pourquoi l'americana ne fait plus rêver ?

Une semaine après l'élection de Donald Trump, il est temps de réévaluer l'esthétique d'un certain rêve américain, celui de la liberté et la jeunesse, de Lana Del Rey à American Honey.

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23 novembre 2016, 12:05pm

Voilà cent ans que le monde n'a d'yeux que pour les États-Unis. Leur idéologie, leur modèle économique et leur pop culture se sont répandus partout autour du globe. Un rayonnement que l'on retrouve également dans l'esthétique de l'americana et la façon dont elle est devenue un fantasme universel. Les motels pastel, les diners, les road-trips infinis à travers déserts et canyons… Ils sont tous les échos visuels du rêve américain, de la liberté et d'un monde d'opportunité. En 2016, quelques jours après l'avènement de Donald Trump à la tête du pays, cette esthétique américaine semble prendre une nouvelle tournure. 

Sur la couverture de Joanne, dernier album de Lady Gaga sorti en octobre dernier, la chanteuse porte un chapeau rose à larges bords, comme la trace de son nouvel alter-ego scénique. Associé à un crop-top, un jean et la paire d'aviators, ce chapeau est la pièce maîtresse de l'uniforme moderne américain. Dans le clip de Perfect Illusion, vêtue d'un short en jean, de bottes de combat noires et d'un t-shirt noir, on la retrouve au volant d'un 4x4 qui fend à travers les badlands. L'image est familière. La couleur sonore de l'album aussi. Les deux vont piocher dans le vocabulaire richissime du grand mythe américain. Gaga chante les Ferrari et John Wayne et emprunte son style à l'héritage country et folk américain. À des chansons qui furent chantées tant de fois qu'on aurait du mal à les imaginer sincères aujourd'hui. Et pourtant, ça marche. Joanne, du nom de la tante de Gaga, décédée avant sa naissance, est une nouvelle mise à nu pour la chanteuse. La forme, que l'on a vue et entendue avant, renaît d'un nouveau message artistique. Un schéma récurrent dans la pop culture américaine.

L'Americana porte des symboles qui ne vieillissent pas. Et Lady Gaga n'a pas été la seule à le prouver cette année. En racontant l'histoire d'une une équipe de jeunes marginaux en mission porte-à-porte à travers le pays dans American Honey, la réalisatrice Andrea Arnold a obtenu le Prix du Jury à Cannes, et l'adoration sans fin des critiques qui ont vu en son film une réussite générationnelle. Pour le tournage, Arnold et son casting (repéré sur des parkings de supermarchés ou des plages pendant le spring break, et dont une bonne partie n'a aucune expérience d'acteur) a voyagé de l'Oklahoma au Dakota du Nord, puis dans le Dakota du Sud, pour un trajet total de plus de 15 000 kilomètres. Le résultat est une réflexion artistique brute de l'espace propice aux explorations de la jeunesse ; selon Arnold elle-même : « L'Amérique mythique des westerns et du cinéma de road-trip. » Ces terres d'autoroutes sans fin et de bikinis aux couleurs du drapeau confédéré font écho aux travaux de Larry Clark ou Ryan McGinley, eux aussi en quête de la liberté propre aux vagabonds qui n'ont rien à perdre. 

Bizarrement, cette montée de l'esthétique Americana a débordé de l'espace artistique pour se ressentir dans la vraie vie : en octobre, Shia Labeouf (au casting d'American Honey) s'est marié avec Mia Goth à Las Vegas. Un mariage on ne peut plus Vegas, célébré comme il se doit par un sosie d'Elvis. Non loin du décor nuptial de Labeouf, fondu dans les ors et la brillance, se trouve un symbole de la présidentielle américaine passée, du président américain élu et de la crise politique qui traverse le pays : le Trump Hotel, 64 étages, 1232 chambres, un spa… Las Vegas a toujours été un symbole fort du rêve américain et de ce qui le nourrit : le visage sombre de l'Amérique ; le triomphe de l'argent qui écrase le goût et la raison. Voilà qui définit à merveille l'empire Trump - le président Trump : l'incarnation du nativisme, de la discrimination et de l'autorité aveugle cachés sous les mensonges, les fausses promesses et une affreuse coupe de cheveux. Donal Trump se pose en parangon et défenseur du rêve américain - un self-made man, une idée floue de l'américain « authentique » - alors qu'il n'est en fait que le côté pile de cet idéal : le côté sombre, le héros d'une culture qui se construit sur la cupidité. 

Ce côté obscur qui coule dans les veines de la culture américaine est le sujet principal du projet de Cali Thornhill Dewitt, 29 Flags. L'artiste a compilé les meurtres les plus violents de l'histoire des Etats-Unis pour le retranscrire en phrases poétiques plaquées sur 29 drapeaux américains, avec des références à la Manson Family, John F. Kennedy et OJ Simpson. Dans une interview pour i-D, Thornihll Dewitt se disait « terrorisé par les actualités » étant petit - écho étrange à ce que racontait Donald Trump pendant sa campagne. L'artiste s'attaquait également au patriotisme imposé par la société américaine - les enfants sommés de prêter allégeance au drapeau tous les matins, par exemple - qui, aidé par une rhétorique haineuse, peut aisément mener à la xénophobie. 

L'artiste français à la renommée mondiale The Kid a également exploré le visage jeune et sombre de l'Amérique. Ses sculptures incroyablement réalistes d'ados américains (un skateur plein de bleus le bras sur un lion rugissant, ou un gosse aux cheveux long portant un flingue à sa bouche dans une position qui frôle la prière) se fondraient parfaitement dans un futur dystopique. Mais The Kid est inspiré par des choses bien plus banales que ça : la réalité sociale dans laquelle évolue la jeunesse américaine d'aujourd'hui. « Avec mon travail, je veux questionner le public sur le déterminisme social, l'égalité des chances, la ligne floue entre innocence et corruption, entre bien et mal dans nos sociétés modernes, » expliquait-il dans une interview pour Amuse. « Et la société américaine actuelle, particulièrement symbolisée par son drapeau, est un symbole fort de dualité, entre idéal et réalité, innocence et corruption. »

Finalement, en 2016, l'esthétique Americana ne s'arrête pas aux belles images, mais revient à les pénétrer et les comprendre, à exposer au monde une classe marginale de millenial. Celle qui aura été invisible pendant toute la campagne présidentielle. 

Nés dans des petites villes désindustrialisées, sans accès à une couverture santé, exposés à la discrimination sociale, au racisme, et avec des possibilités plus qu'éparses, les jeunes de cette génération sont livrés à eux-mêmes. C'est à eux que s'adresse Lady Gaga sur Diamond Heart - « Young, wild, American, Looking to be something, I might not be flawless, but you know I gotta diamond heart ». C'est à eux que Sasha Lane, qui joue Star dans American Honey, dit : « On ne peut pas vraiment rêver très haut, très loin. On n'a pas ce genre liberté. Star est naïve comme je suis naïve. Je ne vis pas dans un monde enchanté, où tout est beau et tout va bien. Mais, malgré les merdes que j'ai vécues, mon environnement, les gens qui me disent ce que je ne peux pas faire, je fais toujours mon maximum pour trouver de la beauté partout et chez tout le monde. »

Donald Trump est désormais le symbole bruyant et puissant de la montée de l'extrême droite dans le monde ; le visage d'une crise politique globale, celle d'une vieille génération, trop souvent mal intentionnée. Comme l'esthétique américaine, cela ne concerne pas que les Etats-Unis, mais bien nous tous. Avec la victoire de Trump, l'idéal de liberté et d'opportunités porté par l'Americana en a pris un coup. Mais c'est peut-être par cette culture et ces symboles que les Etats-Unis sortiront plus grands.  

Credits


Texte Anastasiia Fedorova 
Image via Flickr