les acteurs des films d'horreur sont-ils poussés à bout ?

Ils sont en tout cas de plus en plus nombreux à mettre leur santé mentale à rude épreuve pour des films qui poussent chaque fois plus loin le curseur de la peur.

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juin 19 2018, 10:15am

image via Hereditary/YouTube

L’histoire d’Hollywood est remplie d’anecdotes croustillantes sur ces « method » actrices et acteurs ayant plongé tellement profond dans leurs rôles qu’ils en ont presque perdu la raison.

Prenez par exemple toute la mythologie autour de la prise ou de la perte de poids (rapide, trop rapide pour être saines), un dévouement dont on sait qu’il garantit presque à tous les coups une nomination aux Oscars. Christian Bale a perdu près de 30 kilos pour son rôle dans Le Machiniste et Robert De Niro a pris 30 kilos pour l’iconique Raging Bull. Il y a aussi l’école des acteurs masochistes, comme Billy Bob Thornton, qui mettait des bouts de verre dans sa chaussure pour que sa démarche boiteuse soit la plus authentique possible dans Sling Blade ; Jack Nicholson qui s’est fait interner dans un hôpital psychiatrique pour Vol au-dessus d’un nid de coucous ; et Shia LaBeouf, qui a rejoint la Garde Nationale américaine pour préparer son rôle dans Fury. Et bien sûr, il y a Daniel Day-Lewis, une catégorie à lui seul. Un homme qui, pour préparer La Chasse aux sorcières a construit sa propre maison du 17ème siècle en n’utilisant que les outils que les pionniers américains de l’époque avaient à disposition. Lui aussi qui pendant le tournage de Lincoln n’a jamais voulu sortir de son personnage. Jamais… même lorsqu’il envoyait des textos, signés Lincoln, donc. Sa collègue sur le film est allée jusqu’à dire de Daniel Day-Lewis : « Je ne l’ai jamais rencontré. Je l'ai rencontré en tant que Mr Lincoln. »

Tous les exemples cités au-dessus peuvent être des procédés efficaces (même si extrêmes) pour mettre son cerveau au service d’un personnage. Mais que se passe-t-il quand se plonger dans un personnage ne fait pas « que » mettre l’acteur ou l’actrice dans une situation inconfortable temporaire, mais endommage réellement sa santé mentale, indéfiniment ?

Dernièrement, plusieurs stars de films d’horreur ont avoué souffrir d’un sérieux traumatisme né pendant le tournage de films acclamés ou décriés pour leur fils grotesques ou leurs sursauts à la minute. L’acteur le plus récent à avoir parlé de problèmes de santé mentale nés d’un rôle est Alex Wolff, l’un des acteurs stars de Heriditary, un film déjà décrit comme « le film d’horreur le plus dingue de ces dernières années » ou « deux heures de terreur crescendo et sans répit ». L’acteur a raconté à Vice, « Je pense qu’il est impossible de vivre quelque chose comme ça sans en ressortir avec une forme de stress post-traumatique, » ajoutant qu’il était « dans un état instable et à vif pendant le tournage. »

« Ça m’empêchait de dormir la nuit et j’en suis venu à entrer dans une habitude un peu maso où j’essayais d’absorber tous les sentiments négatifs qui se présentaient à moi pour pénétrer le rôle, continuait-il. Je me forçais à faire l’inverse de ce qu’on fait généralement dans la vie, à savoir s’asseoir sur le chauffage et sauter quand ça commence à brûler. Je devais faire l’opposée, absorber la douleur et la laisser me brûler. Une forme de psychologie inversée. » Et il n’est pas le seul à raconter de telles choses.

Dakota Johnson, qui sera à l’affiche du remake de Suspiria réalisé par Luca Guadanino, qui sortira en novembre, a raconté avoir dû faire une thérapie après le tournage du film. Elle racontait à Elle, « Sans mentir, tourner Suspiria m’a tellement retourné le cerveau que j’ai dû aller en thérapie. Nous étions dans un hôtel abandonné perché sur une montagne. Il y avait 30 poteaux téléphoniques sur le toit, du coup l’électricité vibrait dans tout le bâtiment et on se donnait tous des charges d’électricité statique. Il faisait aussi super froid, et très sec. »

Et l’an dernier, pendant la tournée presse de son film mother!, Jennifer Lawrence annonçait que le film avait mis un sacré coup à sa psyché. « Je ne me perds jamais dans un film, disait-elle à Deadline, c’est la seule fois où je me suis perdue. Je n’arrivais pas à convaincre mon corps que tout ça n’était pas vrai. J’étais constamment en hyperventilation. » Dans un long article de Vogue, elle ajoutait : « J’ai dû aller dans des coins sombres de moi-même que je n’avais jamais visité de ma vie. Je n’étais pas sûre de pouvoir en sortir indemne. » Pour gérer son anxiété, l’actrice a demandé à l’équipe de tournage de créer une « tente Kardashian » où elle pouvait aller décompresser pendant les scènes, arrangée avec des photos de la famille Kardashian, des épisodes de Keeping Up with the Kardashians passés en boucle et des boules de chewing-gum. Une véritable « happy place ».

Tout ça nous fait nous poser la question : pousse-t-on les acteurs trop loin ? Entrer dans un rôle à la Daniel Day-Lewis et forcer son entourage à t’appeler par le nom de ton personnage 24h/24 est une chose, mais mettre les gens dans des situations fictionnelles qui génèrent un stress psychologique bien réel dans le but de filmer la scène la plus effrayante possible, en est une autre. Ce n’est pas un secret : il y a peu de films qui font mieux au box-office que les films d’horreurs. Et si les franchises Saw ou Human Centipede ont prouvé quelque chose, c’est que plus ils sont viscéraux et dégueulasses, mieux c’est. Mais ces deux dernières décennies, la quête de ce genre de frissons a augmenté de manière exponentielle. De moins en moins satisfaits par les sursauts faciles et les caricatures grossières d‘hier, les réalisateurs recherchent désespérément le composant psychologique qui va donner le point bonus et ils n’ont pas peur pour ça de pousser les acteurs à bout. Et si un film peut vous mettre dans un état de stress pendant les deux heures qu’il dure (et parfois un peu plus après sa fin), cela reste une fraction minime du nombre de fois où l’acteur a dû se plonger dans ce monde et l’intérioriser au grand dam de sa santé mentale.

Cela ne veut pas dire qu’il faut arrêter de faire des films qui nous mettent dans des états de peur et panique indécents. Mais cela veut dire que si non voulons continuer à faire et à consommer des films censés nous faire de plus en plus peur, nous devons aussi prendre en considération la santé mentale de ceux qui les rendent possibles, avant qu’il ne soit trop tard.

Cet article a été initialement publié dans i-D US.