ce qu'il faut retenir de la fashion week new-yorkaise

New-York : 8 millions de looks.

par Antoine Mbemba et Micha Barban Dangerfield
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15 Septembre 2017, 10:24am

À New York, la mode tente de faire barrage au scepticisme ambiant et de relancer la fête. Une tâche pas franchement simple même si le coeur y est. En tout cas, on ne peut que saluer l'élan sincère et constructif de cette saison printemps / été 2018, qui est apparu comme une invitation au vivre ensemble. Des gens très différents ont célébré ensemble une mode nuancée, pleine de contrastes, faîte d'écarts, de dissonances et de ponts invisibles. Si bien que le fil conducteur de cette nouvelle saison pourrait se résumer à un désir partagé de ne pas se ressembler et de chérir nos singularités. La preuve par 11.

Le fétichisme selon Helmut Lang

Shayne Oliver veut amener de la sensualité chez Helmut Lang. En « ramener », plutôt. Depuis qu'il a intégré la marque en tant que designer résident, le créateur de Hood by Air ne cesse de retomber sur ce qu'Helmut Lang a, selon lui, toujours exprimé le mieux : le sexe. Il y a un an, pour Hood by Air, justement, Oliver présentait une collection en collaboration avec le site pour adultes PornHub. En coulisses cette fois-ci, il nous racontait l'amour qu'il porte à la recette propre à Helmut Lang : celle du basique détraqué par des expérimentations fétichistes. Pour sa collection printemps/été 2018, Oliver s'est plongé dans l'héritage de la marque et en est revenu avec cette idée de présenter les sous-vêtements comme des « sur-vêtements ». Se suivaient alors sur le podium des soutifs suspendus, aux proportions énormes, ou délibérément imparfaites, comme pour redéfinir les contours de ce qu'est la sensualité. Au milieu des tenues sexy se cachaient quelques pièces plus « discrètes » : un manteau en vinyle écarlate, une minijupe croisée rose, des parkas oversized ou des t-shirts plaquées du logo HELMUT LANG. Des vêtements à porter dans la rue et dans le donjon.

En randonnée en satin avec Marc Jacobs

L'été, à la montagne, avec Marc Jacob. On se couvre façon baroudeur – mais pas trop. Faut pas déconner, les looks total Queshua, ça va deux secondes, nous, on veut du glam, même en pleine Savoie. Quand on part en rando c'est jusqu'aux cimes, munis de combis étanches à bandes réfléchissantes, d'une large banane fourre-tout mais aussi de perles, la tête coiffée d'un turban en satin et les mains bien au chaud dans de longs gants de soie. Pour peu qu'il y ait un gala improvisé à 2000 mètres, who knows. Pas besoin d'un par terre de neige, pour étouffer les bruits de la ville, les mannequins défilaient en silence laissant ainsi échapper de petits bruits de plastique de leurs parkas en PVC. Après la montagne, c'est tout un répertoire sixties que le créateur explorait en déclinant des imprimés acides et ronds, des matières à sequins et des boas collés aux souliers. On aurait cru voir une Gloria Swanson futuriste en pleine ascension du mont Aspen. Et honnêtement, c'était très beau.

Les forces bleue, jaune, rouge et rose de VFILES

Cette année, la 9 ème édition du VFILES Runway s'est déclinée en quatre visions de la mode incontournables et irrésistiblement excitantes : celle du JunJie, venue d'Anvers ; celle de Louis Pileggi, venue de Chicago et d'un détour à St. Martins ; celle issue de la plateforme streetwear chinoise INXX et celle du protégé de chez Hood by Air, Christian Stone. Voici ce qu'ils en disent. JunJie : « Ma collection parle de la force primale et sauvage de la culture asiatique. Comment devrais-je adapter mon héritage personnel au monde moderne ? Certainement pas en utilisant des symboles comme le dragon. Ça n'a rien d'authentique. » Louis Pileggi : « Les femmes outsiders, les filles un peu creepy, les vampires, et Cindy Sherman. Tout ça est référencé dans mon travail. J'ai grandi dans le Midwest et je vis à Londres. Plus les choses sont loin nous plus elles nous paraissent glamour. » INXX : « On a collaboré avec des moines. Ils nous ont fait les dessins et les caractères chinois. Notre CEO est boudhiste. La culture orientale est très riche et on n'a pas envie de la perdre. On veut que les jeunes chinois s'intéressent de plus en plus à leur propre culture. » Christian Stone : « Tout a commencé d'une apocalypse zombie. J'ai grandi dans une ville un peu délaissée de Hong Kong. Il y a beaucoup d'objets électroniques un peu bizarres qui traînent, qui sont jetés dans les rues. J'ai regardé cette technologie obsolète, et j'ai fait un parallèle dans mon esprit entre ça et le retour à la vie des zombies. C'est ce que j'appelle ''Mutant Artisanal''. »

Vaquera a pris des acides (et nous aussi)

Un chapeau coussin, une robe en fausses cartes bleues, une manche trois fois trop grande, des garçons corsetés-serrés, des tailles très (très) basses, « Fuck Death », des cravates de géants, une mariée en robe de chambre démesurée et Whoopi Goldberg en #FROW. Le show Vaquera s'est déroulé suivant les étapes d'un trip sous acide, avec toutes les distorsions, les spasmes joyeux, les visions louches et les apparitions incongrues des icônes de notre enfance qu'une telle expérience génère. Quand les créateurs de la nouvelle génération new-yorkaise se lâchent, on exulte. Il faut dire que leur liberté n'a pas de limite, le vêtement n'est pas une contrainte, il se frelate à l'infini. Surtout avec Vaquera.

Jonathan Saunders, le petit père de la nouvelle disco


Lorsqu'on revisite un passé aussi chargé que celui des années 1970, il faut savoir faire preuve d'une immense adresse pour ne pas tomber dans un registre limite folklorique. Un exercice périlleux auquel s'est soumis Jonathan Saunders pour Diva Van Fustenberg et duquel il est sorti largement vainqueur. Les robes portefeuilles, les satins automnaux, les cols en fourrures et les imprimés peints à la main réveillaient l'aura disco des premières collections de DVF et la puissance féminine qu'elles ancraient à jamais dans l'histoire de la marque, sans ne jamais s'enfoncer dans un écueil passéiste. Il faut dire que les matériaux techniques et contemporains faisaient écran à toute forme de nostalgie et permettaient ainsi à Saunders de dévider un récit au présent.

Coach a recouvert New York de paillettes

Parfois, les trottoirs de New York se mettent vraiment à scintiller. C'est peut-être dû à une composition minérale coincée dans le ciment de la ville. Ou peut-être au fait qu'elle est tout simplement un peu magique. Le directeur artistique de Coach, Sutart Vevers, a décidé de rendre hommage à cette magie pour la collection printemps/été 2018 de la marque, en proposant un hommage au NYC mystique des années 1980. Ça commençait par une scène entièrement recouverte d'une tonne (apparemment) de paillettes. Ça continuait dans les vêtements, forts du même éclat et de références remarquées aux figures de Keith Haring, plaquées sur des t-shirts ou des robes. Coach a fait équipe avec la fondation de l'artiste pour faire vivre l'adage d'Haring : « l'art est pour tout le monde. » Il y avait même des boucles d'oreilles Keith Haring ! De petits danseurs en métal se balançant au bout de chaînes en or. Une brillance qui trouvait son contrepoids dans les pièces masculines, davantage inspirées des dégaines louches d'un Lou Reed ou d'un William Burroughs : les vestes en cuir et les pantalons bien fit qui tombent sur des bottines à talons en peau de serpent. Mais à la fin, en sortant du défilé, la plupart des spectateurs se retrouvaient recouverts des paillettes qui ornaient le podium. La magie avait opéré.

Victoria Beckham retourne en enfance

« La mode explore le fantastique, le fantasme, mais je pense que mes vêtements sont très portables, » assurait Victoria dans les coulisses de son défilé printemps/été 2018, somptueuse procession de tonalités pastel. Cette juxtaposition du fantastique et du réel, de l'importable et du confort, est au centre même de la marque de l'ex-Spice Girl. Au milieu d'une journée ponctuée de couleurs très fortes, Victoria Beckham nous a dévoilé une palette évoquant davantage la pâte à modeler ou les glaces dégoulinantes de notre enfance. Le vert menthe faisait face au bleu pâle, à la couleur crème ou à un rose presque trop adulte pour être millennial. Des couleurs qui se jouaient aussi en transparence sur les jupes et les robes de la collection. Malgré sa créativité débordante, Victoria Beckham ramène toujours ses vêtements au client. Elle lui est dévouée. « Je ne voulais pas créer une collection de pièces à montrer. » Alors la collection est ancrée dans le réel, se développe en couches purement pratiques. « Ma clientèle voyage beaucoup, et je dois prendre ça en considération. » D'où la précision des couleurs, de la matière. Et c'est peut-être cette technique qui joue ici le rôle de porte vers la fantaisie. Parce qu'on s'est tout sauf ennuyés.

Rhianna paradant à l'arrière d'un bolide, c'était Fenty x Puma

À New York, la Park Avenue Armory est un peu le Madison Square Garden de la Fashion Week. Et malgré toute l'histoire qui réside dans les murs de cet immense lieu, les créateurs ont souvent réussi à se le réapproprier. Cette semaine, c'était au tour de Rihanna de le faire. La star y a fait construire une rampe de motocross, entourée de montagnes de sable rouge. Riri s'y connaît en concerts épiques. Avec la collection printemps/été 2018 de Fenty x Puma, elle a offert à New York l'ambiance de stade que la mode attendait. Le défilé s'ouvrait avec des motards s'éjectant des coulisses et graciant le public de figures aériennes incroyables. Les deux roues faisaient parfaitement écho aux vêtements du show qui allaient également puiser dans l'esthétique surf (et ça se tient, on s'imagine pas mal des surfeurs sillonner les côtes en motos à la recherche du spot de rêve). Des pantalons à logo, des anoraks, du neoprene, des shorts de biker, des combinaisons de course… À la fin du défilé, les motards sont revenus pour quelques cascades avant de laisser la place à Rihanna, qui nous a fait un tour de piste à l'arrière d'un bolide. Parce qu'on ne l'appelle pas la BadGal pour rien.

Jeremy Scott , du pop art aux pop stars

Jeremy Scott s'est construit un empire technicolor au fil du temps. Un empire qui lui ressemble et qui a changé le paysage de la mode, d'une collaboration avec adidas Originals à un partenariat Katy Perry ou Miley Cyrus. Autant de choses qui ont ouvert au grand public sa vision si singulière. Cette semaine aux Spring Studios, le designer a rendu honneur à son propre héritage, mais son printemps/été 2018 était bien plus qu'une retrospective. « J'ai utilisé toute mon histoire comme point de départ, ce qui n'a pas été évident. Parce qu'elle se déroule sur 20 ans, et la mode est très contextuelle. La question était : comment je crée du nouveau en m'inspirant de ce que j'ai déjà fait ? » Difficile, et pourtant. Scott a réussi à réinterpréter ses propres références de la manière la plus fraîche et la plus ludique possible.

Vous étiez tous invités à la fête d'Alexander Wang

Vous vous souvenez du Spice Bus ? Un engin étroit mais vraisemblablement apte à contenir un loft hyper équipé de 200m2 – oui moi aussi j'y ai cru. Vingt ans plus tard, Alexander Wang décide de créer son propre vaisseau, de troquer le drapeau britannique pour une carrosserie sombre estampée #WANGFEST et d'y amasser les tops les plus désirables du moment : de Kaia Gerer à Kendall Jenner en passant par Anna Ewers. On aurait pu croire à un autre show hyper exclusif mais il n'en était rien : tout le monde était invité à la fête d'Alex. Le défilé, réitéré trois fois dans la soirée, se jouait à même le bitume, à Lafayette et Center Street, Astor Place puis Brooklyn. C'est donc aux quatre coins de New York que le créateur martelait encore un peu son lexique, enrichi d'une invitation manifeste au layering. Un brin schyzo, la collection se joue des dissonances : du tailoring déconstruit et zippé, des talons coincés dans des bas, des jeans bi-matières et du cuir-dentelle. Une fête chic et deep.

Eckhaus Latta, la mode en famille

Eckhaus Latta est une famille grande ouverte. Il n'y a pas de géniteurs mais deux référents auprès desquels on se sent bien. Aimés. Quand on rejoint la bande, on adopte les uniformes pensés par Zoe Latta et Mike Eckhaus – des assemblages de matières qui se contredisent, des coupes déphasées et des alliages saisissants – construits pour exprimer la singularité de chacun. En coulisse, Mike expliquait : « Ce qui nous excite le plus c'est d'appréhender les éventuelles évolutions d'Eckhaus Latta et d'étayer un peu plus chaque jour une trope familiale, d'en faire notre language principal. » Et c'est chose faite. Tout le monde semblait trouver sa place sur le podium, des mannequins aux copains du duo en passant par Moses Sumney qui créait des beats en live pour accompagner le défilé, et le public bien sûr.

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