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tous les décors de friends, c'est moi

De « Friends » à « The Big Bang Theory », en passant par « Mon oncle Charlie », John Shaffner a conçu les lieux et décors de nos séries préférées. Pour i-D, il en raconte les coulisses.

par Maxime Delcourt
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15 Novembre 2018, 10:47am

Il arrive parfois que l’on prenne la mesure du temps qui passe à l’aune des séries avec lesquelles on a grandi. Certaines font office de refuge : on les regarde pour la vingtième fois et rien n’y fait, l’addiction est toujours la même et le sentiment de réconfort, intact. Friends fait partie de ses séries éternelles dont les personnages et les décors nous seront toujours familiers, même 20 ans après. Le violet des murs de l’appartement de Monica, les mugs et les fauteuils du Central Perk ou le baby-foot de Chandler et Joey… Un décor mythique dont le créateur, John Shaffner, aujourd’hui âgé de 66 ans, nous livre les secrets.

Que faisiez-vous avant d’être chef décorateur ?
J’ai suivi un parcours très classique. J’ai étudié le design et la scénographie à l’université de Pittsburgh en Pennsylvanie. J’ai ensuite travaillé dans le milieu du théâtre à Seattle, puis à Manhattan durant quelques années. Ensuite, j’ai eu pas mal de chance : j’ai pu travailler sur les décors des spectacles de David Copperfield, faire mes armes sur la série Les craquantes – le sofa est une de mes idées – et rencontrer des réalisateurs qui ont su me faire confiance. Puis j’ai emménagé à Los Angeles. Il était plus simple de trouver du boulot là-bas. C’était la grande époque des talk-shows, des performances musicales, des cérémonies de récompenses et des sitcoms. Ces émissions devenaient de plus en plus populaires. Même si je n’avais pas spécialement envie de partir de New York, je savais au fond que ma place était au cœur de l’industrie hollywoodienne.

Qu’est-ce qui caractérise un bon designer selon vous ?
Traditionnellement, pour définir mon métier, je dis que je suis la personne qui a la chance de lire un script avant tout le monde, parfois même avant le réalisateur. Mais c’est évidemment bien plus que ça. C’est un vrai travail d’équipe, on est en collaboration permanente avec l’ensemble des personnes impliquées dans la réalisation et la production d’une série ou d’un film. Pour Friends, j’ai tout imaginé : l’appartement de Monica et Rachel, l’étage auquel il se trouve, le type de fenêtres qu’il conviendrait d’avoir, la couleur des murs, etc. Pour pouvoir imaginer tout ça, il faut se familiariser avec le ton de la série, son humour, les envies des réalisateurs. La définition simple, ce serait donc de dire que je donne vie à un projet, je créé un cadre, un environnement. Même si, bien évidemment, je ne suis pas seul : aujourd’hui, j’ai tout une équipe avec moi qui retranscrit mes idées et avec qui j’échange beaucoup.

Considérez-vous Friends comme votre plus grand chef-d’oeuvre ?
J’aime tous mes projets, mais c’est vrai que Friends m’a amené de la reconnaissance. D’autant que j’étais là dès le pilote, quand la série s’appelait encore Friends Like Us. Je me souviens encore avoir aperçu Matt LeBlanc et m’être dit : « Ce jeune homme ne sait pas encore que sa vie est sur le point de changer à tout jamais » ! Comme vous le savez, ça n’a pas manqué. Personnellement, je dois dire que mon expérience new-yorkaise m’a beaucoup aidé. L’appartement de Monica et Rachel est en grande partie inspiré de celui que j’habitais à Manhattan, à la différence près que la salle de bain était jusque à côté de ma chambre.


Il fallait que le décor soit à l’image du New York de l’époque ?
Bien sûr ! Les réalisateurs de la série, David Crane et Marta Saufman, vivaient à New York à la fin des années 1970, et je pense qu’on avait tous les trois une idée assez précise de la façon dont on voulait représenter la ville. On a donc trouvé plusieurs astuces pour en donner une image à la fois cool et authentique : étant donné qu’il fallait un appartement un peu cheap, on a décidé de le placer au sixième étage d’un immeuble sans ascenseur. Pareil : il y avait six acteurs à faire tourner dans chaque épisode, il fallait donc un lieu dans lequel ils puissent tous se retrouver. C’est pourquoi l’appartement de Monica et le Central Perk ont été essentiels à l’imagerie de Friends.

D’autres lieux, comme le pallier qui sépare les deux appartements, ont joué un rôle crucial dans la série…
Oui, le hall de leur immeuble constitue un bon exemple. Au début, les réalisateurs ne l’envisageaient pas comme un lieu de jeu à part entière. Je leur ai fait remarquer qu’il fallait penser à l’investir sérieusement. C’est là toute la beauté de mon métier : il faut pouvoir anticiper ce qui pourrait être utile aux réalisateurs et aux scénaristes. Dans The Big Bang Theory, par exemple, ils ne voulaient pas qu’il y ait d’ascenseur dans l’immeuble de Sheldon et Leonard. Les acteurs étaient censés arriver dans leurs appartements en empruntant un escalier. J’ai insisté pour qu’il y ait un ascenseur, pour l’ergonomie du décor, mais aussi parce que ça ajoutait un élément comique à la situation. Le fait que l’ascenseur soit en panne pendant douze saisons, ça ajoute une intrigue supplémentaire.

Combien de temps avez-vous mis pour penser et concevoir les décors de Friends ?
On avait six semaines pour tout créer et tout faire approuver. En moyenne, on bénéficie de deux à mois, il fallait donc être assez rapide pour cette série. Pour bien faire, on récupérait des meubles que les habitants de l’Upper East Side jetaient dans la rue. Il fallait que le décor soit à la fois authentique et unique. D’où le violet sur les murs de l’appartement de Monica par exemple. C’est osé quand on y pense, mais on sait tout de suite où on se trouve. Aujourd’hui encore, lorsqu’on allume sa télé, on sait tout de suite si on regarde Friends ou non.

Votre travail sur The Big Bang Theory et Roseanne a-t-il été différent ?
Chaque sitcom est différente. L'idée, c'est d'imaginer de manière réaliste un environnement pour personnages fictifs, un contexte dans lequel ils seraient susceptibles d’évoluer s’ils existaient vraiment. Pour Mon oncle Charlie, par exemple, j’ai tout de suite eu l'idée de faire vivre tout ce beau monde près de la mer, à Malibu. Ça m’a permis de ficeler un imaginaire apaisé, où il fait bon vivre et où le petit frère du personnage de Charlie Harrper pourrait venir se réfugier avec son fils de dix ans. Pour Roseanne, c’est encore différent. Le show s'est interrompu pendant plus de vingt ans. Il fallait donc créer un décor qui puisse coller avec l’esthétique de la série tout en lui permettant d’être en phase avec notre époque. C’est pourquoi le canapé et la tapisserie, entre autres, ont du changer.

Beaucoup de spectateurs auraient rêvé vivre dans l’appartement de Monica et Rachel…
Oui, et c’est toute la beauté de mon métier. Mais il faut dire aussi que les multi-caméras ont permis de créer une certaine proximité avec le téléspectateur, un sentiment de familiarité. Il se dégage une atmosphère très intimiste. On se sent chez nous.

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