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paris 1970, avec les filles des rues de pigalle

La photographe franco-américaine Jane Evelyn Atwood a consacré les débuts de sa carrière à promener son appareil dans le Pigalle des années 1970, au plus près des ouvrières du sexe. Son travail est aujourd'hui exposé aux Rencontres d'Arles.

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juil. 11 2018, 11:17am

Dans les rues d’Haïti, les prisons de femmes, jusqu’au bout du Sida ou dans les écoles d’aveugles en France, au Japon ou en Israël, la photographe franco-américaine Jane Evelyn Atwood promène ses doutes et son argentique aux quatre coins d’un monde dont la violence est devenue ordinaire. Pourtant, ses images n’ont rien de brutal. Les photographies de Jane Evelyn Atwood sont douces, amères parfois, pleines de détermination. Auréolée de nombreux prix, reconnue pour la densité et l’intégrité de ses projets, Jane Evelyn est aux Rencontres d'Arles cette année. Jusqu’au 23 septembre, elle y présente « le Pigalle de la fin des années 70 » aux côtés de Joan Colom qui lui, met en lumière le Barrio Chino des années 90-2000. Dans les dédales du vieux quartier parisien, Jane Evelyn Atwood a immortalisé les visages des ouvrières du sexe et documenté la vie des prostituées transsexuelles qui y ont un jour croisé son objectif. « Quand, en 1979, j’ai photographié les trans de Pigalle telles que je les ai vues, je n’ai pas pu capter leur vraie nature. Leur vie est difficile, elles sont ridiculisées, craintes, ostracisées, reléguées aux marges par la société. Et elles sont très compliquées, explique la photographe dans un livre consacré à ce projet. Il y a un chagrin au plus profond d’elles, trop profond pour être enregistré par un appareil photo, presque trop enfoui pour y accéder avec des mots. C’est intime et confidentiel, un secret même pour elles. » Une série d’images pulsionnelles et bienveillantes, un projet au long cours. Et c’est bien ce qui fait tout le caractère de son œuvre. « Les sujets que je réalise nécessitent du temps. Ils méritent du temps. C’est une question de respect. Donner du temps, c’est respecter le sujet. » i-D l’a rencontrée.

© Jane Evelyn Atwood

Tellement de choses ont été dites et célébrés sur vos travaux passés. Sur quel sujet travaillez-vous aujourd’hui ?
Je ne dis jamais sur quoi je travaille. Ce que je peux vous dire, c’est que je travaille sur un sujet depuis près de trois ans et demi. Je peux également vous dire que ce projet donnera lieu à un livre. Et que je travaille en argentique, comme d’habitude. En fait, lorsque je travaillais sur les prisons, les gens ont fini par le savoir, d’autant que ce projet a duré dix ans. Mais en général, je n’aime pas parler du sujet sur lequel je travaille, car pendant ce temps-là, je n’y travaille pas. Et c’est à ce moment que le sujet m’échappe. C’est un truc d’écrivain ça, vous devez le savoir vous aussi non ? Tout ça, ça relève du dialogue intérieur. L’analyse, les réflexions ont lieu entre le sujet et moi. Uniquement.

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Pensez-vous que votre engagement est resté le même ? Aujourd’hui, pouvez-vous faire corps avec vos sujets de la même façon que par le passé ?
Ah vous, vous savez mettre les pieds dans le plat ! Je le dis sans prétention, mais je pense que mon engagement physique est le même. En fait, si je sentais que mon investissement n’était plus celui d’avant, je pense que je ne travaillerais plus. Vous voyez ? La physicalité engagée reste la même, mais mes images, elles, changent tout le temps. Et puis, j’espère que je continue de progresser. Avec le temps.

Justement, vous dédiez beaucoup de temps à chacun de vos projets. Comment parvenez-vous à faire exister ce temps, une notion que l’époque n’a de cesse de compresser ?
Je pense que mon seul vrai problème dans la vie, c’est l’argent. J’ai plein d’idées et de projets or je suis limitée par l’argent – argent nécessaire à la production de ces projets. Mais le temps, pour moi, c’est très différent. Le temps, je le donne c’est tout. Le temps n’a pas de prix. Et les sujets que je réalise nécessitent du temps, ils méritent du temps. C’est une question de respect. Je ne traite pas le sujet si je ne suis pas capable de lui dédier le temps adéquat. J’ai compris il y a très longtemps que le temps est primordial. Aussi, j’organise ma vie autour de ça, autour du temps nécessaire à raconter les histoires que je veux raconter.

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De quel milieu venez-vous ?
Mon père était issu d’une famille très riche, ma mère d’une famille très pauvre. Est-ce que cela fait de moi une bourgeoise ? Je ne pense pas. C’est beaucoup plus complexe que ça. J’ai été élevée dans l’intelligence, malgré de très nombreux problèmes au sein de ma famille. Mais les livres et la curiosité étaient là et je pense que ça a nourri ma créativité. À mes débuts, je n’avais pas un rond, j’habitais dans une chambre de bonne. Lorsque j’ai commencé la photographie, j’ai trouvé dans le même temps un petit travail de bureau aux P.T.T. (la Poste aujourd’hui). C’est ce job alimentaire qui m’a permis de faire la majeure partie de mes photographies de prostituées. Et beaucoup de mes photos d’aveugles aussi. Je travaillais très tôt le matin, je dormais l’après-midi et j’allais rue des Lombards toute la nuit. C’était du pur bonheur !

Le matin à la Poste et la nuit avec les prostituées…
Exactement ! Bien sûr, moi, je préférais la nuit ! Je me sentais très à l’aise avec les prostitués. Je me sens toujours plus à l’aise avec les gens que je photographie qu’avec les gens dits normaux. Je ne suis pas du tout mondaine, je déteste les vernissages. Bien entendu, j’y vais pour soutenir mes amis lorsqu’ils inaugurent une exposition, mais je n’ai pas du tout fréquenté ni vécu au sein de ce milieu de la photographie parisienne patentée.

Comment s'est faite votre rencontre avec le milieu de la prostitution ?
Ma rencontre avec les prostituées a d’abord été visuelle. J’étais très jeune, naïve, et ça m’a fascinée. En tant que femme, c’était incroyable de découvrir ce genre de quartier. Il y avait là une expression féminine débordante, surtout à cette époque.

À cette même époque, dans les années 70 donc, vous avez effectué votre psychanalyse en France à un moment où cette discipline était au centre d'une très grande tension intellectuelle…
Oui. J’ai eu de la chance d’être ici quand j’ai flippé. La psychanalyse aux États-Unis était déjà mal vue à cette époque. Car, trop chère, trop longue. Les Américains veulent du fast fix. Mais ça ne marche pas. On ne répare pas ce genre de choses rapidement. C’est comme en photographie. Il faut donner le temps aux choses.

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Lors d’une psychanalyse, quelque chose se noue entre le temps, la confiance et le langage. Votre psychanalyse a certainement influencé votre geste photographique, non ?
Je pense que c’est très juste ce que vous dîtes. La psychanalyse enseigne la patience. On y apprend à donner du sens aux silences. Parce que le silence n’est jamais un temps mort. Comme en photographie. Il y a toujours un moment dans mes projets où la question du langage se pose. Est-ce que tout a déjà été dit en images ? Dois-je prendre la parole en écrivant un texte ? Pour Haïti par exemple, je suis allée chercher un auteur. Ce projet à Haïti a été un travail de rue, très différent de mes autres séries. Je connaissais à peine les gens dans mes photos. J’en connaissais quelques-uns bien sûr, mais je n’avais pas établi un travail relationnel avec ces personnes. Haïti est à genoux depuis très longtemps. Mais sa scène musicale, artistique et littéraire est très riche. C’est extraordinaire ce qui peut sortir culturellement de ce pays. C’est la raison pour laquelle j’ai souhaité travailler avec un auteur du pays. Un Haïtien, qui pourrait écrire et prendre la parole avec mes images. J'ai lu beaucoup d’auteurs et j’ai choisi les mots de Lyonel Trouillot. J’adorais son style. Je ne le connaissais pas. J’ai trouvé son adresse et je suis allée le voir. Comme ça.

Pour la série d’images à Haïti, vous avez également eu recours à un fixeur. Comment se passe cet échange entre un photographe et son fixeur ?
C’est très difficile pour moi. Mais n’utilisons pas ce mot, fixeur. Ça me rappelle trop la drogue. Je parlerais plutôt d'interprètes. J’ai eu de superbes interprètes. Dans les prisons en Russie notamment. Je travaillais alors avec un jeune homme, plus jeune que vous, qui était devenu comme mon bras droit. J’avais besoin de ça. Pour manipuler des gardiens au sein de la prison notamment. Mais c’est très dur d’avoir une troisième personne à ses côtés. Surtout lorsque je suis en relation, étroite, intime avec les personnes que je photographie. Mais pour les prisons, j’étais obligée de le faire. En Inde, j’ai eu recours à une fille détenue qui parlait français et qui m’a servi d'interprète.

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À quel moment sait-on qu’un projet est bouclé ? À quel moment peut-on lâcher prise sur un sujet ?
Pour moi, c’est quand je sens, à l’intérieur, que j’ai couvert le sujet de A à Z. Et que j’ai une série de photographies qui peut traduire ce que j’ai vécu. Avec une personne. Ou un monde en particulier. Je dirais que j’ai toujours tendance à rester un peu trop longtemps. Parce que j’ai peur de manquer. Donc je fais trop d’images, pour être sûre. L’idée de ne plus faire de photographies m’est insupportable. Et puis, vous savez, c’est très triste de quitter quelqu’un. Mais je dois me résoudre à quitter mes sujets. J’ai passé dix ans à mener mon projet dans les prisons puis j’y ai mis fin car d’autres projets m'appelaient. Ce qui m’arrête aussi, c’est un sentiment de compréhension. J’aborde mes sujets avec un ensemble d’interrogations. De questions qui s’entrechoquent. Mais il y a un moment où je comprends, où toutes ces questions se retrouvent comme soldées, réglées. C’est là que le sujet est fini.

Comment vit-on avec tous ces souvenirs, avec toutes ces personnes croisées ? Vous gardez des contacts ou laissez-vous l’oubli faire sa part ?
Je suis restée très proche de Blondine, une prostituée de la rue des Lombards, jusqu'à sa mort. Je revois également des sœurs jumelles aveugles que j'ai eu l'occasion de photographier dans le passé. Cela dépend des sujets en fait. À la fin de mon projet dans les prisons, beaucoup de détenues ont promis de m’écrire, très peu d'entre elles l’ont fait. Je pense que c’est normal. Lorsque l’on est libérée, on tire un trait sur la prison, moi inclue. Le temps fait son œuvre, mais n’entame pas l’affection que j’ai pour tous ces gens.

Que dites-vous aux jeunes qui viennent suivre vos enseignements lors de vos ateliers et séminaires ? Vous aimez l’exercice j’imagine ?
Oui j’aime beaucoup ces ateliers. J’aime beaucoup transmettre. Et être avec des jeunes. Et parfois des moins jeunes aussi d’ailleurs. Mais je n’ai pas la prétention de penser que l’on puisse enseigner la photographie. Moi je n’enseigne pas la photographie. Je fais passer mes expériences. J’essaye de faire passer une certaine éthique de la photographie. Parce qu’on ne fait pas n’importe quoi avec un appareil photo. Et il faut avoir quelque chose à dire. Certains jeunes que je croise veulent être photographes, mais ils n’ont pas grand-chose à dire. C’est souvent creux. Ils vont à l’école pour être photographes plutôt que pour faire des photos. Mais il existe aujourd’hui une infinité de métiers liés à l’image, de l’organisation d’expositions à la mise en page d’images, on peut évoluer dans le monde de la photographie, sans faire des photographies. La génération de photographes à laquelle j’appartiens était pleine de doute. Face à la créativité, au métier, on n’arrêtait pas de se questionner, d’hésiter. Mais on finissait par foncer car on voulait faire de la photo. Beaucoup de jeunes aujourd’hui ne doutent pas assez je crois.

© Jane Evelyn Atwood
© Jane Evelyn Atwood
© Jane Evelyn Atwood
© Jane Evelyn Atwood

Pigalle People, Jane Evelyn Atwood, Le Bec en l'air éditions, 2018.

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