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les travailleuses du sexe ont (elles aussi) le droit d'être fières

Laissées pour compte du gouvernement, dernières roues du carrosse LGBT... Trois semaines après la mort d'une prostituée trans à Paris, les travailleuses du sexe s'organisent pour dénoncer à nouveau les effets de leur criminalisation.

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sept. 10 2018, 10:09am

Capture du film Tangerine de Sean Baker

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Le mois dernier, la disparition tragique de Vanesa Campos, travailleuse du sexe trans péruvienne abattue au bois de Boulogne, faisait la une des journaux et soulevait tout un tas de questions. En 2018, peut-on être trans, travailleuse du sexe et vivre dignement en France ? Pourquoi les politiques s'acharnent-ils à criminaliser la prostitution ? Comment protéger les travailleuses du sexe congédiées à une marge de plus en plus distante ? Depuis le meurtre de Vanesa, la communauté des travailleuses du sexe attend désespérément une réaction des représentants du gouvernement. Mais rien ne se passe. Le silence est d'autant plus pesant qu'il détonne profondément avec le fracas joyeux qu'avait provoqué la Gay Pride quelques semaines plus tôt. Depuis trois semaines, les travailleuses du sexe se rassemblent, organisent des marches et prennent la parole pour dénoncer en choeur la façon dont les pouvoirs publiques participent à les mettre quotidiennement en danger. Mais leurs interlocuteurs font la sourde oreille et attendent patiemment que le choc passe. À l'heure où de nombreux pays européens adoptent à l'unisson de nouvelles lois en faveur de la reconnaissance et de la protection des TDS, la France, elle, a décidé d'attendre le train suivant (voire celui d'après).

Créé en 2009, le STRASS (Syndicat du Travail Sexuel) milite pour que le travail sexuel soit considéré – et protégé – comme un métier à part entière. Membre créateur du syndicat, travailleur du sexe et auteur de l'ouvrage essentiel Les luttes des Putes paru aux éditions la Fabrique, Thierry Shaffauser compte faire entendre aux autorités qu'il ne suffira pas de pénaliser les clients de la prostitution ou de repeindre les passages cloutés de la capitale dans les couleurs de l'arc-en-ciel, pour qu'elles s'affichent progressistes. Il leur faudra (enfin) donner la parole aux communautés concernées et regarder leur réalité en face.

Quand et pour quelles raisons avez-vous commencé à militer en faveur des droits des travailleurs du sexe ?

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J'ai rejoint ACT-UP quand j'avais 18 ans. J'ai commencé le travail sexuel un ou deux après. À ce moment-là déjà, je participais à beaucoup de débats sur la loi sur le racolage passif menée par Sarkozy. Avec ACT-UP, nous menions des actions pour tenter d'empêcher l'adoption de la loi. Au sein d'ACT-UP, j'étais identifié comme travailleur du sexe mais ACT-UP n'était pas une organisation pour les travailleurs du sexe. Il existait que très peu d'organisations comme ça à cette époque, et la plupart étaient réservées aux femmes. En 2005, je suis allé avec Maitresse Nikita à la conférence européenne des sex workers à Bruxelles. On y a présenté un atelier sur la notion de « pride ». On se demandait à l'époque s'il était possible pour une pute de revendiquer cette notion de « fierté » si chère à la lutte LGBT. C'est à la suite de cette réflexion que nous avons organisé une Pute Pride à Paris en 2006. Le STRASS a été créé trois ans plus tard, en 2009. On a voulu monter un vrai syndicat et nous nous sommes très vite heurtés aux féministes abolitionnistes qui refusaient de nous considérer comme tel en ce qu'elles rejetaient, et rejettent encore aujourd'hui, l'idée selon laquelle la prostitution doit être envisagée comme un travail.

Vous vous opposez clairement à la loi de 2016 qui criminalise les clients de la prostitution. À quels types de danger les travailleuses du sexe sont-elles exposées depuis son adoption ?

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Une étude du mois d'avril est tout à fait parlante : 600 personnes ont été interrogées et 42% d'entre elles répondent qu'elles sont plus exposées à des violences depuis la mise en place de la loi. Les signalements auprès d'associations comme Médecins du Monde sont en hausse. Nous commençons à avoir des informations concrètes. Dans la pratique, pour les escortes, les appels en numéro masqué sont devenus monnaie courante et empêchent toute forme de traçabilité ou de blacklisting au sein de la communauté. Dans la rue, il est désormais quasi impossible de négocier en dehors de la voiture d'un client. Il y a de moins en moins de clients donc les travailleuses acceptent des choses qu'elles n'accepteraient pas normalement. Au moment de la pénalisation, le remboursement de la Prep (traitement préventif contre le Sida). C’est quand même assez fou. On nous dit, « vous ne pouvez plus imposer la capote à vos clients ? Prenez donc la Prep, on vous la rembourse ». Avant, les études prouvaient qu’on était sur 95% de l’utilisation systématique du préservatif. Aujourd’hui, c’est un tiers de moins. Les travailleuses sexuelles doivent également se déplacer vers des endroits plus isolés ou des lieux choisis par les clients eux-mêmes. En fait, tout le rapport de force a été inversé. Au-delà des clients, les travailleuses du sexe sont exposées à plus de violences de l'extérieur pour ces mêmes raisons. Les abolitionnistes ont tendance à dire que ce sont les clients qui agressent les travailleuses, mais c'est faux. Lorsqu'un braqueur s'en prend à une banque, on ne cherche pas à savoir s'il en est client. C'est un braqueur. Il en va de même pour leurs agresseurs. Pour les sans-papiers, c'est encore plus infernal, certains agresseurs menacent d'appeler la police eux-mêmes !

Le mois dernier, le meurtre de Vanesa Campos a réactivé le débat sur les conditions de vie des travailleuses du sexe, et plus spécifiquement des trans. Sont-elles exposées à davantage de violence que les autres ?

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Au STRASS, nous observons très clairement que davantage de trans et migrantes déposent plainte auprès de notre service juridique. Elles sont plus ciblées par les agresseurs, car ils savent très bien que le traitement policier dont elles font l'objet est tel que très peu de personnes portent plainte. Parfois certaines décident de se rendre à la police, mais les plaintes ne sont tout bonnement pas enregistrées. Nous avons également vu des cas où elles se faisaient arrêter pour d'autres infractions – alors qu'elles se rendaient au commissariat en tant que victimes. On peut donc définir ces violences de manière très larges, et même en qualifier certaines d'institutionnelles. De façon récurrente, la police mégenre les victimes, les tutoie, les insultes... À un moment donné de ma vie, j'ai travaillé en tant que travesti au bois. Un soir, des officiers de police traînaient par là, je leur ai donc demandé de ne pas traîner trop longuement pour ne pas effrayer les clients, ce à quoi l'un d'eux m'a répondu « c'est ta moustache qui fait peur aux clients. » Les humiliations, les arrêtés municipaux, la pénalisation des clients, les contrôles de papiers, les amendes, etc. La liste est longue. l’été dernier, une trans, Marcia, s’était faite agresser par un client qui disait qu’elle ne l’avait pas prévenu qu’elle était trans. Il refusait de la payer et la menaçait. Marcia a appelé la police et c’est elle qui s’est faite embarquer et tabasser parce qu’elle s’était défendue avec un peu de lacrymo ! Dans le cadre du meurtre de Vanesa Campos, il faut savoir que ça faisait des mois qu'elle tentait de signaler à la police la présence d'agresseurs dans le bois. Il a fallu qu'elle se fasse tuer pour qu'ils finissent par arrêter les mecs. De manière générale, la police a pour idée qu'on ne devrait pas être là, d'autant plus si on est étrangère, et que nous nous exposons nous-mêmes à la violence des agresseurs.

Comme si vous étiez les responsables de la violence dont vous êtes en réalité les victimes ?

Oui tout à fait. À la suite d'une des premières agressions dont j'ai été victime, lorsque j'avais 20 ans, un flic m'a dit « si on te retrouve la gueule en sang dans le caniveau ce sera de ta faute, on t'a prévenu qu'il faut pas être là. » La police en se comportant ainsi pense faire de la prévention, pour le reste, ils pensent que nous nous exposons nous-même à la violence dont nous sommes victimes. La logique de la police est très basique : les travailleurs du sexe cherchent la violence. Mais cela reprend un système de pensée abolitionniste : si on part du principe que la prostitution est une violence en soi, il y a l'idée que les travailleurs du sexe consentent à subir des violences. Cet amalgame entre prostitution et violence empêche la réflexion. Et les réponses politiques sont forcément à côté de la plaque. La seule réponse politique aujourd'hui, c'est la pénalisation. Et le pouvoir ne soutient que des associations abolitionnistes qui ont pour priorité la sortie de la prostitution. En voulant empêcher l'exercice du travail sexuel l’État met les gens en danger.

Selon vous, le meurtre de Vanesa Campos est directement lié à cette posture des pouvoirs politiques ?

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L'endroit où Vanesa travaillait dernièrement était complètement inoccupé dans le passé car trop excentré, pas du tout éclairé, éloigné des grands axes. C'est la criminalisation de son activité qui l'a poussée à se cacher toujours un peu plus. Un grand nombre de travailleuses m'ont dit qu'elles avaient commencé à travailler plus loin à l’intérieur du bois pour la simple et bonne raison que les clients refusent désormais de négocier sur les grands axes craignant d'être interpellés par la police depuis la loi qui pénalise les clients. En faisant de la prostitution un problème, un crime, les pouvoirs se dégagent de toute responsabilité. C’est pour cette raison que les politiques préfèrent se ranger du côté des abolitionnistes et avoir des interlocuteurs privilégiés comme le Mouvement du Nid qui se posent contre la régularisation des travailleuses du sexe sans papiers prétextant que les proxénètes et les trafiquants en profiteraient pour faire venir plus de migrantes. On ne regarde jamais le problème en face. À ce titre, Marlène Schiappa créé son programme « journées d’été du féminisme », un débat a été organisé sur la prostitution avec une abolitionniste (qui a obtenu carte blanche) et aucune travailleuse du sexe. C’est comme organiser un débat sur l’avortement sans convier aucune femme.

Pourtant, le gouvernement En Marche et la ville de Paris ont dernièrement affiché une posture pro-LGBT, d’ailleurs taxée par une partie de la communauté concernée de pink washing. Comment réagissez-vous à cette contradiction ?

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D’un côté, les trans ont toujours été la dernière roue du carrosse LGBT. Sur l’agenda « égalité des droits », qui est relativement restreint au final, les gays ont obtenu beaucoup de choses. Mais on en oublie les questions de justice sociale ou de croisement des discriminations. Avec le mariage pour tous, on rentre dans la norme par contre les questions de transidentité ou de travail sexuel sont plus délicates et entravent cette normalisation. Mais les gens oublient que les grandes manifestations comme Stonewall ou encore les Compton Riots ont aussi été menées par des travailleuses du sexe ! Côté politique, au moment de la Gay Pride, Anna Hidalgo affichait « Paris est fière » absolument partout, et le centre a été repeint dans les couleurs du drapeau LGBT. Au moment où l’un des passages piéton aux couleurs de l’arc-en-ciel a été recouvert d’un tag homophobe, Hidalgo a réagi dans la minute. Nous attendons toujours qu’elle réagisse au meurtre de Vanesa Campos. Rien n’a été dit à ce sujet. Et à côté de ça, la ville de Paris cumule les arrêtés municipaux sur le bois de Boulogne, les voitures des travailleuses sont embarquées par la fourrière, et Paris empoche l’argent. Paris est un proxénète qui profite de femmes précaires, trans pour certaines d’entre elles, sans papiers pour d’autres.

Les problématiques des travailleuses du sexe trans parviennent-elles à intégrer l’agenda des luttes LGBT en France ?

De plus en plus. Le STRASS a intégré l’Inter-LGBT il y a deux ans, ce qui est un grand pas vers une plus grande inclusion dans le débat LGBT. À un niveau international, des associations comme ILGA Europe ou Human Rights Watch par exemple ont pris position contre la pénalisation de la prostitution. Une partie du mouvement féministe se rallie à nos problématiques également, menée par une nouvelle génération, plus inclusive et à distance des logiques abolitionnistes.

Les nouvelles générations semblent relativement plus sensibles aux questions LGBT, aux logiques pro-sexe, etc...

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Ce qui change, c’est qu’avec internet et les réseaux sociaux, une nouvelle communauté virtuelle se forme, s’écoute et s’entraide. C’est d’autant plus le cas chez les travailleuses sexuelles entre lesquelles il existe une véritable solidarité online. Elle contrecarre l’esprit de compétition qui s’est imposé au sein de la communauté après la mise en place des lois contre la prostitution. Je pense aussi que grâce au travail militant, la communauté se reconnaît et se défend. C’est une chose qu’on observe à une échelle internationale : avant, nous étions tous isolés dans nos pays, nos villes, mais aujourd’hui nous pensons une communauté qui dépasse les frontières. Il y a une prise de conscience d’une oppression commune. À un niveau personnel, j’observe aussi des changements. Avant, lorsque j’annonçais que j’étais travailleur du sexe, les gens réagissez généralement de la même façon : « mais pourquoi ? » , « tu gâches ta vie ! » , etc. Aujourd’hui, le ton est davantage bienveillant et respectueux. N’oublions pas que cela reste marginal et dépend énormément des milieux. Dans l’ensemble de la société, les lois contre la prostitution ont obscurci l’image de la prostituion et modifié le comportement des clients. Dans les pays où le travail sexuel est considéré comme un métier à part entière, les gens font preuve de beaucoup plus de respect. J’ai travaillé dans une vitrine en tant que travesti à Amsterdam et l’ambiance est beaucoup plus safe du fait que l’activité sexuelle est légale – il y a des caméras, des boutons d’alarme si besoin, moins de violences policières, etc.

Que souhaitez-vous pour le futur des travailleuses du sexe ?

Qu’elles n’aient plus de problème avec les flics, qu’elles aient accès à des droits, qu’elles ne soient plus pénalisées. Qu’elles travaillent dans la dignité. On ne réglera jamais tout les problèmes, mais il faut de nouvelles situations de recours pour aider les travailleuses du sexe. Il faut qu’elles soient reconnues et protégées.

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