Don't Breath and Us

et si les vrais monstres des films d'horreur, c'était nous ?

Les États-Unis comme un théâtre des richesses accumulées, où la violence est endémique et où l'on craint les étrangers : les films « Us », « Don’t Breath » et « The Purge » sont un miroir tendu à nous-mêmes.

par Amy Roberts
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16 Avril 2019, 2:47pm

Don't Breath and Us

Peu importe l’endroit, la notion de « maison » évoque la même chose à tout le monde, ou presque : on s'y sent libre, en sécurité, à sa place.

Mais ces dernières années au cinéma, un genre bien précis de l’horreur est venu chambouler cette vision confortable. Dans les « home invasion movies » – qui mettent donc en scène l’envahissement de foyers familiaux par des groupes ou créatures plutôt mal intentionnées – la maison devient une métaphore critique et engagée des États-Unis. Dans les films comme Us, American Nightmare ou Don’t Breathe, cette métaphore ne sert qu’à faire voler en éclats le visage fantasmé des États-Unis et à révéler la face sombre et perturbante de réalité qui se cache en dessous.

Ces films sont à l’image d’un pays, en post-récession, où l’anxiété économique transforme la maison en un lieu trouble et dangereux. Une Amérique où les inégalités de classes sont plus criantes que jamais ; où les 1% les plus aisés possèdent 40% des richesses. Mais ces œuvres cinématographiques naissent tout autant de la terreur latente post-11-Septembre, terreau de la peur de l’étranger et de la rhétorique xénophobe (en dépit du fait avéré selon lequel la majorité des menaces terroristes naissent à l’intérieur du pays). Résultat : les films d’home invasion les plus efficaces de la décennie passée sont ceux suggérant subtilement que les plus à craindre, en Amérique, ne sont pas les étrangers mais les Américains eux-mêmes.

Une idée que Jordan Peele épouse avec assurance dans la seconde moitié de son film Us, qui voit les membres de la riche famille Wilson terrorisés par leurs sosies, envahisseurs sans merci de leur maison de vacances. Au détour d’une scène, la mère de famille Adélaïde, absolument terrifiée – et on la comprend – demande à Red, son double maléfique, qui elle est réellement et qui est sa famille. Sa réponse ? « Nous sommes Américains ».

C’est une déclaration pour le moins fracassante, particulièrement poignante à l'heure où le droit de considérer les États-Unis comme sa patrie est refusé à de plus en plus de monde. Alors que Red continue de faire entendre sa voix (ATTENTION SPOILERS), on découvre que ces doppelgängers (appelés les « Reliés ») ont vécu des vies souterraines parallèles dans d’épouvantables conditions afin que leurs alter egos puissent prospérer à la surface. Même lorsqu’ils sont directement confrontés à la réalité exposée par leurs doubles, les Wilson refusent d’accepter que ces gens et leurs problèmes puissent être une partie intégrante d’eux-mêmes – aussi horrible soit-elle – et qu’ils puissent eux aussi prétendre vivre, dans la liberté et le bonheur.

Dans une interview à propos du film, Peele a déclaré qu’il avait été inspiré par les gens qui n’arrivaient pas à voir « le rôle qu’ils avaient joué » dans la création des « jours sombres » que traverse actuellement les États-Unis. « En tant que nation, nous avons tendance à craindre l’étranger, nous pointons du doigt le mystérieux envahisseur… Nous montrons également du doigt les gens qui ne sont pas comme nous, qui n’ont pas voté pareil et qui vivent de l’autre côté de notre rue. »

« Ce film porte sur l’idée que peut-être qu’en réalité, nous sommes notre pire ennemi », dit-il.

Il convient de souligner que l’un des films de home invasion les plus importants – en tout cas certainement l’un des plus prémonitoires – sur les États-Unis est l’œuvre d’un étranger. Il s’agit du film Funny Games, du réalisateur autrichien Michael Haneke. Sorti en 1997 (Haneke réalisera un remake américain dix ans plus tard), le film montre une famille autrichienne bourgeoise – Haneke voulait que son film se déroule aux Etats-Unis, mais a dû le tourner en Autriche pour des raisons pratiques – se faire torturer et tuer par deux sadiques assez comiques qui envahissent leur maison de vacances. En 2007, Haneke déclare que ce film traite de « l’attitude d’Hollywood par rapport à la violence », qui pousse le spectateur à applaudir des meurtres et des actes de brutalité, tant qu’ils sont commis par un personnage qu’ils perçoivent comme un héros.

Il est probable qu’Us exploite également ce concept. En effet, la crédibilité d’Adelaide en tant que personnage principal se voit de plus en plus remise en question plus la violence de ses actes progresse. C’est bien l'idée que la violence est héroïque tant qu’elle est exercée dans le but de protéger des valeurs américaines que ces films de home invasion semblent déterminés à interroger. En la matière, peu d'oeuvres ont fait preuve d’autant d’audace qu’American Nightmare, réalisé par James DeMonaco en 2013.

Le film suit James (Ethan Hawke), un père de famille apathique et vendeur de dispositifs de sécurité, qui n’éprouve pas le moindre remords à profiter financièrement de la « Purge » annuelle – un jour où tous les crimes sont temporairement légaux pendant 12 heures et où ceux qui n’ont pas les moyens de se protéger sont sauvagement massacrés. James est persuadé que cette nuit a « sauvé le pays » de la criminalité, du chômage et de la pauvreté, comme le martèlent les médias. Mais ça, c'est avant que sa famille ne soit prise pour cible par une bande de gamins de bonnes familles parce qu'elle a accueilli un sans-abri pourchassé par ce même groupe – un réfugié de la Purge, en soi. La violence de la Purge semble bien moins patriotique dès lors que James devient celui qui en fait les frais.

« Nous adorons les armes, nous adorons la violence. Mais nous ne supportons pas que le pire puisse se produire, » a déclaré Ethan Hawke lors de la promotion du film. La maison d’American Nightmare - métaphore des Etats-Unis et forteresse apparemment impénétrable - ne devient vulnérable que lorsqu'on y fait entrer un étranger désespéré. Sauf que, comme le découvre James quand son foyer s’effondre, la vraie faiblesse de cette maison américaine n'est pas d’aider une personne dans le besoin mais dans le fait de cautionner un système qui encourage sa déshumanisation et son assassinat. Comme dans Us, le véritable ennemi d'American Nightmare n’est pas un mystérieux étranger, mais une entité bien familière. Ce ne sont pas les pauvres qu’on lui a appris à craindre mais bien les riches Américains auxquels James aspire à ressembler, qui s’avèrent être les plus monstrueux – ces mêmes personnes à qui il a indirectement permis de commettre tous ces meurtres en échange de privilèges.

Le riche foyer américain qui se transforme en un cauchemar inextricable comme reflet de la discorde sociale ; l'idée que le rêve américain est un grand privilège qu’il faut acquérir et préserver quel qu’en soit le prix ; l’étranger mystérieux qui s’avère être bien plus familier que prévu... autant de motifs récurrents dans le film d'horreur. You’re Next, d’Adam Wingard s'inscrit dans un registre similaire : une famille riche visée par un gang de vétérans masqués finir par comprendre que la série de meurtres dont elle est victime est une machination orchestrée par certains des enfants, souhaitant de toucher leur héritage en avance. C’est aussi la raison pour laquelle The Collector, de Marcus Dunstan (2009) met en scène un homme à tout faire criblé de dettes s’introduisant dans la résidence de la famille pour qui il travaille dans le but de voler un rubis. Sur place, il découvre qu’il a été devancé par une menace plus grande et plus violente encore : un tueur masqué qui s’attaque aux riches non pour leur argent, mais seulement pour s’amuser.

Si Don’t Breathe, de Fede Alvarez, suit ces motifs, c’est pour opérer un renversement spectaculaire des tropes de films de home invasion. Dans ce film, le spectateur prend le parti de la voleuse plutôt que celui du vétéran aveugle qu’elle cambriole - on découvre que le vétéran dissimule une énorme quantité d’argent tandis qu'à Detroit, sa communauté est en pleine détresse financière. La symbolique derrière cette grande maison située dans une rue miséreuse est résumée cette critique de Vox : « L’Amérique métaphorique de Don’t Breathe est un cauchemar capitaliste dans lequel seule une personne au comble du désespoir pourrait vouloir pénétrer – ce qui est le cas des réfugiés que tant d’Américains souhaitent ardemment empêcher d’entrer. »

Une Amérique allégorique où les richesses amassées sont jalousement gardées, où la violence est endémique, où l’étranger est toujours suspect, et où Monsieur Toutlemonde est un agréable voisin – jusqu’à ce qu’il ne décide de vous pointer un pistolet sur la tête. Il semblerait que nous ayons cessé de nous demander ce qu’est le monstre, mais bien qui est le monstre. Et à en croire ces films, la réponse est cinglante : nous sommes les monstres.