Courtesy of Deanna Dikeman

Pendant 27 ans, Deanna Dikeman a dit au revoir à ses parents

Des parents qui font d'un coucou à leur enfant sur le porche de leur maison, un rituel photographique qui dessine les aléas d’une vie, c’est la leçon d’amour que nous offre la photographe américaine.

par Patrick Thévenin
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26 Avril 2021, 2:34pm

Courtesy of Deanna Dikeman

Quand on demande à la photographe Deanna Dikeman quand a commencé ce rituel, c’est-à-dire celui de photographier ses parents lorsqu’ils lui disent au revoir alors qu’elle est dans la voiture qui la ramène chez elle, elle répond tout simplement : « J’ai pris ma première photo en 1991. Mon mari et moi on avait fait un arrêt chez mes parents alors qu’on était sur le chemin des vacances. On démarrait, j’étais assise dans la voiture, mon mari conduisait, j’ai vu la façade rouge de leur maison, le gazon impeccablement vert, le ciel azur, ma mère habillée d’une chemise rose et d’un short bleu, et je me suis rappelé que j’avais un film Kodachrome dans mon sac, je l’ai chargé et j’ai pris cette photo de mes parents nous disant au revoir d’un signe de la main. Je n’avais rien en tête quand j’ai fait cette photo, aucun projet ni concept, juste l’envie d’immortaliser cette scène que je trouvais particulièrement belle et touchante, comme une manière aussi de rendre le départ moins douloureux. Mais c’est bien plus tard, que j’ai réalisé que toutes les photos que je prenais de mes parents depuis toutes ces années faisaient partie d’un corpus artistique. »

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​Courtesy of Deanna Dikeman

Deanna Deakeman n’a pas toujours été photographe, elle a longtemps cherché sa voie alternant les métiers. « J’ai étudié la biologie au collège, raconte-t-elle, j’ai fait une école médicale, je pensais devenir doctoresse mais ça ne s’est pas fait, ensuite j’ai travaillé dans la santé publique et l’épidémiologie, puis j’ai été analyste d’affaire. Mais ce n’est que quand j’ai commencé à prendre des cours de photographie que j’ai compris ce qui m’excitait. » On est en 1985, elle a la petite trentaine et décide alors de quitter son travail, se fait engager dans une agence de photographie spécialisée dans les bâtiments et à destination des architectes, publie quelques photos dans un journal local, avant de trouver son angle de prédilection : les détails imperceptibles, la banalité du quotidien, l’étrangeté de l’uniformité, les gestes inconscients… « Vous savez, dit-elle amusée, quand j’ai commencé à sérieusement me mettre à la photographie, j’avais plein de clichés dans ma tête, j’imaginais les photographes partant en Asie ou en Afrique pour shooter des paysages sublimes, je n’avais pas l’impression que photographier ma maison ou mes parents avait un quelconque intérêt et que ça méritait une photo. Et puis j’ai découvert le travail de William Eggleston, Emmet Gowin ou Stephen Shore, notamment ses photos de pancakes, et leurs œuvres ont complètement changé ma manière dont j’envisageais la photographie et ce qu’on pouvait faire avec un appareil photo. »

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​Courtesy of Deanna Dikeman

C’est ainsi que Deanna s’est mise à multiplier les projets comme « Wardrobes », photos en gros plan de portants de robes de bal et de déguisements, « Lost Dog » sur les affichettes placardées par leur propriétaire après la disparition de leur animal familier, « Suburbia » sur la déshumanisation des villes américaines péri-urbaines et surtout « Relative Moments ». Son projet le plus important, constitué d’une série de milliers de clichés pris sur presque trente ans, où Deanna, avec extrêmement de sensibilité, d’amour et de délicatesse, shoote le quotidien de ses parents, du petit déjeuner avec les quotidiens déballés au travail de jardinage, des séances dans la cuisine aux pauses lectures. Toute une série de rituels domestiques souvent anecdotiques, qui trahissent le besoin amoureux de l’artiste de garder des souvenirs de ses parents – leur vie, leur relation, leur quotidien, leur amour - de prendre le pouls de leur vieillissement et donc, au bout du chemin, de leur mort inévitable. Soit un puzzle de photos qui dépassent largement le stade de l’intime pour prendre les contours d’une narration picturale de la vie monochrome de millions d’américains issus de la middle-class.

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​Courtesy of Deanna Dikeman

C’est en 2008, recevant une bourse photographique d’un montant on ne peut plus confortable, que Deanna va se plonger entièrement dans la série « Relative Moments » sur ses parents, essayant de tout remettre dans l’ordre chronologique, de classer les photos selon des thématiques, de faire un tri qui au final s’annonce impossible, tout en cherchant le fil conducteur qui lui permettra d’éditer un livre. Un lien qui va s’imposer de lui-même avec le livre « Leaving And Waving », qui compile l’intégralité des clichés pris à chacun des départs de Deanna de la maison familiale. Quand ses parents devant la porte du garage de leur maison aux murs rouge flamboyant à Sioux City dans l’Iowa font un geste d’adieu à leurs fille et beau-fils déjà en route, la progression narrative se dessine tout doucement, les effets lents du vieillissement, les vêtements qui changent, les postures qui se courbent, les premières rides. Puis les drames - la mort du père en 2009 puis celle de la mère en 2017 - qui signent l’arrêt final d’un projet résumé en toute dernière page du livre par une photo de la maison sans aucun protagoniste devant.

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​Courtesy of Deanna Dikeman

Au-delà du réflexe anecdotique, « Leaving And Waving », montre aussi, comme un négatif argentique, l’auteure des photos à travers une main tendue, un visage capturé dans le rétroviseur, la mélancolie des départs qu’on peut lire sur le visage de ses parents, le pétillement d’amour perceptible dans le regard du père… Une histoire banale d’adieux renouvelés qui résonne plus que jamais en ces temps de distanciation physique, de recentrage familial face à l’adversité, de gestes de la main qu’on se fait désormais à la fin d’une réunion Zoom, une histoire de petits riens et de grands gestes à la portée finalement universelle comme l’amour. Comme l’explique Deanna : « Après la publication du livre, j’ai été surprise de recevoir une lettre venant de Corée du Sud où quelqu’un qui avait achetait mon livre me disait à quel point ça l’avait ému et comment ça l’avait replongé dans sa propre histoire familiale. »

Deanna Dikeman : « Leaving and Waving » (Editions Chose Commune)

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​Courtesy of Deanna Dikeman
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