le punk renaît dans les bidonvilles de soweto

En 1976, les étudiants noirs manifestaient à Soweto pour les droits civiques. Quarante ans plus tard, un collectif de skateurs punk prend la relève et ne demande qu'à être écouté par le monde.

par Hannah Ongley
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14 Décembre 2016, 9:35am

Quand on s'imagine la banlieue de Soweto, en Afrique du Sud, on ne pense pas forcément au punk rock. Cette ceinture minière, très pauvre, n'a attiré l'attention du monde qu'à partir des émeutes de Soweto de 1976, quand des milliers d'étudiants noirs ont décidé de manifester contre la suppression de leur langue natale des programmes scolaires de lycées, et ont ainsi marqué le début du combat pour les droits civiques. Deux mois avant ces manifestations, les Ramones sortaient leur premier album - le 23 avril. Les deux événements fêtent cette année leurs 40 ans.

La scène punk de Soweto est encore microscopique en 2016 - mais elle est audacieuse, a de l'attitude et une manière d'interpréter le quotidien sud-africain des bidonvilles en phase avec ceux qui ont participé aux contre-cultures des années 1970. Au milieu de cette scène florissante se trouve un groupe de punk et de skate, au doux nom de The Cum In Your Face (TCIYF). Un groupe qui a récemment tourné avec Thrasher dans le cadre de sa « Skate Rock Series », et qui compte dans ses rangs les fondateurs de la Soweto Skate Society. Cette année, TCIYF a sorti un premier EP intégralement enregistré avec un téléphone portable. Leurs paroles sont intensément apolitiques - la symbolique religieuse du clip de Church Wine est purement ironique, et leurs propos vont de l'insulte a l'aveu d'achats de Tupperware en série pour leurs grands-mères.

Le photographe Karabo Mooki a passé les derniers mois à suivre le groupe au quotidien, dans leur quartier ; à observer Stroof (guitariste), Toxic (bassiste) et Pule (chanteur) gagner de l'estime et du respect dans un milieu qui n'offre rien ou très peu à la jeunesse créative. Mooki nous a parlé de skate, de briser les stéréotypes et de la nouvelle vague musicale sud-africaine. 

Comment as-tu découvert la scène punk rock de Soweto ?
Ce sont les membres de TCIYF qui m'ont introduit à ce me mouvement. En documentant le groupe, j'ai eu accès à leurs vies, à leur environnement naturel. J'ai découvert leur manière de défier toutes les attentes conventionnelles de la société, de s'ouvrir de nouvelles possibilités à travers lesquelles l'individualité et la contre-culture sont fêtées à Soweto. Le groupe vient de la scène skate de Soweto ; une scène qui n'a pas arrêté de grossir, très rapidement. Une petite milice de skateurs dévoués de Soweto s'est formée en un groupe, la Soweto Skate Society (SSS), qui trempe dans le même élan hardcore et DIY. Les skateurs sont pour la plupart des artistes et musiciens excentriques nés à Soweto. 

Quel est le meilleur souvenir de ton temps passé avec le groupe ?
Un dimanche après-midi, on était dans une baraque un peu pittoresque de Rockville, à Soweto. Le groupe jouait en dernier pour le concert d'une tournée collective, avec les groupes de punk Half Price et FreexMoney. Les branchements avaient vraiment été faits à l'arrache. Un fil sous tension a filé un énorme coup de jus au bassiste de Hal Price ; ça l'a envoyé à terre dans un état quasi épileptique. Le groupe a annulé sa partie du concert, mais les gars de TCIYF ont décidé de jouer quand même, fil sous tension ou pas. À un moment du concert, Stroof s'est pris une décharge de dingue qui l'a envoyé s'écraser contre la batterie puis parterre. Mais il continuait à lâcher des riffs de taré sur sa guitare pendant que le reste du groupe tâchait de faire bouger le public jusqu'à la fin de la chanson. 

Où en sont les tensions raciales à Soweto en 2016, et en quoi affectent-elles cette scène punk ?
La scène punk rock en Afrique du Sud est représentée par une communauté qui encourage l'amour des uns envers les autres. On y oublie la politique dès que le volume des amplis est à fond et qu'on se déchaîne en dansant. Les groupes comme TCIYF ont vraiment comme but d'unifier tous ceux qui se sentent exclus, peu importe leurs origines sociales ou raciales. L'organisation de festivals punk rock locaux permet aux groupes de vivre une véritable expérience live devant un tout nouveau public. Ça expose les gens à ce qui les rassemble, au-delà des différences physiques. Cette scène est en effervescence parce que les gens réalisent que le punk rock n'est pas ce que tu portes ni ce à quoi tu ressembles. C'est une attitude, un état d'esprit que tu peux débloquer en toi. 

Est-ce que le skate permet à ces jeunes de s'exprimer et de casser les stéréotypes, comme ils le font avec la musique punk ?
Ouais, et il faut le voir pour le croire. Faire du skate à Soweto n'est pas facile, les conditions ne sont pas optimales. C'est incroyable de voir comment le groupe utilise l'espace et comment l'imagination de ces mecs leur permet de dépasser ce qui paraît impossible et impensable. En faisant ça, ils ouvrent l'esprit aux habitants ordinaires de la banlieue de Soweto, en leur montrant que la vie n'est pas binaire, en noir ou blanc, et en proposant à la jeunesse des disciplines qui dépassent ce que la société attend d'eux. 

Avec quel genre de musique a grandi la jeunesse de Soweto ? Comment découvre-t-elle des groupes punks comme Misfits ou The Ramones ?
Clairement, à Soweto, il est plus facile de tomber sur de la house ou du hip hop. Pour que les jeunes découvrent le punk, il faut qu'ils tombent au bon endroit au bon moment, qu'ils se retrouvent témoin du carnage fun d'un concert ou d'un festival punk au skatepark local ou à Rockville. Ça peut aussi être en tombant sur une vidéo de Soweto Skate Society, ou sur un clip. 

Dans leurs chansons, TCIYF racontent aussi qu'ils achètent des Tupperware pour leurs mères et grands-mères. À quoi ressemble leur vie de famille ?
Les membres de TCIYF ont un infini respect pour les femmes qui les ont élevés. La plupart d'entre eux ont grandi sans père, mais ont grandi avec plus d'amour et de soutien que beaucoup de mes amis ayant été éduqués par leurs deux parents. Leurs grands-mères viennent à leurs concerts et sont à 100% derrière eux, qu'ils soient en répétition dans leur garage ou en tournée avec Thrasher Skate Rock. Ils n'ont que de l'amour pour les femmes avec qui ils ont grandi. 

Tu racontais que le groupe TCIYF avait enregistré son premier EP avec un téléphone portable. C'est difficile pour les jeunes artistes de Soweto d'avoir accès à un matériel d'enregistrement ? Comment aider la jeunesse ambitieuse et créative ?
La plupart des membres de groupes n'ont pas de job à temps plein, et ceux qui ont galéré à trouver du temps pour aller en studio. Prendre du temps en studio est rarement à la portée financière des musiciens de Soweto, mais il existe des incubateurs de talent, souvent montés par des artistes réputés. En 2016, je pense qu'il est vital pour les jeunes de se caler là-dessus. L'important n'est pas forcément d'avoir accès au meilleur, mais de travailler dur à créer quelque chose de profond avec ce qu'on a. Ce serait génial si plus d'ateliers et de studios étaient ouverts - je rêve que le gouvernement s'engage dans le développement de programmes pour la jeunesse - mais en réalité, le gouvernement s'en fout de développer la culture pour la jeunesse. Un système de parrainage et de mentors pourrait vraiment aider à exposer les talents underground qui existent ici. 

Est-ce qu'il y a des filles qui font de la musique punk ? Et parmi les fans ?
Il y a quelques musiciennes acharnées qui ont donné une nouvelle vie à la scène punk rock, très intime ; qui l'ont poussée vers de nouveaux sommets. Le groupe Japan and I a vraiment contribué à l'expansion de la scène punk, et il est tout aussi important et respecté que tout autre groupe mené par des mecs. 

Credits


Texte Hannah Ongley
Photographie Karabo Mooki

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