Images courtesy of Alaïa

Alaïa lance la semaine de la haute couture avec la 2e collection époustouflante de Pieter Mulier

Pieter Mulier, un designer de la plus haute importance, a présenté hier soir à Paris sa collection automne-hiver 2022 pour Alaïa, LA maison de couture par excellence.

par Osman Ahmed
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24 Janvier 2022, 4:12pm

Images courtesy of Alaïa

Nous sommes réellement en pleine « famine de la beauté », comme s’est un jour écrié André Leon Talley. En cette saison aux prises avec l’obscurité — comme l’époque dans laquelle nous vivons tous —, la mode semble avoir perdu de vue sa quête vitale du beau. Je ne parle pas de vêtements jolis ou nostalgiques. Il y en a suffisamment. Je parle ici de vraie beauté, celle qui se situe au bord du gouffre, celle qu’on ne rencontre qu’une seule fois dans sa vie. Le genre de beauté qui fait battre votre cœur à toute vitesse, et qui peut même vous déconcerter à première vue. Le genre de beauté que seule Mère Nature est capable de mettre au monde, celle qui donne l’impression qu’un défilé de mode est un véritable ballet classique. La beauté pour le plaisir de la beauté ! La beauté pour le bonheur de nos yeux affamés ! Nous l’avons déjà dit et nous le répétons : Alaïa est aujourd’hui l’une des plus grandes maisons de Paris, et la récente collection de Pieter Mulier pour cette dernière était entièrement consacrée à de magnifiques et incroyables vêtements. Comme l’explique si bien la lettre-poème rédigée pour l’accompagner : « Follow a quest / of beauty and fashion / nothing more… Only and simply — beauty, beauty, beauty! »

Et nous n’avons pas été déçus. Dans la cour en fer forgé du QG d’Alaïa situé dans le Marais, « la cathédrale » comme aime à l’appeler Pieter, le défilé a pris place sur un podium laqué de noir, donnant officieusement le coup d’envoi de la semaine de la Haute Couture parisienne. Ce qui a suivi ? Un vrai régal pour les yeux. « Il n’y a pas de concept, il s’agit uniquement de sculpture », m’a expliqué Pieter lors d’une avant-première de la collection, qui n’était, étonnamment, que sa deuxième pour la maison. En regardant son impressionnant tableau de looks éclectiques, il était évident qu’il n’y avait pas de fil conducteur, si ce n’est une poursuite dévouée de la beauté. Jeans évasés, bottes dépassant de froufrous blancs dans le plus pur style flamenco, bodys en dentelle tricotée et robe couture en veau zébré. « Il est question de silhouette, de sculpture et d’architecture », a-t-il poursuivi. « De sculpture dans le sens le plus pur — comment modifier le corps avec du tissu ? »

Il semblerait qu’on puisse y arriver avec l’aide d’un atelier regroupant les meilleures mains de Paris. Chez Alaïa, maison minuscule comparée à l’échelle industrielle de Dior et Chanel, tout est travaillé sur le corps et constamment construit et développé dès le début du processus, alors que la plupart des créateurs travaillent avec des échantillons et des références imagées, usant de copier-coller pour créer la pièce finale. Azzedine était différent dans le sens où il se décrivait lui-même comme un bâtisseur, un ingénieur de vêtements d’apparence simple, mais dont la construction était en réalité incroyablement complexe. « Nous avions pour habitude de coller chez Dior, mais ici ils refusent de faire ça », annonce Pieter avec un sourire diabolique. « J’ai essayé une fois. Ils m’ont tout de suite rembarré parce qu’ils allaient le faire directement sur le corps dès le début de la conception. Plus vous construisez le vêtement sans le corps, moins on le sentira. »

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Oui, c’est beaucoup plus de travail et ça prend beaucoup plus de temps, mais les résultats sont carrément envoûtants. Cette collection célébrait la nudité du corps féminin tout en l’enveloppant de formes magnifiques, à la fois protectrices et ultraglamour. Malgré le côte hyper charnel des robes en résille transparentes, des découpes plongeantes et des bodys en maille très suggestifs, il y avait également énormément de manteaux trapèze modestement drapés, d’élégants cols châles, des denims et des cuirs dramatiquement volantés ainsi que des nylons satinés à fermetures éclair, pensés pour cartographier subtilement la géographie des courbes corporelles. Mais c’est surtout de dos que les silhouettes ont fait la différence, à tel point qu’il aurait vraiment fallu une série de photo du défilé vu de l’autre côté. Les manteaux laissaient voir des versos en forme de tonneau qui s’évasaient vers le bas, allongeant la silhouette depuis les cols relevés jusqu’aux chevilles dénudées. Avec les mains plongées dans les poches, c’est le genre de manteau qui couvre tout en sculptant, pouvant à la fois être porté en rue ou comme robe de bal.

De retour dans l’atelier, Pieter a attrapé une jupe ra-ra à volants typique d’Alaïa, mais cette fois-ci fabriquée avec plus de panache et de piquant grâce à un cuir python gaufré. S’y épanouissent à partir de la taille des découpes en forme de pétale, offrant un aperçu de la construction. Lorsqu’il l’a prise pour la retourner, elle était aussi belle à l’intérieur qu’à l’extérieur. La crinoline structurée était froncée, épinglée et agrafée, et d’autant plus charpentée par l’utilisation de panneaux supplémentaires. Pourtant, elle semblait hyper clean. On n’aurait jamais pu deviner qu’elle avait nécessité autant d’architecture et d’ingénierie, « comme pour un corset médiéval », nous a fait remarquer Pieter. Il en allait de même pour une robe en cuir fabriquée entièrement à partir de ceintures — d’après nous, du moins. En fait, la pièce avait été intégralement sculptée sur le corps afin qu’elle puisse conserver sa forme de sablier, et ce même lorsque chacune des 39 ceintures était ouverte, permettant d’ajuster son échancrure de manière aussi outrageuse que souhaité.

Pieter nous a également expliqué qu’une robe recouverte d’une cascade de gouttes de verre avait été fabriquée par les ateliers, où il avait fallu coudre à la main des centaines de poches internes pour y insérer chaque petit rond. Étendue sur une table, la robe semblait presque trop précieuse pour être touchée, et encore moins pour être portée. Pourtant, lors du défilé, elle a capté la lumière en se mouvant avec la translucidité liquide d’une robe composée de milliers de gouttes d’eau. Le genre de création qu’Azzedine Alaïa aurait adoré, proposant un équilibre parfait entre irrévérence et technicité. Le genre de vêtement qu’il serait si difficile de concevoir — ou même d’imaginer concevoir — pour quelqu’un qui n’a ni l’un ni l’autre.

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Mais bien sûr, personne n’est plus obsédé par Alaïa, ses vastes archives et l’approche de son fondateur que Pieter lui-même, qui dispose d’une formation dans le domaine technique de la confection. Et si sa première collection se voulait respectueuse, visant principalement à expliquer l’important héritage d’Azzedine à une nouvelle génération, cette deuxième collection a été pour lui l’occasion d’incorporer à son travail davantage de lui-même et de ses propres obsessions. En témoigne cette série de longues robes en mohair aux visages cubistes, rayures illustratives et tétons tachés d’encre. Portées remontées jusqu’aux yeux (on a plus l’impression qu’il s’agit d’allonger la silhouette à l’extrême plutôt que de commenter l’ère Covid), ces robes se sont avérées être le fruit d’une collaboration avec la Fondation Picasso, la deuxième du genre dans son histoire. La première remonte à Raf Simons pour Jil Sander, où Pieter faisait d’ailleurs déjà partie de l’équipe. C’est certainement à cette époque que le designer a appris à aimer l’art et à l’intégrer dans ses créations.

Ces robes fluides et illustrées ont insufflé un petit quelque chose d’inattendu, un poil plus graphique et libéré que les tailleurs et bodys sculptés de la saison dernière, ceux que Pieter présentait comme un hommage à Azzedine. Fun fact : il se trouve que Claude, le petit-fils de Picasso, était un ami du défunt créateur et le rejoignait souvent au studio pour traîner dans les ateliers pendant que ce dernier travaillait. Et c’est exactement ce qu’a fait Gustave Rudman Rambali, le compositeur derrière la musique d’Euphoria. Il est venu observer Pieter et l’atelier et a ensuite composé une symphonie de 40 minutes, inspirée des vêtements de la collection. Elle regorge d’accords flottants de violon et d’interludes cuivrés, avec un crescendo aussi époustouflant que celui amené par les robes de couture qui ont clôturé le défilé. 

De quoi donner le ton à un moment suspendu et terriblement magnifique qui est venu confirmer ce que l’on savait déjà : Pieter est le choix idéal pour cette maison bien-aimée dont l’importance n’est plus à prouver.

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