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qui est damien bonnard, l'aîné de la nouvelle garde du cinéma français ?

Aujourd'hui à l'affiche de « C’est qui cette fille ? », le comédien continue de surgir là où on ne l'attend pas. i-D l'a rencontré.

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juil. 25 2018, 11:46am
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Damien Bonnard a 40 ans. S'il semble important de le dire, ce n'est pas parce qu’il fait beaucoup moins ou franchement plus. Mais parce qu'il semble, à première vue, difficile de confier à un quadragénaire la mission de renouveler le cinéma français, quand on en chargerait volontiers – et parfois trop vite - un jeune à peine sorti du lycée. Ce renouveau, Damien Bonnard l'incarne pourtant depuis 2016, date à laquelle on le découvrait dans Rester Vertical, puissant film d'Alain Guiraudie pour lequel le comédien s'était vu récompensé du prix de la Révélation Masculine. À rebours des registres d’état civil, les yeux rieurs et le sourire en coin, le comédien s'est donc révélé, aux autres et sans doute un peu à lui même, à travers les films qu'on a découvert de lui et tous ceux qu'il nous réserve encore. Décidé à surprendre, à surgir là où on ne l’attend pas, Damien Bonnard enchaine les rôles comme des jobs d’été qui lui permettraient d’en apprendre un peu plus sur le monde et les gens – avant de repartir à la conquête d'un nouveau personnage, la tête pleine et les yeux remplis de souvenirs.

Aujourd’hui, on le retrouve au cinéma à l’affiche de C’est qui cette fille ?, comédie romantique doucement borderline dans laquelle il interprète Jérôme – un barman séducteur qui enchaîne les cocktails et les quiproquos. Sa route croise celle de Gina, (Lindsay Burdge), une hôtesse de l’air cinglée et attachante, face à qui il ne sait plus vraiment quelle attitude adopter. Pour ce rôle, Damien Bonnard sert des whiskys en costume dans un monde qui va décidément trop vite pour lui. I-D l’a rencontré.

Le personnage de Jérôme a un rapport à la réalité profondément décalé, il finit par être très drôle, souvent malgré lui. C’est un aspect de ton jeu que tu avais déjà exploré ?
Ce côté comique m’attire depuis toujours mais je n'avais jamais eu l'occasion de découvrir, tout simplement parce qu'on ne me l'avait pas proposé. Quand je pensais à ce personnage, je voyais quelqu’un prendre un Escalator à l’envers en essayant de monter – c'est possible, mais ça complique un peu les choses. Ou alors quelqu’un qui entre dans un train et qui veut remonter vers l'avant au moment où tous les gens décident de quitter leurs sièges. C’est la façon dont je me représentais cette histoire d'amour : un mec qui veut accéder à l'amour mais qui a un chemin un peu compliqué pour y arriver. Jérôme est un personnage à contresens, c'est ce qui fait sa grande fragilité.

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J'ai lu que pour ce rôle, tu réfléchissais aux moindres détails, notamment à la marque de cigarettes que ton personnage devait fumer. Pourquoi ces détails font-ils sens pour toi ?J'ai besoin de connaître tous les détails de mon personnage : ça me nourrit, même si le spectateur ne voit pas la différence. Une fois sur un court-métrage, je devais avoir une discussion au sujet d’une fille qui n’apparaissait jamais dans le film. Je suis allé sur Google taper son nom et au milieu des résultats, j'ai choisi une image que j’ai imprimée – c'était le visage d'une fille inconnue. Avoir cette photo, ça me permettait d'avoir un visage en tête quand je parlais d'elle.

D'après Nathan Silver [le réalisateur du film], certaines scènes sont le fruit d'un travail d'improvisation. C’est une manière de travailler qui t’intéresse ?
Pour ce film, c’était pas vraiment de l'impro : le scénario était peu dialogué mais les situations étaient hyper précises. Nathan savait exactement comment il voulait que les choses se passent. Dernièrement, j’ai tourné avec Pierre Salvadori qui est à fond dans le texte et j’y ai pris beaucoup de plaisir. Je crois que ce qui est bien, c'est de ne pas avoir de recette qui s'appliquerait de manière systématique. J’aime que les gens s'approprient les choses différemment selon les films sur lesquels ils se retrouvent. Pour celui-là, comme mon personnage va loin dans le quiproquo, je pouvais me lancer dans une espèce de poésie abstraite. Vu que Lyndsay ne parle pas le français, on s'expliquait souvent avec des dessins. On a donc essayé pas mal de choses et construit le film petit à petit. Le problème de l'impro, c'est que ça part vite dans des trucs répétitifs et chiants - surtout pour le spectateur.

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Le film est présenté comme une « anti-comédie romantique ». Que t'évoque cette idée de comédie romantique ?
Pas grand chose. Mais je trouve ça très beau que des gens qui n'ont rien à faire ensemble finissent par se croiser. J’en connais peu mais je crois que la plus belle que j’ai vue, c’est Minnie and Moskowitz de Cassavetes. C'est l’un de ses films les moins connus, il l'a fait au moment où tout Hollywood faisait des comédies romantiques un peu bonbon. Je l'ai découvert un après-midi du mois d'août, et je l'ai relancé une deuxième fois immédiatement après l'avoir vu. Ça va sembler très exagéré mais c’était tellement bien que je me suis dit « tu peux mourir maintenant, ce sera bien ».

En tant que spectateur, qu'est-ce que tu aimes découvrir comme cinéma ?
J'aime beaucoup de choses très différentes. En fait, je crois que ce qui se passe dans notre société influence beaucoup ce que j'ai envie de voir ou de faire au cinéma - mes choix. Il y a des trucs qui me rendent fou dans la vie.

Qu'est-ce qui te rend fou ?
Il y a pas longtemps, j'ai découvert en prenant un train à Montparnasse que maintenant, pour accéder au quai, il fallait passer son ticket sur une borne. Donc tu ne verras plus jamais de gens se dire au revoir ou s'embrasser devant un train, plus personne faire de signes à travers la vitre. Tout ça c'est fini. Est-ce qu'on va continuer à le faire dans les films ou intégrer que c’est terminé ? Plus ça va, plus j’ai envie d'aller vers des cinémas pas si réalistes que ça.

Qu’est-ce qui te plaît dans ce cinéma non réaliste ?
Notre société veut tout le temps que les choses soient vraies. Alors je crois que j'aime de plus en plus les choses qui s'assument comme fausses. Ça me ramène à quelque chose de très enfantin : tu sais que c'est faux mais tu y crois quand même ! En ce moment, j'ai presque envie de faire des films muets. Le cinéma, c'est d’abord une histoire de croyance, qui laisse de la place au spectateur et refuse de tout dire. Je crois que Nathan fait un peu ça.

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On continue de te voir comme un acteur émergent. Qu’est-ce que ça t’inspire ?
C'est peut-être moi qui m'évertue aussi à arriver à un endroit où on ne m'attend pas. On peut te faire jouer ce que t'es dans la vie, ça peut être très cool mais j'aime quand ce métier ne se résume pas à ça. En tant qu’acteur, je crois qu’il faut faire des choix qui vont créer de l’inconfort. Après, il faut avoir des propositions qui vont dans ce sens et c’est vrai que quand t'as une idée de quelqu'un, c'est toujours plus rassurant de le mettre dans une case. Mais comme je fais tout pour brouiller les pistes, ça ne m'arrive pas beaucoup non plus.

C'était évident pour toi d'être acteur ?
Pas du tout ! J'ai fait 10 000 trucs. J'ai arrêté mes études à 16 ans, ensuite j'ai fait du chantier donc pas de lycée. Et puis j’ai passé 6 ans aux Beaux-Arts, pour pas ne rien faire. Ça m'a donné une ouverture sur le monde, une fenêtre par laquelle dont arrivées plein de choses d'un coup. Mais j’étais hyper jeune, donc c'est aussi un endroit où j’ai pu m’interdire d'être moi-même pour pouvoir rentrer dans une case. Le jour de mon diplôme, il y avait l’artiste Alain Fleischer et un mec du Ministère qui avait gardé mes textes pour les faire éditer. Je sais pas ce qui m'a pris mais je les lui ai repris en disant : « on n'édite rien » - le mec se tire une balle dans le pied tout seul. Quelques années après, j'ai rappelé et sa secrétaire m'a dit qu'il était mort.

Comment tu te l'expliques ?
Ça reste incompréhensible. Quelqu'un te propose d'en faire quelque chose et toi tu le gardes pour toi... Après ça, j’ai pris beaucoup de distance. Je suis parti vivre à l'étranger, au Canada, j'ai fait de la pêche pendant plusieurs mois, j'ai descendu des rivières en canoë. Et encore plein d’autres boulots : j’ai fait de la construction de maison, j’ai travaillé pour des artistes et puis je me suis retrouvé assistant de direction dans un laboratoire du CNRS...

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Qu’est-ce qui te plaisait dans le fait de côtoyer des milieux aussi différents ?
À chaque fois, je me retrouvais dans un mini monde fascinant, qui fonctionnait avec ses propres règles. Et puis j'ai fini coursier à Paris. Je livrais plein de prods, des castings, des agents. Petit à petit, je me suis dit que le métier d’acteur était intéressant : tous les mondes qui me fascinaient devenaient accessibles, même si c'était sur des durées plus courtes. C'est ce que j'aime dans ce métier : partir sur un personnage, aller chercher toutes les informations possibles sur lui et garder tout ça avec toi.

Le film se déroule dans un Paris nocturne, très stylisé. Qu’est-ce que cette ville t’inspire ?Nathan a réussi à créer un Paris qui n’existe pas vraiment. C'est intéressant d'avoir le regard de quelqu'un qui n'est pas d'ici. Moi, j'ai grandi à la campagne. Paris n’est pas une ville que j'aime spécialement, je trouve ça pas assez vert. Après, j'y trouve quand même mon compte parce que j'y ai des amis et que j'y travaille. Culturellement, il se passe énormément de choses mais on est quand même les moins doués pour profiter de ce qui est là, du présent. Il peut y avoir un côté conservateur qui me fait un peu chier, ce truc très haussmanien qui bouge pas. Je préfère les pays où les choses se mélangent, où l'architecture est très diverse et où tu peux trouver un immeuble en verre côte à côte avec une église en brique. Je crois que cette diversité joue aussi sur la pensée.

Aujourd’hui, vers quel cinéma as-tu envie d’aller ?
Ça peut aller dans tous les sens, autant du côté de Denis Villeneuve que de Takeshi Kitano. J’ai envie de mettre en scène, mais le plus dur c'est d'écrire, d'arriver à rassembler tout ce que tu veux dire, montrer. Le cinéma est l'endroit où tu peux lier toutes les formes d’art : mais comme j’ai envie de dire beaucoup de choses, il faut que je trouve le moyen de tout rassembler. L’écriture est déjà une étape. Et après, il faut pouvoir rester libre dans la mise en scène : en fait, il faut tout le temps péter des barrières et c’est pas évident à faire. Mais ne pas les péter, c'est pas évident non plus.

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