Carl Jan Cruz AW20

Carl Jan Cruz apporte tout l’éclat des Philippines au monde de la mode

Cet ancien de Céline - époque Phoebe Philo - attache autant d’importance au plaisir qu’à une réalisation précise et bien pensée, et prouve encore une fois que Manille a beaucoup à offrir à la mode.

par Mahoro Seward
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24 Mars 2020, 7:15am

Carl Jan Cruz AW20

Parmi toutes les métropoles d’Asie, Manille est souvent injustement oubliée lorsqu'on évoque la production culturelle. Dans la mode surtout, ceux qui s’intéressent à la région Asie Pacifique se penchent plus souvent sur les villes du nord - Tokyo, Séoul, Shanghai, Taipei. Mais Manille offre pourtant une scène artistique dynamique, comme on peut s’y attendre dans une ville de plus de 13 million d’habitants.

Carl Jan Cruz est l’un des leaders de cette scène. Son label éponyme est sans doute la référence la plus emblématique de la mode Philippine contemporaine. Le travail de ce diplômé du London College of Fashion et ancien de Céline de l’époque Phoebe Philo révèle tout le sens du détail et les finitions détaillées attendu d’un designer de son calibre. Tissus et pièces finales sont entièrement développés dans son atelier à Manille. Mais pour Carl Jan, cette exigence ne rime pas forcément avec minimalisme. Ses créations sont variées : manteaux volumineux, robes et tuniques en denim léger, organza et piqué de coton, qui viennent former des pièces surdimensionnées, drapées de façon asymétrique, et ornées de coutures volontairement abimées. Sans même parler des pièces colorées façon patchwork, leurs carrés collés grâce des coutures en zigzag excessives, et des jeans maxi avec des gros ourlets repris, qui rappellent un peu le travail de Eckhaus Latta.

Carl Jan compare sa méthode de travail, et sa tendance à exagérer des détails d’habitude normaux, à une caricature; un processus qui bouleverse les attentes du public vis-à-vis du vêtement. “Il y a beaucoup de d’éléments en matière de silhouettes, de détails, de couleurs qu’on ne change pas, mais on ajoute toujours ce petit quelque chose inattendu,” dit-il. “On veut tout de même rendre hommage à la tradition originelle que porte chaque vêtement, que ce soit en recréant une emmanchure ou un col à la perfection; mais on aime aussi déconstruire délibérément d’autres éléments. Mais lorsqu’on fait ce type de choix, c’est toujours de manière réfléchie.” Carl Jan est très populaire dans son pays d’origine, mais sa notoriété a pris de l’ampleur à l’international, et il compte les shops New Yorkais Maryam Nassir Zadeh et 100% Silk Shop parmi ses revendeurs.

Nous avons eu très envie de mieux comprendre la vision et l’approche de Carl Jan Cruz. Nous lui avons donc rendu visite dans son showroom de Paris, organisé par ses soins, pour discuter de la manière dont le climat affecte son mode de travail, de ce qu’il a appris pendant sa période chez Céline, et de ce que les Philippines peuvent offrir au secteur de la mode.

Carl Jan Cruz SS20
Carl Jan Cruz SS20

Tu présentes ta marque comme une marque contemporaine philippine, mais comment définirais-tu ton public?
Je pense que si on m’avait posé cette question il y a un ou deux ans, ma réponse aurait été très vague et probablement très abstraite. Mais maintenant, cinq ans après mes débuts, je dirai que mes vêtements sont pour des gens en recherche d’un nouveau mode d’expression. Ce ne sont pas des gens qui se doivent nécessairement de connaître les Philippines, mais ils doivent juste être assez audacieux pour transgresser une certaine norme dans leur manière de s’habiller, et une avoir vision pleine de confiance. Comme nous sommes une marque assez niche et artisanale pour le moment, notre public s’intéresse souvent à l’art et au savoir-faire de qualité. Mais pour notre dernière saison, nous essayons d'introduire une gamme de tissus plus variés que nous créons nous-mêmes. Nous ne voulons pas que nos acheteurs aient l’impression d’investir dans des pièces très chères; nous voulons plutôt qu’ils portent nos vêtements tous les jours.

Nous en sommes à ce stade où nous avons envie que notre marque soit connue de façon naturelle tout en restant accessible, et qu’elle ne devienne exclusive ni intimidante. Car cette stratégie peut fonctionner pour certaines marques, mais notre univers et nos techniques de travail sont toujours assez peu connus, donc être trop évasif ou mystérieux ne constituerait pas une bonne approche pour nous.

Comment ta vision de la culture philippine influence-elle ton travail?
La marque porte mon nom, et nous avons d’ailleurs commencé ce projet comme une sorte d’autobiographie visuelle. Une grande partie de mon travail fait écho aux vêtements que je portais dans mon enfance, passée entre Manille et Londres - un t-shirt rayé que je portais sans rien d’autre sous les tropiques, un pull quand j’étais au Royaume-Uni, ou bien encore un jean que je devais retrousser parce qu’il était trop long.

Manille est une ville où les gens portent des vêtements par nécessité. La mode n’est pas vraiment prise au sérieux - cela dit, on traverse une période très excitante en ce moment, et il y a de plus en plus de gens qui travaillent dur et rejoignent notre industrie. La particularité typique du design Philippin c’est son aspect pratique, une contrainte qui nourrit notre créativité. La fonction prévaut sur la forme, en quelque sorte. On se demande d’abord si une veste est adaptée au climat, avant de réfléchir aux différentes façon dont elle pourrait être portée; et on se demande si un trench coat est suffisamment léger pour le porter en pleine chaleur, avant de décider d’enlever toutes les coutures.

Carl Jan Cruz AW20
Carl Jan Cruz AW20

Penses-tu que ton parcours hybride et le fait d’avoir grandi dans deux climats et cultures si différentes influencent ton approche si particulière de la création de vêtements ?
Oui, et le fait que le corps change tout le temps m’inspire également. J’étais assez rond quand j’étais enfant, et j’ai eu des troubles alimentaires au cours de mon adolescence. Les vêtements me procuraient une sentiment de protection, comme une armure. Un T-shirt rayé bleu qui m’allait bien quand j’étais enfant devenait une robe-T-shirt oversize quand j’avais 14 ans, mais je le portais encore et l’aimais toujours autant. C’est peut-être quelque chose qui a trait à la culture Philippine, où la débrouillardise est très importante, nous devons nous débrouiller avec ce qu'on a. Mais je veux remettre en cause cette notion de contraintes. En pensant différemment et de manière créative, il est possible de créer des pièces inattendues et nouvelles. Notre travail est le fruit de de cet état d’esprit qui nous fait repenser les matières, même le piqué de coton ou le denim. Le résultat ne doit pas être déterminé par les notions préconçues de ce qui peut être obtenu à partir de ces matériaux.

Comment ton expérience chez Céline avec Phoebe Philo a-t-elle influencé ton approche?
C’est une expérience qui m’a définitivement formé ! J’ai réalisé des stages durant deux saisons dans l’atelier 3D, et c’est là que j’ai pris conscience que je voulais devenir designer. On était seulement 5 dans le studio, donc c’était très particulier de travailler dans ce cadre. Je n’avais jamais réalisé qu’une jupe pouvait être faite en 15 minutes, en partant de zéro ! On se focalisait surtout sur la qualité, avec des essayages deux fois par semaine, et on faisait des navettes entre Paris et Londres pour un seul pantalon. Je me souviens qu’on abordait l’essayage des vêtements avec beaucoup d’intégrité, cela allait beaucoup plus loin que simplement penser à la manière dont les vêtements allaient paraître à l’image. On n’hésitait pas à refaire une manchette qui n’avait pas la bonne longueur, même pour seulement quelques millimètres - on les faisait souvent en à peine une heure, et tout était vérifié.

Dans l’ensemble, cette expérience a vraiment confirmé ma passion pour le vêtement. J’ai toujours aimé le travail de Azzedine Alaïa, ou de Christophe Lemaire, mais je ne pouvais pas m'en expliquer les raisons. Même si ce n’était pas mon propre style, en travaillant à Céline, j’ai réalisé que je m'épanouissais pleinement dans le processus de création.

Carl Jan Cruz SS20
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Tu es basé à Manille, mais tu organises des défilés à Paris, et tu as passé une partie de ton enfance à Londres - et tu es un citoyen britannique. Pourquoi ne pas simplement travailler de Londres ?
J’aurais pu en effet tout simplement rester là-bas ! Mais je voulais vraiment m’investir dans un projet qui me sur-motivait totalement. Être un designer philippin, et essayer de percer à l’international, cela demande beaucoup d’apprentissage et de discipline. La situation est difficile parfois, surtout d’un point de vue logistique, mais en même temps, rester aux Philippines et trouver des solutions de là-bas est hyper important pour nous. L’industrie se préoccupe toujours trop de ce qui se passe en Occident, et j’ai intégré ce fait. Il n’empêche que j’ai envie de changer tout ça, d'y apporter davantage de diversité, et c’est pour cette raison que nous avons notre showroom à Paris. On aime pouvoir dire que nos créations ont été pensées sur une île tropicale, mais que nous venons les présenter dans la capitale de la mode, Paris.

Que penses-tu de l'apport que les Philippines peuvent offrir au circuit international de la mode ?

Avec notre sensibilité toute particulière, nous créeons des pièces qui sont à la fois fun et pratiques. Pour nous, ces deux aspects vont de pair. L’aspect pratique est toujours primordial pour nous. Même quand on travaille très dur, c’est souvent cet aspect qui aura une impact sur la pièce finale. Nos matière premières viennent de très loin. Ce n’est pas comme si nous étions à Anvers ou à Londres, et que nous pouvions passer un petit coup de fil pour commander un nouveau rouleau de tissu. Dû à ces contraintes, on réfléchit vraiment à chaque décision que l’on prend - ce qui constitue une véritable force, je le crois.

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Credits


Photographie : Renzo Navarro

This article originally appeared on i-D UK.

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