non, le féminisme des films d'horreur des années 90 n'est pas mort

Avant le nouveau chapitre de la franchise « Halloween », retour sur les personnages féminins forts et complexes qui ont marqué le genre dans les années 1990.

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juil. 3 2018, 1:39pm

Dans le nouvel Halloween qui sortira en salles en octobre et qui marque le retour de Jamie Lee Curtis dans la franchise qui l’a rendue célèbre, son personnage (Laurie Strode) s’est remis du meurtre de ses amis il y a 40 ans en préparant méticuleusement – et même en espérant – l’évasion de prison de Michael Myers, le tueur en question. Sa petite-fille précise dans la bande-annonce que chaque année tous les membres de sa famille « deviennent tarés » arrivé le 31 octobre, et Curtis elle-même a promis que le film était marqué d’un sceau post-traumatique comme aucun film Halloween ne l’a été auparavant.

Le film est donc une suite 40 ans après du grand classique du genre slasher, déjà décrit comme un véritable retour aux sources, à tout ce qu’Halloween a de plus glaçant et oppressant. Un film qui renoue fermement avec la grande époque des slashers des années 1990 – une ère qui a commencé avec Scream, a donné naissance à Halloween H20, Urban Legend ou Souviens-toi l’été dernier – et avec ce personnage de femme forte, à la complexité bien plus appréciable que celles des hommes essayant de la tuer.

Les années 1990 marquent une époque de réussite commerciale sans précédent pour les films d’horreur. Une époque qui a sorti les slashers movies des étagères poussiéreuses et cachées des vidéoclubs pour les transformer en immanquables populaires. Ces films étaient couverts par la presse de manière aussi frénétique que les films Marvel aujourd’hui et introduisaient par-dessus tout un degré de compassion au sein d’un genre jusque-là dominé par des scènes de nudité gratuites, des ambitions sexuelles problématiques et une violence graphique parfois douteuse.

Image d'Urban Legend via Everett Collection

Les films de l’ère Scream comme les slasher movies des années 1970 et 1980 qui les ont inspirés décrivaient des actes de violences, mais si ces derniers se concentraient lourdement sur les actes en eux-mêmes, les premiers s’intéressaient davantage à leurs impacts psychologiques et culturels. Majoritairement écrits par des scénaristes gays comme le pilier de la teen culture des années 1990 Kevin Williamson ; mettant à l’écran des idoles de la jeunesse extirpés de Dawson ou Buffy contre les vampires et des placements de produits pour la peau, ces films étaient littéralement adorés par des pans de la population généralement ignorés des réalisateurs des films d’horreur du passé et moqués par les puristes du genre.

« Quand je suis entré dans cette communauté des films d’horreur, je pensais trouver une foule très solidaire, débattant sans embûches du génie de Scream – mais la réalité était tout autre, » se souvient Alexandra West, auteure du livre The 1990s Teen Horror Cycle : Final Girls and a New Hollywood Formula, le premier texte académique à sérieusement explorer « l’ère Scream ». « J’ai rapidement compris qu’il ne valait mieux pas que j’évoque ces films-là. Avec du recul je vois ça comme une obstruction culturelle venant de ceux qui siégeaient en haut de la communauté des films d’horreur à l’époque. »

Malgré l’amour du genre pour les rôles forts de femmes survivant à leurs amis et se battant avec fougue jusqu’à vaincre le tueur (ce que Carol L. Clover appelait les « final girls » dans sa thèse sur les slasher movies, Men, Women and Chainsaws), les femmes n’ont jamais vraiment été les véritables stars des films d’horreur. Au-delà d’un personnage comme Laurie Strode, les femmes des films du genre restaient largement interchangeables, et étaient d’ailleurs remplacées à chaque suite additionnelle. Dans le même temps, les méchants comme Freddy Krueger, Jason Voorhees et Leatherface sont devenus de facto l’attrait premier de leurs franchises respectives. À l’écran, ces méchants poignardaient, éventraient et terrorisaient des jeunes femmes sans défense mais étaient aussi des héros de la pop culture. (Il faut le savoir : Jason Voorhees a été un temps le visage d’une campagne Mentos.)

Scream a renversé les règles, et d’un coup nous supportions l’adolescente de l’Amérique moyenne Sidney Prescott plutôt que le tueur masqué qui la traquait. Jouée par Neve Campbell (qui à l’époque jouait dans la série familiale diffusée sur FOX Party of Five et qui sortait du teen-movie désormais culte The Craft), Sidney avait plus de points communs avec les héroïnes de cinéma comme Sarah Connor et Ellen Ripley qu’avec les « final girls » qui l’avaient précédée. Le personnage est passé d’une « girl-next-door » brisée, hantée par le meurtre de sa mère dans le premier Scream à une figure puissante de la survie et de la force psychologique dans Scream 4 (2011). Et malgré les règles régressives du genre quand il s’agit de jeunes femmes sexuellement actives : Sidney perd sa virginité avec son petit copain (accessoirement le tueur) dans Scream et n’est pas pour autant punie pour cela. À la place, elle lui colle une balle en pleine tête.

Sidney était accompagnée à l’écran de Gale Weathers, reporter de tabloïd brillante et sans merci jouée par Courteney Cox et que la franchise n’a jamais jugée pour ses positions éhontément ambitieuses, et Rose McGowan dans le rôle de Tatum, la meilleure amie sex-positive et pleine de compassion. Un trio de personnages féminins avec de la dimension, des personnalités, un véritable arc narratif. Des femmes qui se parlaient les unes aux autres et répondaient sans retenir les coups à l’abus et la sauvagerie des hommes qui les entouraient. Quand Tatum finit par être écrasée à la mort par une porte de garage juste avant le climax du film, c’est une conclusion tragique et horrible pour un personnage que nous avons apprécié. Une réaction du spectateur qui est une preuve de plus des efforts qu’on fait Williamson et le réalisateur Wes Craven pour humaniser leur casting.

Image de Scream 2 via Everett Collection

« Personne n’évoque à quel point les gens sont déconnectés quand ils regardent des films d’horreur, écrit McGowan dans ses mémoires, Brave. Il ne faudrait surtout pas ressentir quoi que ce soit en voyant quelqu’un mourir atrocement… C’est ça que Scream a réussi à faire : vous teniez à chacun des personnages. Nous n’étions pas interchangeables. »

Dans The 1990s Teen Horror Cycle, Alexandra West met en avant tout un éventail de citations de critiques de films d’horreur qui expliquait à l’époque que Scream était un film « flemmard », « frustrant » ou même « méprisant ». Ceci dit, la majorité des critiques ont applaudi Scream même s’ils ont eu plus grand mal à soutenir sa descendance cinématographique. Dans le même temps, la réputation de cette ère du cinéma chez les Fangorias – le genre de fans capables de réciter sur commande tous les dialogues d’ Œil pour œil – a toujours eu un goût amer.

West n’est pas surprise de la réputation de Scream au sein de ces fanboys. « Les récits féminins sont pris beaucoup moins au sérieux que ceux blancs, masculins et hétéros. Et puis, les années 1990 ont parlé à toute une génération d’ados à qui l’on donnait à voir à l’océan certains des aspects les plus sombres de leur vie, explique-t-elle. Les spectateurs masculins, et les hommes en général, sont souvent profondément mal à l’aise face au trauma féminin, parce qu’il induit une forme de culpabilité, de prise de conscience et d’aide à apporter. Je pense qu’il est plus facile pour les hommes blancs et hétéros qui dont on pense qu’ils sont les premiers consommateurs des films d’horreur de s’identifier à Jason Voorhees que d’essayer de comprendre la complexité d’expériences variées. »

Au lendemain de l’incroyable succès de Scream au box-office, les studios rivaux ont tenté de capitaliser sur ce « slasher boom », saisissant d’un coup tout le potentiel financier d’un casting reconnaissable mais peu onéreux dans des thrillers à petit budget. Pendant les 21 qui ont suivi sa sortie, la réputation critique de Scream n’aurait fait qu’augmenter et gagner de plus en plus de nouveaux cercles, mais ses imitateurs n’ont pas été aussi chanceux malgré leurs grandes qualités (parfois). Il est facile d’oublier que des films comme Souviens-toi l’été dernier, Urban Legend et Halloween H20 n’étaient pas seulement redevables de l’esthétique de Scream mais aussi d’une certaine profondeur psychologique.

Souviens-toi l’été dernier est souvent décrit comme le cousin un peu débile de Scream, avec Freddy Prinze Jr. en mode full emo et Soul Asylum à la bande-son. Bon, tout ça est un peu vrai. Mais le film a aussi une substance, pleine de sentiments, de sinistres émotionnels, avec des personnages en lutte constante et au bord de la dépression nerveuse. Un an après avoir tué un homme dans un accident de voiture avant de jeter son corps dans la mer, Julie James (jouée par Jennifer Love Hewitt) en est à gober des médocs à la poignée, dévastée par ses propres erreurs. Sa meilleure amie Helen, jouée par une attachante et résiliente Sarah Michelle Gellar, a vu quant à elle tous ses rêves post-lycée soudainement écrasés. Elle est allée à New York pour devenir une grande star, mais a rapidement été forcée à un retour à la maison et derrière la caisse de la boutique de fringues de sa grande sœur pour économiser un peu d‘argent.

Image de Souviens-toi l'été dernier via Everett Collection

Comme Scream, le film prend délibérément le contre-pied de nos attentes. Plutôt que de s’endormir sur la relation téléphonée de Julie avec son crush Ray (joué par Prinze Jr.), il s’intéresse au contraire à l’amitié entre Julie et Helen et la relation de dépendance graduelle qui s’installe. Dans le même temps, le caméo perché d’Anne Heche en recluse du fond du bois joue moins le rôle d’une diversion flippante que d’un miroir tragique de l’isolation grandissante de Julie.

En 1998 dans Urban Legend – film au casting presque indécent : Jared Leto, Tara Reid et Joshua Jackson – un accident de voiture fatal entraîne deux personnages dans des formes variées de chocs post-traumatiques. Le personnage de Natalie culpabilise, est brisée par l’incident, une blague sur l’autoroute qui tourne au vinaigre. Et Brenda, dont le fiancé a été tué au cours de cette mauvaise blague, tombe doucement mais sûrement dans la folie. Le plaisir subversif d’ Urban Legend tient dans le fait que son héroïne est d’une certaine manière responsable de son propre tourment et du meurtre de nombreuses personnes tout à fait innocentes.

Cherry Falls, tourné pour le cinéma en 1999 mais finalement diffusé sur le câble en 2000 met en scène l’incroyable Brittany Murphy dans le rôle d’un des nombreux adolescents punis pour les méfaits de leurs parents. Comme dans Scream les problématiques sexuelles des films d’horreur traditionnels sont renversées : le tueur cible délibérément de jeunes vierges plutôt que les filles faciles habituellement punies. Et sa motivation – une vengeance du viol de sa mère par la fraternité locale – est incroyablement dure à condamner.

Halloween H20, sorti en 1998, voyait Jamie Lee Curtis revenir au rôle de Laurie Strode dans un film qui depuis a été totalement effacé de la continuité temporelle de la franchise. Et même si le film est rempli de séquences de poursuite, d’humour méta et des futures stars (dont Michelle Williams et Joseph Gordon-Levitt), le véritable moteur du film reste le traumatisme profond de Laurie. Vingt ans après le film original, elle vit sous un faux nom, paralysée par le souvenir de sa première rencontre avec Michael Myers, et doit faire avec un fort alcoolisme. Curtis racontait récemment à Variety que le film avait été pour elle « un choix financier » ; une déclaration qui ne rend pas service à la force de certains aspects du film. Il fonctionne comme une parfaite conclusion de la franchise Halloween, avec une Laurie qui parvient enfin à trouver la paix intérieure après une vie passée à souffrir.

Comme la plupart des tendances de films d’horreur, l’ère Scream a fini par mourir. Le meurtre de 15 lycéens à Columbine en avril 1999 a soudain sorti la violence adolescente des salles de cinéma pour la projeter dans le monde, le vrai, et réveiller des réactionnaires de droite affirmant qu’Hollywood était la cause de cette tragédie. Que la décision soit justifiée ou pas, l’industrie cinématographique a décidé de changer de cap.

Scream 3, initialement concentré autour d’une secte de lycéens prévoyant de tuer Sidney, a été réécrit comme une satire hollywoodienne, désamorçant au passage la violence typique de la franchise. Il n’était alors réservé aux teen movies mettant en avant des adolescents violents – la comédie noire Mrs Tingle ou le thriller Gossip – que très peu de promotion pour des flops annoncés, et le troisième volet de Souviens-toi l’été dernier était sagement remisé au placard. Au moment où les actualités nous rappelaient régulièrement de la violence banale du monde, nous avons collectivement décidé que nous voulions rire plutôt qu'hurler de peur. D’où Scary Movie, la comédie des Frères Wayans directement inspirée des slashers des années 1990 et rapidement devenue l’un des hits imparables des années 2000, engrangeant 300 millions de dollars dans le monde.

Le genre horrifique a continué à évoluer à travers les décennies depuis, des mystères du slasher aux histoires de fantômes d’inspiration japonaise en passant par la torture pornographique d’Eli Roth ou Leigh Whannell. Le début des années 2000 a vu le nombre de remakes des années 1970 augmenter, portant sur des classiques comme Le bal de l’horreur, Black Christmas et La Colline a des Yeux tandis que des franchises comme Insidious ou Conjuring ont marqué le retour en force des histoires de maison hantée.

Si le boom qui a suivi Scream semble parfois n’être qu’un moment perdu dans les limbes du temps, il semblerait qu’une résurgence du genre soit en bonne voie. Le féminisme sous-jacent aux personnages de Scream et des films qu’il a inspiré peut être retrouvé dans la force maternelle déployée par Emily Blunt dans le film d’horreur sorti cette année, Sans un bruit ou dans le rôle de Taissa Farmiga dans The Final Girls, sorti en 2015 (un hommage aux slasher movies des années 1980 qui finalement est beaucoup plus en phase avec les titres des années 1990).

Happy Birthdead, sorti en début d’année, a quant à lui redonné vie au fameux « whodunit ? » (le mystère de « qui est le tueur ? »), le tout enveloppé dans un concept de boucle temporelle avec un personnage de final girl suffisamment drôle, résiliente et héroïque pour qu’on s’y attache sans problème. Le retour d’ Halloween, une série Scream sur MTV et la rumeur d’un reboot de Souviens-toi l’été dernier : autant d’indications qui pointent sur un retour en force de la profondeur et de l’esthétique de la vague Scream de l’époque. Une possibilité qui excite Alexandra West. « Happy Birthdead m’a rappelé le ton et le style des films que j’adorais dans les années 1990, dit-elle. Et j’ai espoir que de plus en plus de réalisateurs suivront cette tendance et privilégieront la force des personnages aux conventions du genre. La génération qui a grandi avec ces films est devenue prescriptrice. »

Cet article a été initialement publié dans i-D US.