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le film d'horreur serait-il devenu le genre le plus sensé du cinéma ?

Une nouvelle génération de réalisateurs conjure nos frayeurs et expose nos tabous en s'emparant du genre de l'horreur ou du gore. Ensemble, ils tendent un miroir à nos sociétés et accusent les maux qui les rongent.

par Wendy Syfret
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28 Mars 2017, 8:45am

Mia Goth in 'A Cure for Wellness.'

L'horreur est le genre qui a toujours su refléter, exacerber les problématiques et les angoisses de notre monde. La peur qu'il suscite en nous révèle bien souvent ce en quoi nous croyons et surtout, ce à quoi nous tenons. Mais s'ils retranscrivent avec justesse ce que nous avons peur de perdre, les films qui s'apparentent au genre de l'horreur révèlent ce que nous avons peur de voir se dissoudre ou se distordre - ébranlant par là même nos certitudes. Dans les années 1960 et 70, soit l'âge d'or du cinéma d'horreur pour certains, les films du genre se sont avérés être d'excellents baromètres pour mesurer les failles de la société. The Shining, Rosemary's Baby et L'exorciste distordaient notre vision de la famille, renversaient nos croyances religieuses et notre conception du bien et du mal. Tous les totems prônés par la société américaine de l'époque se retrouvaient ébranlés, mis à mal. Ces trois films sont parvenus à élimer les systèmes de pensée érigés jusqu'alors (leurs mythes, aussi) et à anticiper l'avènement de nouveaux paradigmes sociaux - parmi eux citons pêle-mêle l'invention de la pilule contraceptive, l'ascension fulgurante du nucléaire et la chute de l'administration Nixon. 

Dans les années 1980 et jusque dans les années 1990, le genre s'est essoufflé. Si bien des films ont été faits, révélant des carrières et quelques franchises, ils ont été moins nombreux à prendre appui sur la société alentour. Même un meta-chef d'oeuvre comme le premier Scream s'est essoufflé en se répétant à l'infini. Des blagues ont commencé à nimber l'univers des films d'horreur - surtout ne couche pas, sois blanc et rien d'autre et surtout, surtout, ne te mouille pas si tu veux vivre - jusqu'à devenir des pièges à souris. Et non plus des machines à penser. La peur s'est avérée être traitée de manière unilatérale et unidimensionnelle. 

Essie Davis et Noah Wiseman dans 'The Babadook'

Depuis quelques années, le paysage du cinéma est marqué par une résurgence du cinéma d'horreur. Et il suffit de se pencher sur le succès de certains d'entre eux like (Get Out, Grave, the Babadook et It Follows) pour se convaincre d'une chose : les monstres et les meurtriers n'ont jamais été aussi proches de nous - pire, ils font partie de nous. Leurs intrigues, parfois directement tirées de la réalité, reflètent en filigrane les frayeurs auxquelles nous faisons tous face au quotidien et en révèlent de nouvelles, sous-jacentes.

En 2017 ces films ne sont plus seulement les miroirs de notre société. Ils enrichissent les débats actuels et anticipent les problématiques de demain. Ils s'emparent des derniers tabous et devancent de fait les médias qui ont tendance à les taire ou les refouler. Pour illustrer cette idée, le film de Jordan Peele, Get Out s'avère éloquent. Le cinéaste a confié s'être lancé dans ce projet en réalisant qu'aucun de ses confrères ne s'était emparé du sujet qu'il souhaitait voir s'incarner à l'écran. Au premier abord, on pourrait penser que le réalisateur a voulu réaliser un film d'horreur dont le personnage principal serait noir - une petite révolution en soi, quand on sait le sort que réservent, la plupart du temps, les films du genre aux non-blancs, c'est-à-dire, la mort. 

Daniel Kaluuya dans 'Get Out.'

Ce qu'on pourrait considérer comme un inversement des rôles est en réalité une critique de la tendance actuelle à diaboliser les populations noires aux États-Unis et un aperçu de ce que vit un homme noir au quotidien là-bas. Les discriminations raciales et la violence qui les accompagnent sont connues de tous aujourd'hui. Mais lorsqu'un réalisateur de film d'horreur s'en empare pour tisser la trame narrative de son dernier film, ce sont des millions de gens qui peuvent alors débattre et penser la discrimination autrement. Soit, il s'agit d'une œuvre de fiction et on voit mal comment celle-ci pourrait assurer l'amélioration du quotidien des communautés noires à travers le monde. Mais l'horreur séduit par sa forme des dizaines de milliers de personnes qui vivent dans le mensonge d'un monde post-racial tant vanté par les médias.

Mais c'est également un monde post-genre qu'on nous promet actuellement. À ce titre, peu de thèmes sont autant abordés dans la presse (et par notre génération) que celui du genre et la remise en question de sa binarité. Digérée par l'horreur, cette problématique on ne peut plus actuelle a fait ressurgir les débats qu'elle suscite, encore aujourd'hui. The Witch, Grave et It Follows en témoignent. Ces trois films ont ceci de commun qu'ils évoquent le douloureux passage de l'adolescence à l'âge adulte en l'associant à la sexualité trouble, le sang et la violence visuelle. Si la plupart des teen-movies basculent dans le romantisme voire le puritanisme, ceux-ci choisissent la voie de l'horreur et de la violence - qui, quand on y réfléchit bien, sont les maitres mots de l'adolescence et reflètent les contradictions intrinsèques à l'éveil de la féminité. 

Maika Monroe dans 'It Follows.'

Evidemment, ce nouvel essor des teen-movies gore propulse les actrices qui l'incarnent sur le devant de la scène. Des femmes comme Anya Taylor-Joy, Maika Monroe et Chloe Moretz sont passées par la case horreur pour affirmer leur intensité et leur talent à l'écran. Des femmes qui ne sont plus condamnées à rester dans l'ombre, des faits de leur participation à des films de genre.

Mais la plus grande force de cette nouvelle génération de films d'horreur est de parvenir à nous ouvrir les yeux sur ce qu'on refuse de voir. Ils ont donné forme à des émotions et des sentiments qu'on ne parvient pas tout à fait à formuler ou retranscrire avec des mots. Et si notre génération est moins muselée qu'à l'époque où George A Romero sortait The Night of the Living Dead en 1968, force est de constater que les tabous subsistent.

La tendance de quelques films à s'approprier les problématiques de la maternité prouve à quel point le genre de l'horreur lever le voile sur des thématiques qu'on n'ose rarement aborder de manière frontale. Difficile en effet de raconter l'enfer du devenir-parent, difficile, aussi, de confier sa peur de la grossesse et son corollaire, la maternité. Mister Babadook n'hésite pas à s'en emparer. Autour d'un personnage féminin qui bascule petit à petit dans la folie à mesure que son enfant bascule dans la terreur, hanté par le Babadook. Si tous les parents du monde ne sont pas terrifiés par les héros des contes qu'ils lisent à leurs enfants, beaucoup ont néanmoins ressenti la douleur et l'épuisement lié aux cauchemars répétés de leur progéniture.

De manière similaire Prevenge et Afterbirth ont inversé la tendance à voir dans la naissance un miracle de la vie, jusqu'à ce que l'idée de porter une créature devienne étrangère voire dérangeante. Si la vulnérabilité de la femme enceinte a été creusée par Polanski dans Rosemary's Baby et plus tard dans Alien, les films de ces dernières années ne reflètent pas uniquement les angoisses liées au corps. Ils inversent les rôles et autorisent leurs personnages féminins à questionner leur volonté d'être mères en exacerbant la liberté et le plaisir individuels. 

Alice Lowe in 'Prevenge.'

En réalité, les films d'horreur sortis ces dernières années ne font plus état d'une menace qui viendrait de l'extérieur mais d'une menace insidieuse qui s'établit en chacun de nous. Les monstres ne sortent plus des créatures lointaines sorties des ténèbres, elles sont en nous et nous avons choisi de les laisser s'exprimer. En 2002, Gore Verbinski adaptait le hit horrifique japonais The Ring pour l'offrir au public occidental. Quinze ans plus tard, le voilà de retour pout signer A Cure For Wellness, un film qui dissèque notre obsession de la pureté comme synonyme du bien-être occidental qui fait taire nos désirs et notre capacité à nous « laisser aller. »

Dans ce sillon, Get Out — dont l'annonce de la sortie n'a pas manqué de remettre sur table la montée en puissance du racisme aujourd'hui — met en scène des méchants qu'on tente en vain de réveiller de leur sommeil. Pour l'un comme pour l'autre des réalisateurs, l'obligation à se libérer n'est pas uniquement au service d'un point de vue cynique sur notre société. Cette thématique révèle notre tendance à glorifier cette mise-en-scène de soi sans jamais la remettre en question. L'ultime tabou, en somme.

Le cinéma d'horreur reflète aujourd'hui notre manière de voir, penser et sentir le monde avec toujours plus de défiance à l'égard des discours dominants. Il n'est pas surprenant qu'une génération menacée par le spectre des fake news et consciente de la langue de bois de certains politiques ait développé un sens critique qui revêt de nouvelles formes. Aujourd'hui, lire un journal nécessite de trier, se méfier et questionner la réalité qu'on nous présente. Peu étonnant que cette remise en question parcourt les scripts des films d'horreur. Après tout, qui, mieux que notre génération pour qui les questions « qu'est-ce qui est vrai ? » ; « qui dit la vérité ? » et « qui sont les gentils et les méchants ? » pour réaliser ces films ? 

Credits


Texte : Wendy Syfret
Images via IMDB