Franziska Aigner and Eliza Douglas in Anne Imhof's Angst II, Nationalgalerie at Hamburger Bahnhof – Museum für Gegenwart – Berlin, 2016 © Photo: Nadine Fraczkowski

pourquoi l'art contemporain adore le sportswear (et vice versa) ?

De Bjarne Melgaard à FKA Twigs​ en passant par Anne Imhof ​et Alex Baczynski-Jenkins, une génération d’artistes et de performers se saisissent du sportswear pour critiquer et explorer le monde dans lequel nous vivons.

par Anastasiia Fedorova
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04 Décembre 2017, 12:40pm

Franziska Aigner and Eliza Douglas in Anne Imhof's Angst II, Nationalgalerie at Hamburger Bahnhof – Museum für Gegenwart – Berlin, 2016 © Photo: Nadine Fraczkowski

Il y a peu d’œuvres reflétant l’état du monde contemporain avec autant de clarté que Angst II d’Anne Imhof. Mise en scène dans un grand hall brumeux du Berlin Hamburger Bahnhof, la deuxième moitié de son opéra a été orchestrée par des drones, des faucons et par un gang de performers. Dérivant à travers le public, ils étaient beaux et distants, livrés à un savant mélange de chorégraphie, d’émotion et de détachement. Cette vision est difficile à oublier, et pas seulement parce qu’il s’agit d’un projet à très grande échelle au langage artistique novateur, mais parce qu’on peut s’identifier aux performers de façon troublante. Ils sont comme nous : dans le brouillard d’un monde en ruines, avec des signaux téléphoniques pour seuls guides.

Et leurs vêtements sont fondamentaux dans leur façon de créer ce sentiment de familiarité. Car parmi les sacs de couchage, les cannettes Pepsi et les pipes à eau, ces performers sont pour la plupart vêtus de pantalons de survêtement et de T-shirts, de sportswear sans logo (parfois orné d’un trèfle Adidas ou d’une virgule Nike) parsemé de jean ou d’imprimés camouflage.

Anne Imhof n’est pas la première artiste à s’emparer des codes du sportswear pour renvoyer le public à son identité et au chemin qu’emprunte notre humanité. Les performers travaillant sous les instructions d’Alex Baczynski-Jenkins – qui a dévoilé son projet The tremble, the symptom, the swell and the hole together à la Chisenhale en mars dernier – ont emprunté les mêmes codes esthétiques. À travers la danse, le son et les gestes, les performers de Baczynski-Jenkins ont exploré les mondanités queer et ses chorégraphies sociales vêtus de vieux T-shirts, de joggings et de baskets combinés à des jeans déchirés et des chemises en flanelle. Des vêtements dans lesquels se fondre, des fringues qu'on ne remarque pas forcément et qui finissent par effacer la distance entre le public et le performer.

Le travail d’Imhof et de Baczynski-Jenkins déclenche forcément des souvenirs. Chacun d’entre nous a probablement un jour possédé une paire de Huaraches ou une veste Adidas Firebird. Ou peut-être sommes nous un jour tombés amoureux de quelqu’un qui portait l’une de ces pièces, ou encore que l’un de nos meilleurs amis en était l’heureux propriétaire. Et si ce n’était pas le cas, alors, disons que leurs images publicitaires ont un jour croisé notre regard.

On pourrait facilement affirmer que les artistes contemporains jettent leur dévolu sur le sportswear pour les mêmes raisons que la plupart de gens : le sportswear est confort, pensé pour accompagner le mouvement, et très facile à trouver. Cependant, ces artistes n’ont pas fait le seul choix de vêtements athlétiques ou fonctionnels. Dans leurs performances, on retrouve des pièces très larges, confortables et usées qui passent autant en rave qu’un dimanche à la maison, un matin en école d’art ou un soir de vernissage. Leur travail s’articule autour du corps, de la relation qu’il entretient avec la modernité, et donc forcément avec la jeunesse urbaine – avec nous. Leur travail parle de sexe, de danse, de rue, de footing du matin et d’après-midi à ne rien faire d’autre que de s’allonger sans énergie sur un canapé, l’ordinateur portable sur les genoux.

Alex Baczynski-Jenkins, The tremble, the symptom, the swell and the hole together (2017). Produit et commissionné par Chisenhale Gallery, Londres. Avec l'autorisation de l'artiste. Photographie Mark Blower.

Aujourd’hui, le sportswear n’est pas seulement le choix le plus commun des jeunes générations des grandes villes, c’est aussi l’uniforme du capitalisme dans lequel nous vivons. Les villes que nous arpentons sont recouvertes des affiches et bandeaux des compagnies de sportswear les plus dominantes mondialement. Que nous soyons des sportifs professionnels ou de simples flemmards, nos corps sont graduellement devenus des espaces d’affichages capitalistes, eux aussi. Nous pouvons choisir de l’ignorer, de plonger dans la culpabilité consumériste, de dire non aux logos, ou nous pouvons nous en inspirer. Mais que cela vous plaise ou non : le sportwear influence notre expression créative et notre état d’esprit.

Le tour de force de la campagne Nike avec FKA Twigs, il y a presque un an, a élevé la publicité sportswear au niveau d’une véritable bataille spirituelle. Elle suggérait que le langage visuel de la pub sportswear ne s’articulait pas seulement autour d’une volonté mercantile (même si c’est forcément une bonne partie de la démarche), mais qu’il était aussi là pour promouvoir la créativité, l’imagination et peut-être même le féminisme, l’émancipation, la diversité et une vision positive du corps. Quand le capitalisme s’est approprié le langage de l’art et de l’activisme, l’artiste a répondu en s’appropriant les marques, leur langage, leur esthétique et les obsessions qu’elles peuvent créer.

Bjarne Melgaard, The Casual Pleasure of Disappointment. Photographie Andre Herrero.

Cette obsession était récemment au cœur d’une exposition de Bjarne Melgaard, The Casual Pleasure of Disappointment, née du croisement entre le luxe, le streetwear et les envies toujours plus imprévisibles des hypebeasts. Nous sommes tous (plus ou moins) au fait des files d’attente de 72 heures pour choper les dernières chaussures Yeezy, des dynamiques inhérentes à la culture sneaker et de la compétition qui s’installe chaque fois, quelques secondes après l’annonce d’un nouveau drop Supreme. Pour l’ouverture de son expo au Red Bull Arts New York en février, Bjarne annonçait faire don de 500 000$ de vêtements de sa collection personnelle de streetwear. Ce qui, bien entendu, créa une queue monstrueusement longue et le chaos qui va avec. Pour l’occasion, Melgaard créait également de nouvelles pièces faisant la satire du langage visuel propre à ces mêmes marques cultes de streetwear, griffant des slogans du style « I’m a fashion designer now », « free from content » ou « I hate Rihanna ».

Le sportswear est devenu un nouveau médium artistique, mais il existe de nombreuses manières de l’aborder. Pour LIFE SPORT – un collectif basé à Athènes et Berlin – le jogging gris est devenu une œuvre en soi, une façon de nouer le contact avec la communauté locale, et une source de fonds. « Nous avons créé un seul produit, un jogging gris, comme un témoignage symbolique de notre intrusion dans le marché de l’art, et pour lever des fonds pour les artistes et leurs expositions, explique le collectif. Le produit est né de la simple observation, du simple fait que beaucoup de gens portent des joggings, particulièrement à Athènes. Et aussi de notre jogging préféré, dont nous avons réalisé qu’il avait été fabriqué en Grèce dans les années 1990, avant que Nike ne quitte le pays pour aller produire ses vêtements dans des endroits au coût du travail encore plus faible. Travailler avec des producteurs locaux à Athènes est une approche beaucoup plus inclusive, qui nous permet de faire partie du paysage et des commerçants locaux. Les gens n’ont pas besoin de s’intéresser à nos expositions pour acheter des joggings. »

Et le message inclusif va encore plus loin : le jogging est une pièce qui défie les normes du genre, de l’âge ou du statut social. À travers les travaux de LIFE SPORT, certains des pires aspects de la mondialisation deviennent des armes émancipatrices d’unité et de résistance. « On a rapidement reconnu le jogging comme une pièce de confort, de loisir, de relaxation, mais aussi comme un objet de résistance, ajoutent-ils. Les joggings peuvent faire passer la colère. L’élément critique du jogging produit en Grèce fait partie intégrante de LIFE SPORT, mais l’on continue à étudier et à apprendre des gens qui portent des joggings partout ailleurs. »

Finalement, la plupart des joggings et des sneakers que nous portons, tous, se ressemblent. Mais lorsque l’on parle de résistance artistique, le plus important n’est pas ce que l’on porte, mais ce qu'on en fait.

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Texte Anastasiia Fedorova

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