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les stars peuvent-elles (vraiment) se proclamer journalistes ?

L'interview de star à star n'a jamais autant eu le vent en poupe.

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août 27 2018, 11:21am

Image via Instagram.

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Il fut un temps – et un temps pas si lointain – où l’idée qu’une célébrité puisse être interviewée par une autre célébrité – et non pas par un journaliste – était excitante. Une célébrité, posant des questions, traitant l’autre star interviewée comme une personne normale ? Banco ! C’est un peu ce qu'on se disait, au temps où les stars s’adonnant aux joies de l’auto-interview formaient une exception et non une règle. Aujourd’hui, elles sont partout. Ces derniers mois, nous avons pu assister à une interview de Kyle Jenner par sa sœur Kendall pour Vogue Australia, d’une conversation entre Gwyneth Paltrow et Drew Barrymore (avec Cameron Diaz) pour In Style, et sans doute le summum, d'une l’interview d’Emma Stone par Jennifer Lawrence pour Elle.

Le dernier exemple contient des échanges aussi passionnants que : « Emily, t’es la meilleure, quelque chose à ajouter ? » ou « T’es tellement jolie. Comment tu fais ? » Le genre de questions capable de générer des réponses aussi inutiles que (il s’agit bien de véritables citations) « Euh, sans commentaire », « okay » ou « c’est une bonne question ! ». En bref, une agréable conversation entre amies vidée de substance et de réelles questions. De quoi rendre les lecteurs fous de frustration, particulièrement lorsqu’il s'agit d’un magazine payant. Mais avant de s’énerver, considérons ces interviews une seconde pour ce qu’elles sont vraiment : une preuve supplémentaire de notre culte de la célébrité, allant vers un contrôle de l’image de plus en plus totalitaire.

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On aurait du voir venir cette transition délaissant la véritable interview pour sa version aseptisée. Après tout, nous sommes familiers des poèmes personnalisés, des manifestes et des essais que de nombreuses célébrités choisissent d’écrire elles-mêmes, pour éviter d’être associées au traditionnel format de questions réponses – prenons le poème de Taylor Swift pour le Vogue anglais pour exemple. Mais au moins, en préférant créer des formats personnels – souvenez-vous du puissant manifeste visuel de Frank Ocean pour i-D, plutôt que donner des interviews, une star donne un aperçu de son processus créatif et de sa personnalité. Tandis que lorsqu’elles se retrouvent face à leurs propres potes leur posant d’insignifiantes questions, même cet aspect-là disparaît.

Selon Vanity Fair, l’idée même d’être interviewé par une autre personne célèbre, a quelque chose d'irrésistible pour des célébrités déjà habituées à donner un aperçu de leur vie privée à travers les réseaux sociaux. « Ces interviews ont l’avantage de contenter les célébrités qui veulent encore plus contrôler leur image, écrit Kenzie Bryant. Particulièrement celles qui, à l’instar de Paltrow, ont bâti un véritable business sur cette image. Ce format leur permet d'apparaître de manière supposément naturelle et spontanée, entre les pages d'un magazine. » Plutôt que d’être l'endroit où une « personne normale » peut interroger une star sur sa vie et questionner ses choix de carrière, cette nouvelle vague d’interviews de célébrité à célébrité oeuvre au prolongement de la persona virtuelle, déjà savamment mise en scène à la lumière des réseaux sociaux.

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« Si la partie la moins marrante du métier d’acteur est celle qui consiste à vendre une œuvre ou un produit, alors autant le faire avec quelqu’un d’intime, qui ne posera pas de questions difficiles ou trop sensibles, poursuit Kenzie. En général, c’est le travail de l’intervieweur d’ouvrir une fenêtre sur la vie de quelqu’un, de lui faire baisser la garde ou d’aider le lecteur à comprendre ce que représente un moment en sa compagnie. De célébrité à célébrité, le système opère parfois, mais se débarrasse de la vision critique que pourrait avoir un outsider. Au lieu de ça, on se retrouve face à beaucoup, beaucoup de flatteries, de l'ordre de celles que vous réserveraient vos meilleurs amis. »

Le format a pourtant connu de belles heures, il fut même un concept avant-gardiste et excitant. Fondé en 1969 par Andy Warhol, Interview Magazine a été créé autour de ce face à face, permettant la réalisation d'interviews devenues cultes. Leur point fort ? L'intimité qu’elles permettaient de créer en offrant un aperçu brut de vies qu'on n'avait encore jamais vues comme ça ailleurs. Notons quand même que les meilleures interviews ont été réalisées par des « célébrités » dotées d'un arrière-plan littéraire ou journalistique – Joan Didion par Martin Torgoff, par exemple, ou George Saunders par Zadie Smith. Mais tandis que le format d’interview du magazine a perdu de ses qualités novatrices, son contenu a lui aussi baissé, jusqu’à ce qu’Interview disparaisse en Mai 2018. Le magazine serait en train de planifier un nouveau lancement pour septembre, mais son futur demeure incertain et il reste à voir si, malgré la meilleure volonté du monde, la formule autrefois novatrice et aujourd’hui essorée est encore en mesure d’être ressuscitée.

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Car c’est bien le problème de l’interview de célébrité à célébrité : tandis que le concept entend privilégier l’intimité, il finit par éloigner encore plus le lecteur de la star. Et la rend, in fine, encore plus inaccessible. Comment s’identifier à Kylie Jenner si elle n’a suffisamment confiance en personne d’autre que Kendall - sa propre sœur aussi célèbre qu’elle - pour l'interroger sur sa vie ?

L'interview traditionnelle présente bien sûr des risques, notamment celui d’être embarrassé par une question. Ou de compromettre un projet déjà engagé en révélant des informations qui devraient rester confidentielles. S'il peut sembler un brin paranoïaque, le danger est bien réel : souvenez-vous de de l’interview du casting d’Arrested Development qui a fini par amener Jason Bateman à présenter ses excuses pour mansplaining. De célébrité à célébrité, pas de place pour la maladresse - l’idée étant que la personne interviewée soit suffisamment à l’aise pour livrer des anecdotes personnelles mais que l’interviewer reste bien trop poli et sympathique pour lui poser n’importe quelle question gênante. Pour donner un résultat - assez invariablement - très ennuyeux.

Alors oui, les réseaux sociaux y sont pour quelque chose dans la façon dont les célébrités entretiennent leur avatar virtuel. Il fut un temps où une star annonçait un album ou un film des mois avant sa sortie et passait son temps en tournée promotionnelle. Bien souvent, l’histoire retenait moins la musique qu’elle cherchait à vendre que ses étranges réponses à des questions qui ne lui plaisaient pas. Aujourd’hui, les sorties d’album surprise sont devenues la règle et les tournées promotionnelles classiques se font plus rares. Les interviews traditionnelles ont leur lot de grand moments de gêne pour les célébrités stressées, épuisées (rappelez-vous de l’horrible Cara Delevingne en promo pour le film Paper Towns) mais aussi de pépites lorsqu’elles sont bien menées. Quand la critique musicale Alexandra Pollard rencontre St Vincent en tournée, la trouve peu coopérative et le relate dans son papier, elle obtient de plates excuses de St Vincent pour son comportement durant l’interview. Finalement, a posteriori ce mauvais jour permet d'en apprendre plus sur Saint Vincent.

Mais la mauvaise humeur a aussi son lot de moments inoubliables. De l'ordre de celui où Gemma Collins, en pleine promo de son livre, donne une interview devenue virale, où elle répète en boucle au journaliste de lire son bouquin (qui n’est pas encore sorti) et lui demande « avez-vous été briefé sur le livre ? » C’est rare qu’une interview soit un foirage aussi total mais lorsque c’est le cas – avouons que c’est particulièrement jubilatoire. Difficile de dire la même chose du tête à tête Kylie - Kendall, qui manque franchement de second degré. Toute publicité est-elle bonne à prendre ? En lisant un échange entre Diaz, Barrymore et Paltrow se refilant conseils de cure detox et autocongratulations, il y a franchement de quoi en douter.

Cet article a initialement été publié par i-D UK.

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