catastrophe, les philosophes rois de la pop française

i-D a parlé liberté, magie et subversion avec le groupe le plus feel-good de France à l'occasion de la sortie de leur nouveau clip.

par Antoine Mbemba
|
19 Novembre 2018, 10:47am

Photographie Jacques-Henri Heim 

On a lu, écouté, relu et réécouté tellement de fois que notre génération n’était bonne à rien qu’on a failli y croire. Un rapide coup d’œil aux arts, à la musique, au cinéma, permet d'infirmer cette idée délirante : il suffit de creuser un peu et de savoir où chercher. Récemment, on est tombé sur Catastrophe, groupe monté en 2015 dans un squat, l’Amour, par Pierre Jouan, Blandine Rinkel et Arthur Navellou avec un but en tête : créer sans s’interdire, « nous désensorceler d’un discours catastrophique qui empêche parfois d’agir. » Au départ, Catastrophe est une entité extensible, montant jusqu’à 20 membres, d’où émergent cabarets, soirées, émissions de radio. « Plus on avance, plus les projets se précisent et se professionnalisent plus on arrive à une formule resserrée, qui nous plaît : sept personnes, » expliquent-ils. Pierre, Blandine, Arthur, Bastien, Pablo, Carol et Mathilde.

Une formule de laquelle est né, en 2017, un livre, un essai : La nuit est encore jeune, ni un manifeste ni un manuel mais une prise de conscience des menaces qui pèsent sur l’avenir et de ce qu’elles offrent en liberté à la jeune génération. « Dans les livres d'histoire au lycée, le dernier chapitre était censé parler de "maintenant". Mais c'était la "Fin de l'histoire", ce concept de l'historien Fukuyama, qui nous disait que l'histoire était finie, qu'on était dans des limbes post-chute du Mur. On a grandi avec cette idée que le roman était déjà fini. » Si c’est la fin, autant en profiter.

Cette année, les mots du livre trouvaient un écho en musique, avec un disque du même nom sorti sur le label Tricatel. Un objet presque indescriptible, un poème en 14 titres qui se joue de slam, chant lyrique, soul, funk, rap, variété. Autant de styles réunis avec cohérence autour d'une exigence : enchanter le monde sans jamais oublier de surprendre. Quelque chose que seule l’invisibilité de la musique peut parachever. « Dans la musique il y a quelque chose de fondamentalement mystérieux, qui relie les gens de façon assez belle. Ça produit de la magie, du sacré, de l'intangible, qui peut plus facilement échapper aux tensions, aux crispations de l'époque. »

Catastrophe, c’est une bulle temporelle, belle et fragile, qui se laisse le temps. « Il y a plein de choses belles et fragiles qui sont écrasées. Parce que l'époque a besoin de temporalité courte et efficace, mais tout ce qui est poétique et fragile, par essence, n'est ni court ni efficace. » Il suffit de regarder le magnifique clip de « Phoenix (il y aura un matin) » pour témoigner de la force évocatrice du groupe. Et d’aller les voir en live pour s’en convaincre définitivement. Là aussi, c’est une philosophie de vie qui sous-tend les improvisations, les surprises qu’ils se font entre eux, l’énergie désaxée qui habite leurs performances : « le concert a quelque chose d'à la fois festif et tragique : ça n'arrive qu'une fois, puis ça s'éteint. C'est une vision miniature de notre sensibilité quant à la vie. Les choses vont finir, le monde aussi, sans doute. On ne fait pas ça en dépit de la fin, mais parce que ça finit. »

Ce qui explique le plus la singularité de Catastrophe, c’est peut-être justement le rapport de ses membres à la peur, et à la peur du ridicule. À chaque concert, ils demandent aux spectateurs de gratter sur un bout de papier leur plus grande peur, pour les réutiliser pendant le show. Des informations qui les poussent à se demander s’ils ne devraient pas faire une « cartographie des peurs » tant la géographie est une variable. Reste que les classiques ont la peau dure – « Il y a une grosse tendance de la peur de la solitude, de l'abandon » – et que leur peur à eux est un peu méta : celle de ne plus se surprendre eux-mêmes, de ne plus risquer le ridicule, donc le subversif. « Il faut se risquer au ridicule si on veut tenter quelque chose d'un peu inédit. On s’est posé la question de ce qui peut être ridicule sur scène, où tout est à peu près envisageable. Il y a quelque chose de très subversif dans le ridicule. » Cherchant avec difficulté ce qui est subversif aujourd’hui, conscients qu’eux-mêmes échouent parfois à l’être, ils citent Eric Andre ou Blanche Gardin.

Pour le nouveau clip de leur morceau « Nuggets », Catastrophe est allé chercher la magie, en réunissant « des personnes qui ne se connaissaient pas, ne s'étaient jamais parlé, et ne se reverraient peut-être jamais plus. Dans une cabine au milieu du vide, et suivant un protocole, elles se sont confié des secrets, comme des échanges de pépites. » L'énergie de Catastrophe, la volonté de ce groupe de se réinventer, de se surprendre, de challenger ses propres perceptions du monde et des autres amène forcément à la question Miss France : la musique peut-elle changer le monde ? « Cette injonction à changer le monde est presque autoritaire. Mais la musique peut changer des petits mondes. Elle a changé le notre. Petit à petit... C'est Kundera qui expliquait dans un livre que des migrations de fourmis souterraines avaient fini par avoir des conséquences historiques. »

Retrouvez i-D sur Facebook, Instagram, Twitter et Flipboard.

Tagged:
Features
Nuggets
Feature
Clip!
catastrophe
La nuit est encore jeune