sofia coppola nous a parlé de son film féministe et gothique

Fraîchement auréolée du Prix de la Mise en scène cannois pour son film Les Proies, Sofia Coppola a rencontré i-D pour parler de films d'horreur, de sororité et de la façon dont elle s'y est prise pour filmer un bain commun entre Nicole Kidman et Colin...

par Rory Satran
|
28 Juin 2017, 8:35am

« J'ai toujours aimé la solidarité entre femmes », affirme Sofia Coppola, à propos de son dernier thriller historique étrange et sublime Les Proies - mais cette affirmation pourrait coller à tous ses autres films, six, exactement. En réalité, la réalisatrice voit dans ce film de genre gothique, une continuité des thèmes explorés dans son premier long-métrage, The Virgin Suicides. Si vous êtes un fan de Virgin Suicides (qui ne l'est pas ?) vous saisirez tout de suite que les longues robes en dentelle couleur vanille des soeurs Lisbon et le traitement cinématographique des paysages participent à créer une atmosphère gothico-romantique. 

« J'ai grandi sans sœur donc ce sont mes amies qui ont joué ce rôle, ce rôle de solidarité », continue-t-elle. Et quel meilleur endroit, sinon sur un plateau, pour retrouver cet élan de solidarité ? Le tournage qui s'est déroulé dans les plantations de Nouvelle Orléans (là où Beyoncé a tourné la majeure partie de son clip Lemonade), a réuni la crème de la crème féminine à l'écran : Nicole Kidman, Kirsten Dunst, Elle Fanning, la new face Angourie Rice, Addison Riecke et Oona Lawrence, dans les rôles de profs et d'élèves d'un pensionnat réservé aux jeunes filles, à la fin de la Guerre de Secession. Au milieu de ces femmes de tous âges, un homme, un seul : notre crush adolescent Colin Farrell, en soldat Yankee blessé, qui trouve refuge auprès de ces dames. (Coppola est particulièrement douée pour ressusciter à l'écran, nos amours de jeunesse - souvenez vous de Stephen Dorff dansSomewhere.).

Les Proies est délibérément féminin, moins esthétisé peut-être que le reste de son œuvre. Certains close-ups gore empruntent au genre de l'horreur et les scènes de sexe n'ont rien de chaste. Un film que les étudiant en art ressortiront dans 50 ans pour débattre de l'avènement de la réalité virtuelle. Tiré d'un roman intitulé The Painted Devil, l'histoire a inspiré Don Siegel qui, en 1971, en a délivré une adaptation avec, pour l'interpréter, Clint Eastwood. Sur les recommandations d'un ami, Sofia a regardé le film, bien qu'au départ, l'idée d'en faire un film ne lui a pas traversé l'esprit, pourtant « c'est resté dans ma tête longtemps et je n'arrêtais pas d'y penser ». Elle a aimé l'idée de re-raconter une histoire d'un point de vue féminin cette fois-ci. 

C'est ainsi qu'entre ses mains, un film à moitié gore tombé dans l'oubli est devenu une puissante fable féministe, particulièrement en phase avec son époque puisque le film a été tourné en Novembre 2017, date à laquelle un thriller très réaliste sévissait sur les chaînes d'info. Sofia l'affirme aujourd'hui : « il y a eu énormément de débat autour des relations de pouvoir entre hommes et femmes durant cette élection ». Un point commun avec le film : « Ce que j'ai adoré à propos de l'histoire est que la dynamique autour des femmes et du pouvoir devient un enjeu des relations hommes femmes, précisément ce qui se passe en ce moment. »

Le lendemain de l'élection, Sofia Coppola était en tournage avec une majorité de femmes : « c'était déprimant, tout le monde était triste ». Il a fallu faire avec : « On était en plein tournage et on n'avait pas d'autre choix que d'essayer de continuer ». Je me suis demandé si la politique américaine avait pu affecter leurs performances. Les sentiments bourgeonnants de la Women's March sont bien présents chez l'impétueuse directrice Nicole Kidman et dans la rage contenue de la maîtresse d'école incarnée par Kirsten Dunst.

Dans quel film avez-vous vu un portrait sensible de différentes femmes allant de la puberté à la maturité ? Si vous hésitez, c'est certainement dû au fait que les personnes qui écrivent des films ont rarement l'opportunité de les produire. Sofia a écrit chacun de ses scripts. « J'ai aimé écrire tous les personnages parce que j'ai eu l'âge de chacune d'entre elles » dit-elle à propos des personnages féminins. « Je peux comprendre ce que c'est qu'avoir 18 ans ou bien l'âge d'Edwina, mais j'ai adoré la façon dont Nicole s'est comportée de manière protectrice et maternelle avec les plus jeunes, parce que c'était exactement comme ça que j'imaginais son personnage. »

Il est impossible de séparer le travail de Sofia au sein de l'industrie cinématographique du fait qu'elle soit une femme (même si je préférerais que ce soit un non-débat). Lorsqu'elle a remporté le très convoité Prix de la Mise en Scène à Cannes, elle a eu du mal à croire qu'elle était seulement la deuxième femme à en être récompensée (la première était l'actrice de film muet Yuliya Solntseva en 1961). « Je suis juste excitée d'avoir pu réaliser ce film, de l'avoir présenté ici, avec un point de vue féminin. Et je suis heureuse que Wonder Woman fasse un carton. J'aimerais que les choses aillent de plus en plus dans ce sens, pour que la moitié de la population puisse être représentée. J'aime voir des films exprimant une diversité de points de vue, et pas toujours le même. » Elle admire le travail de réalisatrices comme Jane Campion, Tamara Jenkins et Andrea Arnold. 

Son sacre cannois a renforcé le statut de réalisatrice de Sofia Coppola. Pas seulement en tant que réalisatrice femme, adulée par la mode ou fille de réalisateur. Même si elle reste un mélange de tout ça. Dans un récent épisode du podcast WTF, elle a confié à Marc Maron avoir utilisé des méthodes de son père pour faire répéter ses acteurs : confier la réalisation d'un repas à leurs personnages. « Lorsqu'il y a de la nourriture, tout devient sensoriel » explique-t-elle.

Elle a aussi demandé à ses jeunes actrices de participer à un camp d'entraînement d'avant-guerre, pour rendre ces interminables après-midi de broderie plus réalistes. Elles ont pris des cours de broderie et de savoir-vivre, en portant les corsets et les robes à crinoline essentielles au « monde diaphane et féminin » cher à Sofia Coppola : « Nous avons essayé de nous immerger au maximum dans ce qu'était la vie à cette époque. »

Sofia et son équipe à dominante féminine ont beaucoup regardé du côté des portraits d'époque pour donner au film son ton naturel et réaliste. Si elle a délaissé les détails anachroniques qui donnaient à Marie-Antoinette son charme pop, elle a gardé sa patte d'ancienne créatrice de mode et de photographe formée par Paul Jasmin. C'est donc naturellement qu'elle a eu recours à la palette « délavée » de William Eggleston pour créer un monde où les vêtements « auraient été lavés un million de fois ».

Si les costumes et les décors rendent justement compte de leur époque, la sensibilité du film vient directement de l'âge d'or des films d'horreur des années 1960 et 1970, avec lesquels Sofia a adoré grandir. Dont un léger goût pour le camp avec des films comme Le Bal des vampires, « ou n'importe quel film dans lequel des filles se baladent en longues chemises de nuit avec un candélabre à la main ». L'incongruité du genre n'a pas eu raison d'elle : « c'était un drôle de défi d'approcher le genre gothique sudiste, tout en conservant mon propre style. »

Un style au service d'un but : l'entertainment à l'état pur. Lorsqu'elle évoque le rythme d'un tel thriller, Sofia affirme : « Il s'agissait de maintenir la tension autour de l'intrigue, ce à quoi j'ai pensé en écrivant le scénario mais plus encore, en participant à la phase de montage. » Cette attention portée à la vélocité du film se fait aux dépens d'une ferme direction morale. Le public est-il supposé prendre parti pour ces femmes séductrices, rebelles et viles ? Ou pour le mercenaire charmeur et volatile ? Que faire de l'absence à l'écran de la politique raciale exercée pendant la Civil War ?

Sofia semble réceptive à la notion d'ambivalence morale. Qui est le personnage principal ? « Cela passe de l'une à l'autre alors j'espère qu'à la fin, le spectateur est du côté du groupe de femmes dans son ensemble. J'ai le sentiment que le personnage de Kirsten est au centre du film, parce qu'elle est la plus vulnérable, celle à laquelle on peut le plus facilement s'associer. »

Edwina, romantique maîtresse d'école incarnée par Kirsten Dunst, est celle qui s'éprend le plus éperdument du soldat joué par Colin Farrell, faisant de lui un arracheur de corset, jetant littéralement ses boutons au sol. Au sujet de cette scène de sexe surprenante de la part de Coppola, la réalisatrice affirme : « je suis toujours assez gênée à l'idée de tourner ce genre de scène, dont j'ai beaucoup parlé avec Kirsten. On s'est dit qu'il fallait la faire, et essayer de la rendre la plus intense, la plus réelle possible, parce qu'une immense partie du film repose sur cette tension sexuelle sous-jacente. »

Il y a aussi ce moment dans le bain, où Nicole Kidman éponge doucement les reins du soldat. Lorsque je l'ai vu en salles, le public s'est enflammé en gloussements nerveux. « J'étais assise à côté d'eux sur une cagette de pommes et j'ai demandé à Nicole de nettoyer l'intérieur de ses cuisses, en essayant de pousser la scène pour qu'elle n'ait rien de prude. » explique la réalisatrice. La scène est à l'image du reste du film : totalement inattendue. C'est drôle, réel et plus important encore, cela fait avancer l'histoire. 

Credits


Texte Rory Satran
Image principale : Andrew Durham / CPi Syndication
Images : Ben Rothstein / Focus Features

Tagged:
feminism
Sofia Coppola
Colin Farrell
Kirsten Dunst
nicole kidman
the beguilded
les proies