère, ils ont pas mal collectionné. J'ai vraiment été baigné dans quelque chose de très artistique durant toute ma jeunesse. Ils sont aussi venus m'assister pour mon diplôme aux Beaux-Arts de Paris. Ils étaient là dès le matin pour m'aider à monter mes pièces. Disons qu'ils ont été très importants pour moi. Ils m'ont appris à être dans le partage, grâce à eux et à mes potes aujourd'hui tout est question de partage.

En 2012 tu as co-fondé Red Lebanese, parle-nous un peu de ce projet ?
Red Lebanese c'est une maison d'édition indépendante et un label de musique dans laquelle on ne développe que les projets de nos amis. J'ai entrepris cela avec mes meilleurs amis en 2012. On travaille de manière très soudée et ces projets nous prennent parfois du temps, et par moments on fait des pauses. Le fil conducteur de cette démarche éditoriale c'est que ce sont des projets entre amis. Musicalement on développe aussi, lentement mais sûrement, une partie label. On n'est pas très bon sur les réseaux sociaux, mais on bosse beaucoup et on touche un peu à tout. Ce projet est un terrain d'ouverture et de partage qui permet beaucoup d'expérimentations et de recherches. Il est mon engagement le plus cher.

Vous sortez des fanzines et des cassettes. Est-il important selon toi de revenir à une physicalité de la musique et de l'édition à l'heure d'Internet?
Oui, notre idée est de faire de la série limitée, des éditions qui puissent se partager entre potes. On rend effectivement la musique physique, avec un objet. Quelque chose que tu peux partager, faire passer de main en main. Le temps de création devient lui aussi un temps de partage : on donne forme à des choses ensemble. Après presque tout est en ligne, on a un soundcloud, un bandcamp, etc.… Tout est rendu public, mais pour se procurer les objets, c'est plus difficile.

Tu crois qu'on est un peu nostalgiques de ce genre de choses ?
Non, c'est un débat qui ne m'intéresse pas, vingt ans c'est rien dans l'histoire de l'humanité. Tu peux dialoguer avec le présent, tu peux dialoguer avec le passé, tu peux même dialoguer avec le futur si tu prends quelques substances ! La création c'est comme ça, tu vois quelque chose, tu écoutes quelque chose, tu vis quelque chose qui t'émeut et tu y réponds naturellement. Tu instaures le dialogue, partout et tout le temps. Moi j'aime trop l'histoire de l'art et les "artistes" de toutes les époques et de tous les mouvements pour m'entendre dire qu'on récupère des pratiques ancestrales… vieilles de plus de 20 ans… ? On continue le vrai taff c'est tout.

Aujourd'hui tu travailles beaucoup avec Labat et Neue Grafik, je me demandais comment est-ce que vous vous étiez rencontré et qu'est-ce qu'ils t'apportent et t'inspirent ?
On s'est rencontré via la musique, la fête et les potes, et on habite assez près les uns des autres géographiquement. Tout s'est fait très rapidement. Ils m'apportent plein de choses. Ensemble, on partage un amour du hip-hop et notre démarche se fonde sur le partage, encore une fois. C'est ce qui fait la force de notre engagement musical. On rencontre beaucoup de gens ensemble qui nous permettent d'avancer. On joue un peu et on va bientôt enregistrer un album.

C'est assez rare en France mais vous mélangez des répertoires jazz, hip-hop, soul, house, breakbeat etc.…
Oui c'est une vibe un peu anglaise, on s'en rapproche un peu. Perso je me sens très proche de la culture anglaise. On tente de développer ça ici. Le but est d'associer tous les styles qu'on kiffe. Le métissage musical.

Tu penses être influencé par un héritage jazz ?
Complètement, je suis influencé par tout. C'est compliqué à démêler parce que j'écoute de tout et j'adore vraiment la musique pour tout ce qu'elle peut proposer de différent. On peut parler de jazz, de pop, de plein de trucs. En termes de Jazz mon père écoutait beaucoup Thelonious Monk ou Miles Davis, des univers qu'on retrouve forcément par extension dans nos influences et dans notre processus créatif. Le tout est encore une fois lié à l'histoire et la culture. Jvais pas refaire les documentaires mais il y en a beaucoup sur internet.

Tu viens de sortir un EP. Qu'est-ce que tu peux nous dire de ce projet ?
C'est un disque de beats house en deux parties, un peu chaud et froid que j'ai appellé BALABUSHKA (nom d'une celebre queue de billard). Si je devais le décrire je dirais que c'est un disque plutôt étrange, il aurait pu avoir comme sous-titre « rêve érotique ». Je voulais d'ailleurs le sous-titrer : « Mathématique, rêves érotiques et violence. » J'avais vraiment le désir de construire une narration approfondie autour des morceaux. C'est pourquoi la forme a pris de l'importance tout autant que le fond contrairement à d'autres projets. Je l'ai référé à l'histoire de L'Arnaqueur, et au film de Martin Scorsese "The Color of Money".

Qu'est-ce qu'on peut te souhaiter pour la suite ?
On peut me souhaiter de continuer à voyager comme je l'ai fait ces derniers mois, voyager le plus possible, c'est important. Autrement je souhaite démarrer d'autres projets, j'en ai plein. J'aimerais bien que les parisiens s'ouvrent un peu plus, que les soirées soient moins chères, des choses comme ça. Mais je trouve que ça bouge bien, il y a beaucoup de festivals en France, beaucoup de concerts, on a quand même un sacré pays de festivals. Plus ça va plus je me remets à fond dans la prod purement hiphop, j'ai très envie de me remettre à produire des rappeurs et des chanteuses/chanteurs comme je le faisais plus souvent il y a quelques années…

Si tu pouvais jouer un titre au monde entier, qu'est-ce que tu choisirais ?
Là tout de suite ? C'est une question un peu vicieuse. Euh… L'international ? Non je rigole. Non je dirais Selassie is the Chapel de Bob Marley.