Courtesy of Nicolas Kuttler

Barbara Butch : « la minorité est la majorité »

La DJ et body activist Barbara Butch défend une vision plurielle du corps.

par Alice Pfeiffer
|
03 Août 2020, 9:00am

Courtesy of Nicolas Kuttler

Elle est DJ, productrice et militante pour les droits des minorités. À travers ses prises de parole, elle se prononce contre un milieu musical et une société violemment grossophobe. Nous l’avons rencontrée pour qu’elle me parle des stigmates subis par les personnes gros.ses.

Tu as été très présente dans les médias récemment, comment as-tu vécu cette expérience?

Je trouve ça génial d’investir des médias où on n’a jamais accès, de pouvoir mettre des mots comme “grosse” et “gouine” à l’écrit. Ce que cette presse a changé, c’est le sentiment d’être complètement légitime d’exister. En investissant ces espaces, j’ai pris ma place, j’ai le droit d’y être et j’ai le droit d’exister. Je l’ai prise et j’y reste.

Ceci dit, pour Konbini, j’ai fait une vidéo qui a suscité des commentaires hyper grossophobes – du style “elle va crever à 35 ans…manque de bol j’en ai bientôt 40—. On me dit que je me victimise alors que je pourrais juste faire un régime. Ca fait longtemps que je fais plus gaffe à ça, mais ça violente surtout mes abonnés, les gamins gros.ses qui me suivent sont hyper atteints, j’entends des choses extrêmement tristes comme “quand on voit que quelqu’un avec de la notoriété subit ça, ça donne moins envie d’exister.” Je pense que la majorité, c’est la minorité, que plus on parle plus on deviendra la majorité visible. Mais clairement, ces médias se font de la tune sur nos luttes quand on voit leur façon de modérer leurs commentaires En France 17 pourcent de la population est très grosse, ça fait 8 millions de personnes…et on en fait quoi? On les enferme, on les isole, on leur dit qu’ils sont sales, honteux. Dans le cas d’une interview de boulot, avec deux CV équivalents, on va toujours choisir la fille mince, et se dire que la fille grosse va être flemmarde, moins bien bosser.

1595959699193-i-dbarbarabutchkuttler
Courtesy of Nicolas Kuttler

Pourquoi choisis-tu d’utiliser le mot “grosse”?

C’est important de mettre les bons mots. Il ne faut pas avoir peur des mots qui sont devenus des insultes et qui sont en fait de simples adjectifs. Cette idée de politiquement correcte suggère que ca blesserait les gens, mais gros, c’est gros. Je suis dans la pédagogie, la bienveillance, et je veux faire en sorte que les gens s’acceptent, je vais encourager les gens dans les deux sens: si tu veux chercher à maigrir, c’est cool aussi!

Comment milites-tu?

Je lutte notamment contre la grossophobie dans l’espace public, pour l’expliquer de façon simple aux gens. Je fais des stories qui racontent tout ça, parce exemple, en ce moment c’est l’été, il faut penser aux endroits pour les apéros où les personnes grosses vont se sentir à l’aise. Au cinéma et dans des salles de conférences, les strapontins ne laissent aucune place, c’est extrêmement frustrant. J’essaye d’apporter un regard critique sur les problèmes quotidiens. Avec ma vie et mon boulot j’existe visuellement et je le revendique. Même si je dois servir de token, qu’ils se servent de moi. Si on se dit “Barbara est cool, on la prend”, moi aussi je me sers d’eux pour mieux gagner ma vie et faire passer un message, une visibilité.

T’es-tu déjà heurté à des rejets?

Ca m’est arrivé plein de fois pour des projets de DJ avec de marques, mais où on m’a dit “on aimerait trop te voir mais on aimerait voir une fille qui fit plus dans la marque.” C’est injuste, c’est des mecs qui rentrent dans des cases parce qu’ils ont besoin de vendre leur produit, comme si le talent n’avait rien à voir. C’est hyper violent, ça me prive de jobs et me renvoie au fait que l’industrie de la mode ne fait rien pour les personnes grosses. Pourtant aujourd’hui, tout le monde est en pause, il n’y a aucun défilé dans les mois à venir, et j’ai envie de dire “profitez de ce temps pour vous remettre en question et proposer quelque chose de plus inclusif.”

1595960012544-i-dbarbarabutchkuttler-portrait-frame-2
Courtesy of Nicolas Kuttler

Et le mot “gouine” alors, pourquoi le revendiques-tu?

Le côté gouine fait partie de mes identités et de la façon dont je me suis construite. Arrêtez d’en faire une insulte, parce que je me suis fière d’être une “colleuse de timbre”! Je dis gouine comme je dirais goudou, c’est le terme le plus injurieux pour les lesbiennes mais en fait je pense vraiment que tout le vocabulaire LGBT, c’est nos identités et aussi nos armes, c’est aussi nos détracteurs. Quand j’étais jeune, je n’avais personne si qui prendre exemple, pas de lesbienne, grosse, juive notamment. Il n’y avait pas de place jusqu’à l’arrivée de Beth Ditto. J’avais personne à qui m’identifier, et c’est vraiment important, rassurant, d’avoir quelqu’un qui te ressemble pour te construire, c’est hyper important pour ne pas se sentir seul.e. Je suis fière de mes identités. De toute manière mon existence est politique, alors qu’à la base je me sentais illégitime, avec l’idée que la parole était seulement accessible aux gens avec de grandes études. Sauf que je subis et je vis des oppressions et que j’ai le droit d’en parler.

Quelles sont les questions énervantes que tu reçois?

“A quel moment t’as commencé à lutter contre la grossophobie?” Ben à partir du moment ou j’étais grosse quoi. Et puis l’idée qu’il faudrait que tu maigrisses. À un moment tu pètes les plombs, ça me fume les gens qui te disent que tu utilises la carte de “la société n’est pas adaptée” pour justifier ton “échec”.

Quelle est le plus gros défis auquel tu dois faire face?

Je pense que les regards de mépris et de jugement, de se sentir jugée. C’est l’été, je suis en deux pièces, je vois les regards, de dégout, quand t’es gros.se tu le sens vraiment, tu prend ces regards en pleine gueule.

Quels a priori ressens-tu?

Il y a cette idée que le gros.ses mangent mal, font pas d’activité, sentent mauvais, veulent pas réussir, bossent pas comme des tarés pour obtenir ces objectifs, passent leur journée à bouffer des burgers devant la télé alors que tous les matins je fais mon sport et je bois des jus. Comment tu expliques dans une même fratrie qui mange pareil, deux garçons sont minces et un est gros alors qu’ils sont tous nourris de la même manière? Quand on te dit à 6 ans que tu dois faire attention alors que c’est pas toi qui te nourris, qu’on te dis dès cet âge là que tu n’as pas le droit d’exister comme tu es, ça va être quoi ta vie?

Quel rapport entretiens-tu à la mode?

J’adorerais être hyper fashion mais c’est impossible quand t’es gros.se sauf si t’es hyper riche. En faisant du shopping à Montréal, c’est la première fois de ma vie où il y avait ma taille dans tous les modèles. A Paris, chez Levi’s, on va te dire “ah désolé on fait pas ta taille.” Mango et H&M ont carrément supprimé leurs rayons grandes tailles. Alors puisque je ne peux pas m’habiller comme je veux je me mets en soutifs, j’écris mes oppressions et ça devient mon vêtement. L’an dernier, j’étais à Cannes, je me faisais interviewer à l’hôtel Martinez, je me baladais en maillot de bain et une veste en jean et je me suis faite arrêtée par les vigiles qui m’ont dit que ça faisait vulgaire. Sur une meuf mince ça aurait été stylé. Après tu es vue comme la freaks de la croisette et c’est génial d’oser, mais en vrai j’aurais voulu une belle robe comme toutes les autres.

Tagged:
dj
Musique
grossophobie
Barbara Butch