Lily McMenamy Olivier Zahm Purple Fashion magazine, issue 25

sans dieu ni maitre, petite leçon d'avant-gardisme par olivier zahm

Le fondateur du magazine Purple publie aux Presses du Réel un recueil de textes, critiques et essais sur l'art accumulés depuis l'aube des années 1990. L'occasion de circonscrire une époque qui a fondé l'être au monde de notre génération.

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avr. 25 2017, 8:25am

Lily McMenamy Olivier Zahm Purple Fashion magazine, issue 25

Dans quelques semaine s'ouvrira la Biennale de Venise, où Xavier Veilhan concevra le pavillon français. Au-delà de la consécration individuelle, il faut aussi y lire l'arrivée à maturité d'une génération d'artistes qui émerge dans les années 1990. En 2015, Dominique Gonzalez-Foerster s'offrait les cimaises du Centre Pompidou pour une exposition rétrospective. Et deux ans encore auparavant, deux des plus grandes institutions parisiennes ouvraient grand leurs portes à deux immenses artistes : Pierre Huyghe au Centre Pompidou, et Philippe Parreno au Palais de Tokyo. Pour une fois, il n'était pas seulement question de formes ou de théories, mais d'un état d'esprit, et d'une bande d'individus qui avaient décidé qu'il était encore possible de vivre autrement - et ce, même sur les ruines du post-modernismes. Dans ce groupe d'artistes français, l'artiste solitaire travaillant dans son coin n'avait pas sa place. Galeristes, curateurs, critiques et éditeurs, chacun écrivait, créait, baisait et inventait avec les autres des manières de faire s'entrechoquer l'art et la vie - comme dans les années 1970, mais avec un meilleur look.

« Une avant-garde sans avant-garde », voilà l'expression que l'on trouve sous la plume d'Olivier Zahm pour désigner le paysage de la création qui se dessinait alors. C'est aussi le titre du recueil de ses textes de l'époque que publient à l'initiative du philosophe Donatien Grau les Presses du Réel. S'y trouvent rassemblés ses essais et critiques sur l'art publiés dans des magazines d'art (Artforum, Flash Art, Artpress ou Texte zur Kunst), des catalogues d'expositions et bien sûr dans Purple, le magazine qu'il co-fonde en 1992 et qu'il continue à diriger aujourd'hui. Comme leur sujet, les textes sont lapidaires et impertinents, happés par le flux bouillonnant d'une époque qu'ils ne cherchent pas à figer mais au contraire à électriser davantage : « une écriture fragmentée, éclatée, sans cohérence, composée au hasard des rencontres avec les artistes, de l'actualité des expositions, de la mondanité propre au monde de l'art », selon ses propres mots. Pour saisir ce moment qui refusait de se constituer en mouvement, la théorie et les grands ouvrages théoriques n'auraient pas eu leur place. Ceux-ci sont venus plus tard, mais ce que nous offre l'ouvrage, c'est un portrait croqué sur le vif à travers une collection fragmentaire de textes kaléidoscopiques.

Kaléidoscopiques, parce l'art y avance bras dessus-dessous avec la mode, le sexe et la philosophie. « Au tournant des années 1990, l'idée même d'un chef de file n'avait plus guère de sens, comme l'idée de mouvement ou de courant artistique plus ou moins unifié (…). Il me semblait que l'idée de définir la situation artistique d'un grand trait était vouée à l'échec. Car précisément, ce nouveau moment, loin de constituer un mouvement homogène, était formé d'une constellation hétérogène de pratiques, elle-même en transversalité avec d'autres pratiques et territoires de sens. », écrit ainsi Olivier Zahm. Lorsqu'on le rencontre dans les bureaux de Purple, le ton reste le même. « Pour moi, l'art, la philosophie et la mode sont liés dans la tentative de comprendre le monde. Aucune de ces disciplines ne sont une création pure ou une vérité surplombante mais pour moi, tout est relation. » Plus qu'une esthétique ou qu'une ligne directrice, ce qui caractérise la scène artistique du début des années 1990, c'est aussi la renaissance d'une utopie propre aux années 1970 : la croyance en la capacité de l'art de tracer une brèche, de changer les mentalités en commençant par soi mais en visant le monde, celui qui se dit et se pense au présent et dans l'urgence.

Pour moi, l'art, la philosophie et la mode sont liés dans la tentative de comprendre le monde. Aucune de ces disciplines ne sont une création pure ou une vérité surplombante. Tout est relation.

La consécration de cette génération n'a pas vraiment de quoi vraiment étonner : après tout, ils ont l'âge des honneurs officiels. En revanche, ce qui surprend, c'est l'effet qu'ils ont eu sur la génération actuelle. A l'hiver 2013, une tranche d'âge, la mienne, ouvrait donc les yeux sur l'art des années 1990. Dans le magma de la sursollicitation événementielle, quelque chose venait déchirer la monotonie du présent et instaurer un avant et un après. C'est l'année où j'ai commencé à écrire - et il n'y a qu'à regarder les productions des jeunes artistes sortant ou étant tout juste sortis des Beaux-Arts pour se rendre compte qu'une nouvelle génération artistique s'était agrégée au contact d'une précédente. Chacun des projets évoqués, pour enchanteurs qu'ils soient, sont des superproductions aux rouages bien huilés - consécration et maturité oblige. Pourtant ça prend, sur une nouvelle génération a priori prompte à déboulonner les effigies trop haut perchées. Pourquoi ? Sans doute parce que pour la première fois dans l'histoire de l'art récente, un groupe se constituait comme contre-modèle à l'ordre établi, soudé par la volonté de rompre avec un ordre institué, sans pour autant vouloir le remplacer par un autre.

« Ce que je cherchais avec d'autres jeunes critiques partout dans le monde, c'était ce que pourrait être un art de la décennie à venir qui ne soit ni de la peinture post-moderne ou néo-conservatrice, ni un simple effet de mode et de marché, mais qui ne soit pas non plus une nostalgie révolutionnaire ; qui puisse relancer de fond en comble un changement. », se souvient Olivier Zahm. Or à cette communauté en devenir, bercée d'espoirs d'insurrections à venir, un point de ralliement manquait. Ce sera Purple, initialement appelé Purple Prose, qui voit le jour en 1992. « À l'époque, aucun support n'exprimait les relations multiples, les circulations horizontales que nous appelions de nos vœux. Il y a avait surtout des magazines spécialisés - la presse pour la voile, pour la décoration intérieure, pour la famille - et très peu de presse indépendante. Même si l'on peut considérer que Purple est un magazine de mode, je n'ai jamais eu l'occasion de faire une presse spécialisée, et je continue à refuser de rentrer dans une catégorie. J'ai voulu croire que l'on pouvait faire un magazine non pas sur l'idée d'un marché prédéfini par la catégorie à laquelle il s'adresse, mais en l'orientant vers une communauté créative qui se retrouverait dans des idées, et des envies. C'est cette communauté que je désigne par le terme d'une avant-garde sans avant-garde, qui n'a pas d'autre fondation qu'elle-même, dénuée de manifeste, de religion ou de système politique mais qui porte une vision du monde qui doit continuer à s'inventer à chaque instant - et qu'un magazine peut, à sa manière, modestement, contribuer à matérialiser ».

 J'ai voulu croire que l'on pouvait faire un magazine non pas sur l'idée d'un marché prédéfini par la catégorie à laquelle il s'adresse, mais en l'orientant vers une communauté créative qui se retrouverait dans des idées, et des envies. 

Purple, hétérotopie de papier glacé, accueillera au fil des ans Maurizio Cattelan, Vanessa Beecroft, Wolfgang Tillmans, Douglas Gordon, Dash Snow, Larry Clark, Catherine Breillat, Juergen Teller, Hedi Slimane, Richard Prince et tant d'autres. Lorsqu'on regarde le magazine aujourd'hui, ce sont peu ou prou les mêmes signatures et les mêmes têtes qui ont évolué ensemble et continuent d'alimenter la communauté au fur et à mesure que de nouvelles recrues y apparaissent en parallèle, le temps d'un numéro ou pour toujours. Ce besoin pressant d'opposer l'art au cynisme ambiant, à l'ultra-libéralisme et à la dépolitisation doit à l'époque se lire sur fond de la crise économique de 1991-1992. Aujourd'hui, si l'idée d'une communauté créative nous atteint avec tant d'intensité aujourd'hui, ce n'est pas forcément parce que nous avons des pères à tuer ou des idoles à renverser, mais plutôt parce qu'à force de vouloir absolument se réaliser et devenir soi toujours plus intensément, le collectif a parfois été oublié en route. Ce serait donc plutôt l'envie de retrouver quelque chose de plus grand que nous-mêmes qui nous remet ce goût-là à la bouche et ces mots-ci sur les lèvres : « Je voyais dans cette avant-garde, qui refusait de se définir comme telle, une alternative au retrait du politique, comme au cynisme et à l'ironie caractéristique de ma génération de 'non dupes'.»

Olivier Zahm, « Une avant-garde sans avant-garde. Essai sur l'art contemporain réalisé avec Donatien Grau », Les Presses du Réel, 2017

Credits


Texte : Ingrid Luquet-Gad
Photographie : Lily McMenamy par Olivier Zahm pour Purple Fashion magazine, issue 25