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sur instagram, @dietprada donne une leçon d'histoire de la mode

On a discuté avec l'anonyme à l'origine du compte Instagram qui pointe, d'une saison à l'autre, les répétitions de la mode qui tendent parfois vers le plagiat.

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août 7 2017, 10:50am

Grâce aux réseaux sociaux, le public peut suivre la mode en temps réel. Une nouvelle manière de consommer qui n'aura bien entendu pas échappé aux marques : leur contenu s'étend aujourd'hui aux livestreams Instagram où sont postées des images de coulisses, offrant aux plus curieux un accès intime aux designers et à leur processus créatif. Une pratique à double tranchant… Comme les maisons de luxe l'ont réalisé ses dernières saisons, ouvrir au public les portes jusqu'alors closes de la mode, c'est aussi s'exposer à l'analyse méticuleuse des observants et donc tendre la joue à la critique.

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En mai dernier, une veste Gucci issue du défilé de la collection croisière 2018 - une collection massivement partagée sur Instagram par la marque - faisait naître un débat : quelle est la différence entre l'hommage et le plagiat ? Certains arguaient alors que Gucci n'avait fait qu'imiter une imitation, en citant la similarité de la pièce avec une création faite main du designer de Harlem Dapper Dan, qui s'était lui-même inspiré des designs de Gucci dans les années 1980. Une séquence qui cristallisait l'un des grands problèmes de la mode : l'obsession des designers pour la transformation du vieux en neuf.

C'est exactement ce qui fait tout l'attrait du compte @dietprada pour tous les nerds de la mode. C'est une compilation de tous ces moments où l'on s'est dit en regarant un défilé : « Tiens, j'ai déjà vu ça quelque part… ». Le concept est simple : poser côte à côte les nouvelles pièces et les anciennes dont elles sont « inspirées ». L'efficacité visuelle est immédiate. Mais attention, le compte n'est pas né d'une mauvaise intention. Le (ou la) créateur (ou créatrice) anonyme du compte @dietprada travaille dans la mode et a fait de ce compte l'extension naturelle de son obsession : étudier l'histoire de la mode pour comprendre d'où viennent les tendances actuelles. Et cette personne a bon espoir de transposer l'exercice visuel d'Instagram au papier, qui lui permettrait de développer davantage. En attendant, on a discuté avec ce mystérieux « quelqu'un » de la difficulté et des risques liés à un compte Instagram secret et des raisons pour lesquelles la mode est un milieu aussi propice à l'appropriation et au plagiat.

Comment est né ce compte ?
Officiellement, on a lancé le compte Instagram il y a deux ans. Au début je m'en occupais avec un pote, aujourd'hui je suis seul dessus. À l'époque on s'asseyait, on faisait défiler les pages de Style.com, on se matait les reports de défilés. Et parfois on se faisait marrer nous-mêmes en les commentant, genre « Mais c'est du Galliano des années 2000, comment ils ont pu faire ça ! » Donc on en est arrivé à faire des collages, à poser côte à côte les collections qui se ressemblaient. On s'est rapidement dit qu'on devait diffuser ça sur le net.

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D'où vous vient cette connaissance pointue de la mode ?
Ça fait maintenant presque huit ans que je travaille dans la mode. Si on y ajoute mes études de mode on arrive à quelque chose comme 12 ans. J'ai eu la chance d'avoir accès à tous les défilés de mode en ligne. J'ai pu tout observer au fil des années, obsessivement parfois, et me contrsuire petit à petit ma propre encyclopédie de la mode. Parfois je me relis des bouquins de Diana Vreeland. L'histoire c'est important, ça nous permet de renouer avec l'origine des choses.

Vous pensez que l'on n'apprécie pas assez l'art du passé ? Parfois on a l'impression que le seul critère de qualité est la « nouveauté ».
C'est exactement ce sur quoi j'ai voulu travailler et me concentrer ces derniers mois : la vitesse ahurissante à laquelle les choses peuvent être copiées. Je me fous que quelqu'un copie une veste Balenciaga des années 1950. On s'en fout, ça fait partie du jeu. Mais quand tu copies un costume homme Balenciaga de la saison dernière… Il y a ce concept de tendances, encore et toujours plus, qui rend le paysage vraiment trop homogène.

Quelle distinction faites-vous entre l'inspiration et le plagiat ?
Je pense que tu peux regarder une vieille pièce, vintage et en tirer de l'inspiration. Mais la plupart du temps, les gens se disent : « Ces pièces-là se vendent, donc si je les copie mes pièces se vendront aussi. » Les gens veulent se faire du fric alors ils copient, plutôt que de se dire : « Oh, ce design est superbe, je pourrais m'en inspirer. »

Selon vous, quels sont les designers et les marques qui parviennent à bien réinterpréter les designs du passé ?
J.W.Anderson. Certaines personnes me répondent, « Ok, mais il a totalement pompé l'imprimé cœur de Saint Laurent ! » Je leur réponds : « Premièrement, Saint Laurent n'a pas inventé les cœurs, et deuxièmement, c'est revisité de manière tellement novatrice qu'on s'en fout ! » Même si c'est copié, c'est copié d'une manière originale, qui fait sens. Il n'y a plus rien de nouveau dans ce monde, tout l'intérêt réside dans la manière dont on réutilise ce qui a déjà été fait. Sinon, il se passe de très belles choses à New York en ce moment, je pense à Landlord par exemple.

Pourquoi y a t-il autant de cas d'imitations dans la mode ?
Parce que la mode est très visuelle et calée sur un rythme si rapide que les imitations en deviennent flagrantes. J'ai l'impression que c'est pareil pour les restaurants. Il y a des concepts de restos qui sont récupérés et copiés tout le temps, mais on ne se dit pas « pour leur saison printemps/été 2018, les restaurants optent pour la tendance poke ! » C'est plus graduel que la mode. La manière qu'ont les aspects commerciaux et visuels de coïncider dans la mode fait de l'imitation une condition de survie.

Dans quelle mesure les cultures de différentes origines entrent en jeu dans ce système d'imitation ?
L'appropriation culturelle sera toujours un aspect important de la mode. Mais en ce moment, la culture noire, street, est l'objet de tellement de dérivés que ça en devient vraiment bizarre. C'est trop. Parce que ça vient de marques belges, de marques françaises qui ont une culture de la street aussi, mais totalement différente. Si une marque new-yorkaise se met à faire du streetwearn je me dis ok, on l'a inventé donc ça fait sens que ça vienne de là.

À quel designer ou quelle marque la mode a-t-elle le plus emprunté ?
À Prada. Prada, c'est tout le temps. Ses archives sont tellement énormes et variées que c'est possible pour un designer de faire « du Prada » sans le faire exprès ! Elle a un champ de création immense. Mais ça se voit quand quelqu'un tend sciemment et grossièrement vers du Prada, avec ce côté très girly, cette utilisation des couleurs, des plumes, du strass. Tu vois ça et la seule réponse c'est : « Oh… c'est SO Prada ! »

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Et qu'en est-il des nouveaux visages de la mode ? Lesquels créent une nouvelle vision en passe d'être imitée ?
Difficile de ne pas dire Balenciaga et Vetements. C'est assez énorme. Ce qui est assez drôle, parce que ce qu'ils font s'inspire beaucoup du Margiela des années 1990. Je pense qu'on emprunte beaucoup à Margiela parce que la marque a su jouer avec des vêtements ordinaires. On va plus se tourner vers Margiela que vers Comme Des Garçons, qui a des formes architecturales et sculpturales beaucoup plus larges. Y faire référence est beaucoup plus flagrant.

@DietPrada

Credits


Texte André-Naquian Wheeler

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