H24 : la descente aux enfers dans le quotidien d'une femme

En 24 épisodes, "H24 - 24 heures dans la vie d'une femme" dénonce avec intelligence et brillance les violences quotidiennes subies par les femmes. Attention, accrochez votre ceinture.

par Patrick Thévenin
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28 Octobre 2021, 2:41pm

"Il était très jaloux. D'absolument tout le monde. Mes collègues au bureau, le voisin, mes amis. Il me disait que j'étais sa femme, sa femme à lui, à lui tout seul. Que je n'avais plus à me mettre en jupe, ou me maquiller, ni me venir les ongles. Simple trait de crayon sous les yeux et il explosait, il me disait que j'avais l'air d'une pute. Que je le faisais exprès pour attirer les hommes, que je voulais le tromper, que ça le rendait malheureux. Il m'insultait, et puis pleurait (…) Ça a duré cinq mois. Les crises s'intensifiaient, il y en avait chaque jour. Il répétait sans cesse que j'étais une merde, que je ne servais à rien, que j'étais un poids mort. Moi j'avais l'impression de n'être rien sans lui, je le rendais malheureux, je le faisais souffrir. J'étais désespérée. Un soir pire que les autres, les reproches et les insultes n'arrêtaient pas de tomber. Il était tellement dur, cassant, froid. Je me suis dit que c'était vrai, que j'étais une erreur, que je ne faisais rien de bien, que je ne servais à rien. Qu'il serait mieux sans moi. Que je ferais mieux d'en finir. Je voulais que ça s'arrête. J'ai ouvert la fenêtre. J'ai sauté. J'ai passé cinquante jours à l'hôpital. Je ne me suis pas réveillé."

Un manifeste cinglant contre les violences faites aux femmes

Écrit par l'écrivaine Chloé Delaume et interprété à merveille par l'actrice Luana Bajrami, le court-métrage choc en forme d'uppercut "Emprise" fait partie de "H24 - 24 heures dans la vie d'une femme", un vaste projet ambitieux, global et salutaire qui entend - en 24 films courts de trois minutes environ et étalés sur 24 heures - retracer les violences quotidiennes que les femmes subissent en permanence. Emprise émotionnelle ou psychologique, harcèlement de rue, vêtements considérés comme inappropriés, féminicides, violences physiques, insultes, intimidations, revenge porn, gestes déplacés, réflexions misogynes, agressions sexuelles, viols : à l'initiative de Nathalie Masduraud et Valérie Urrea, la série "H24" donne à voir, entendre, et ressentir - dans une forme concise, écrite au scalpel, intime et universelle, et conçue comme un uppercut en pleine poire - toutes les agressions dont peuvent être l'objet les femmes - de tout âge, tout physique, toute couleur, toute sexualité - à chaque heure du jour et de la nuit par les hommes ! Un projet vaste et ambitieux, nécessaire et salutaire, imaginé en 2019 (année où 146 femmes ont perdu la vie sous les coups de leur conjoint ou compagnon) que les deux initiatrices du projet résument dans le dossier de presse : "Tout est parti d’un ras le bol face aux actes de violence répétés à l’encontre des femmes. Pour rendre visible ce qu’elles peuvent subir au quotidien et témoigner de ce sujet aussi vaste que tragique, nous avons choisi de mener une réflexion collective avec des autrices, des réalisatrices et des comédiennes. Ce thème de l’engagement des artistes dans la société dictait déjà notre travail de documentaristes. Exaspérées de voir des destins réduits à des entrefilets dans la presse, nous avons imaginé ces vingt-quatre films - plus un bonus - situés, chacun, à une heure précise. Nous souhaitions rendre la parole aux anonymes, victimes ou résistantes, et créer un espace où se réapproprier nos histoires afin qu’elles ne nous échappent plus."

Exprimer enfin son ras-le-bol !

Joué par 24 comédiennes (Diane Kruger, Anaïs Demoustier, Camille Cottin, Aloïse Sauvage…) qui ont toutes répondu un oui spontané au projet, écrit d'un jet nerveux, excédé et cathartique par 24 écrivaines contemporaines venues d'ici et d'ailleurs (Agnès Desarthe, Anne Pauly, Kaouther Adimi, Nadia Busato, Sofi Oksanen, Lola Lafon…) qui se sont basées sur des fait divers et réalisés par Nathalie Masduraud et Valérie Urrea (mais aussi Émilie Brisavoine, Sandrine Bonnaire, Ariane Labed, Clémence Poésy ou Charlotte Abramow), "H24" est un projet ambitieux et généreux, obéissant à la trilogie classique - unité, action et lieu -qui a l'ambition d'offrir enfin "une parole singulière et incarnée,  loin du ton 'neutre" des brèves journalistiques." comme le soulignent les deux conceptrices du projet.

Dans le lot de cette série de pastilles hautement addictives, souvent d'une immense violence, et qui se regardent dans l'ordre comme dans le désordre, chaque court-métrage étant indépendant de l'autre même si certains se font écho, certains épisodes ont nos faveurs plus que d'autres. Comme "Avis d'expulsion" où une femme évoque les coups sans raison que lui assénait son mari, "10 cm au-dessus du sol" et sa drôle de chorégraphie de talons hauts qui chavirent, "Fanzone" où en plein stade de foot avec sa fille une femme se fait tripoter par un inconnu qui a sorti son sexe en pleine foule, "Emprise" qui s'empare du sujet complexe de l'emprise amoureuse ou "Mon harceleur" où un mec en voiture suit avec une insistance une fille dans la rue avant que cette dernière ne renverse la situation à son avantage. Toute la force de "H24" tenant, au-delà des violences gratuites énoncées, dans cette forme de résilience qui traverse les victimes qui en prenant la parole, décortiquent la situation et alternent les humeurs, de la honte à la colère, de l'affront à la moquerie, de la revanche au mépris, de l'humiliation à la violence, quand elles ne prônent pas l'insurrection !

Série plus que nécessaire, par son aisance à transformer la colère et l'injustice en combat, "H24" dont personne ne ressort indemne, homme comme femme d'ailleurs, donne envie de descendre dans la rue, lever le poing et prendre les armes pour qu'enfin toute cette violence cesse ! Comme dans le "Cri défendu", de loin le meilleur épisode de la série, filmé par Charlotte Abramow (connu pour réaliser les clips d'Angèle) et joué avec prouesse par Déborah Lukumuena qui dans un décor de fast-food hypra-coloré débite un texte avec un flow hypnotisant dont le refrain reste le plus beau mot d'ordre de cet OVNI télévisuel qui résonne longtemps en nous après visionnage qu'est H24 : "Je n'ai plus aujourd'hui l'excuse de la stupeur, on va faire comme on a dit, comme on s'était promis, la fois on a eu peur (…) Il nous faut le réflexe quand c'est une femme qui crie, de sauver notre espèce, qu'elle soit transgenre ou cis (…) Il nous faut le réflexe quand c'est une femme qui crie, de prendre sa défense, qu'elle soit transgenre ou cis."

À voir : "H24 - 24 heures dans la vie d'une femme" sur Arte & à lire : "H24 - 24 heures dans la vie d'une femme (Editions Actes Sud) - 192 pages - 10 euros.

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