Capture d'écran du film Moonrise Kingdom de Wes Anderson

et si le « hipster » n'était qu'un réactionnaire nostalgique ?

Dans son livre « No Fake », le journaliste et essayiste Jean-Laurent Cassely décrypte nos modes de vie et de consommation marqués par une insatiable quête d'authenticité, d'un hyper vrai qui présage souvent d'un hyper « fake ».

par Antoine Mbemba
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11 Juin 2019, 8:24am

Capture d'écran du film Moonrise Kingdom de Wes Anderson

De prime abord, la « nostalgie identitaire » évoque davantage un malheureux best-seller d’Eric Zemmour qu’un quartier « branché » de l’Est parisien. Et pourtant, les citadins de la rive droite chérissent eux aussi un passé fantasmé, se plaisent à dévorer de la blanquette de veau sur des nappes vichy et à jouer à la pétanque le dimanche après-midi sur un air de Corine. Le tableau est caricatural, mais les rues du 10ème arrondissement n’en sont pas moins ponctuées de brasseries à succès dont l’esthétique Trente Glorieuses est parfaitement instagrammable. Comment expliquer qu’une jeunesse urbaine en vienne à des réflexes identitaires quasi réactionnaires ?

Ce retour à une vieille France diluée dans les enjeux actuels, le journaliste Jean-Laurent Cassely l'a théorisé dans son livre No Fake, Contre-histoire de notre quête d’authenticité (Arkhê). Il y raconte comment, pour contrer les flux d’une époque supposément « fake », nous nous sommes lancés dans une insatiable quête d’authenticité de nos modes de vie et consommation. Dans la création d’un hyper-vrai qui se rapproche souvent plus d’un « Disneyland hipster », d'une Hyper France : des « lieux qui jouent à être la France ». Sans surprise, ce qu’il appelle « l’identité malheureuse du hipster » ne peut que se construire en regardant le passé, « comme si la France de Jean Gabin avait refait surface tout en nous autorisant à conserver les menus sans gluten, la 4G et nos comptes Instagram. » On a demandé à Jean-Laurent Cassely d’où venait cette Hyper France, ce qu’elle était vraiment et où elle pouvait nous mener.

Le livre commence sur l'anecdote du restaurant ouvert par Jean Imbert et sa grand-mère, mais vous dites en avoir pris connaissance à la fin de l'écriture. Quel a été le réel point de départ de No Fake ?
Il n'y a pas vraiment eu de déclic. J'ai réalisé que les sujets sur lesquels je travaille - la restauration, les réseaux sociaux, la consommation, les lieux de vie, le tourisme - avaient un dénominateur commun : la recherche d'authenticité. C'est l'obsession contemporaine, je voulais la comprendre. En commençant le livre, je voyais déjà ce mouvement vers les mamies, à la Jean Imbert, ou cette mode qui consiste à mettre « maison » devant tout, pour faire croire que l'enseigne a été fondée au 19ème siècle, alors que souvent les boîtes ont ouvert il y a trois ans. L'authenticité, c'est une fuite dans un imaginaire, dans un autre mode de vie ou vers une autre dimension temporelle. Les gens ont l'impression que le passé était plus vrai, et c'est sur ce paradoxe que je voulais travailler.

La grande idée qui ressort du livre, c'est celle de « l’Hyper France ». Comment vous la définiriez ?
C'est un jeu avec la notion d'hyper réalité de Baudrillard, qui désignait le fait que la simulation était supérieure à son modèle. L'Hyper France, c'est une simulation Instagram de la France. Récemment, je suis allé dans la Brasserie Bellanger à Paris, qui vient d'ouvrir. Ce lieu incarne à merveille l'Hyper France : une réinvention jeune, contemporaine, au prisme des réseaux sociaux, avec une image instagramable, et une image d'un passé fantasmé. L'Hyper France, c'est resservir le passé à la sauce du présent. La formule que j'emploie c'est : « Jean Gabin avec la 4G et sans gluten ». On plaque des images nostalgiques sur la réalité contemporaine du tourisme. La question, c'est comment satisfaire la demande d'authenticité sans qu'elle ne soit trop brutale ? Après, je considère que cette expérience est celle qui convient le mieux à notre époque. Je suis contre cette idée puriste qui dit que tout ça n'est que du marketing, qu'il faudrait aller trouver l'authenticité non-marchande ailleurs. C'est le piège, le mirage de l'authenticité.

« Ce qui définit le hipster, c'est son obsession identitaire à creuser dans d'autres cultures, d'autres époques, d'autres folklores. »

Vous dressez au début un inventaire de l'Hyper France, vous citez des lieux, des enseignes, des artistes ou des oeuvres... Qu'est-ce qui rassemble ces gens en quête d'authenticité ?
Ce qu'il y a en commun entre tous ces gens, c'est que ce sont des millennials, pour aller vite. Des gens qui ont grandi au tournant du millénaire, avec internet, et qui ont grandi dans « la France moche ». Derrière cette idée d'hyper France, il y a une nostalgie de ce qu'était le territoire, les paysages. C'est aussi une génération qui a grandi dans la globalisation, dans le No Logo de Naomi Klein. Les années 90 c'est d'ailleurs le moment où le mot « globalization », qui devient « mondialisation » en français, prend son importance. Ces expériences-là ont marqué ces générations.

La culture hipster, à laquelle vous faites plusieurs fois référence, paraît ringarde en 2019. L'archétype est-il encore valable aujourd'hui ?
C'est vrai qu'en tant que sociotype vendu par les agences de tendances, c'est ringard depuis des années. Cet archétype est très caricatural, il ne correspond à aucune réalité. Je n'ai jamais rencontré quelqu'un qui cochait toutes les « cases ». L'intérêt, c'est ce que ça dit de ces années 2000, ces années de transition. Par rapport à tous les sociotypes qui ont existé avant, le hipster n'a pas d'identité propre. Ce qui le définit c'est son obsession identitaire à creuser dans d'autres cultures, d'autres époques, d'autres folklores, à faire un bricolage identitaire post-moderne pour se créer une vie, une âme. Au-delà de son apparence, ce qui m'intéressait c'est la recherche identitaire, dans un monde très globalisé. L'identité se construit à partir de petites séquences, de petits bouts de style et de cultures qu'on va puiser un peu partout. C'est pour ça que j'ai utilisé cette figure-là, qui sommeille un peu en chacun de nous.

« Toutes ces modes ont en commun de puiser dans le passé et d'être hyper identitaires - la blanquette de veau, c'est hyper identitaire. »

Vous tirez un parallèle entre cette obsession identitaire et certains réflexes réactionnaires et conservateurs, qui touchent des jeunes urbains et branchés. Il y a un sous-texte finalement assez politique.
J'appelle ça dans le livre « l’identité branchée malheureuse ». Ce que je trouve assez paradoxal, c'est que toutes ces modes ont en commun de puiser dans le passé et d'être hyper identitaires - la blanquette de veau, c'est hyper identitaire. C'est un aspect qui, jusqu'à présent, ne caractérisait pas forcément les populations jeunes, urbaines, branchées. Après, je pense que la différence c'est que ces gens qui recherchent le passé et l'identité dans leur assiette et pas forcément dans les urnes. Je pense qu'il y a une nostalgie, mais elle ne se résout pas la culture et la consommation, et pas par la politique.

Est-ce que l'Hyper France n'est pas seulement un « Hyper Paris » ?
C'est le paradoxe. Plus les lieux sont urbains et modernes, plus les gens sont nostalgiques, dans la re-création d'un petit Disneyland authentique. Mais cette aspiration-là est partagée sur le territoire. Quand on va dans des villages français, on trouve un peu partout des exemples de cette réinvention parodique du terroir. C'est une victoire de la mentalité touristique, comme si on se projetait sur notre propre territoire, en tant que touristes. J'ai pris l'Est parisien parce qu'il est particulièrement caricatural, c'est une concentration de gens qui recherchent cette authenticité de manière assez obsessionnelle. C'est quasi pathologique. Le fait que cette population verse là-dedans dit quelque chose de la société française. C'est une population à laquelle je m'intéresse depuis longtemps, mais je ne suis pas sûr que je sois arrivé à d'autres conclusions si j'avais ciblé la Bourgogne. Ce Disneyland voyage avec les gens. Il peut surgir partout.

Elle a une finalité, cette quête d'authenticité ?
Il y a une impasse : le fait que l'authenticité soit devenue un marché, quelque chose qui se consomme. Le fait de la consommer ne ramènera pas ce qu'on recherche. J'en parlais avec un ami, qui avait lu le passage sur la blanquette de veau. Il me disait à juste titre : « dans la blanquette de veau façon mamie, ce que tu recherches c'est ta mamie, mais t'auras que la blanquette ». Je peux te servir la recette, mais tu ne retrouveras pas la mamie. Alors que ce qu'on nous vend vraiment, ce n'est pas la recette, c'est le lien social, le lien communautaire. C'est ce qui manque à ces expériences néo-authentiques. Elles ont été marchandées, formatées. Elles sont agréables mais elles ne satisfont pas totalement, ni durablement. Ce sont des réponses partielles qui ne nourriront pas les gens.

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