Publicité

des politiques à la pop culture, la dessinatrice cécile iaciancio taille tout le monde

En alliant trait enfantin et humour corrosif, cette artiste vient ranimer un genre historique injustement délaissé par les jeunes : le dessin satirique.

|
juin 12 2018, 10:54am

© Cécile Iaciancio

Publicité

On se souvient de la métaphore marquante qui avait suivi les attentats de Charlie Hebdo : dans les cortèges, des centaines de stylos brandis comme des armes, des messages griffonnés et autant de dessins tendus comme des poings levés. Dans sa terrible actualité, le drame du 7 janvier 2015 venait rappeler la force de frappe des images, capables de provoquer la haine jusqu’à faire couler le sang. Depuis, que s’est-il passé ? Charlie Hebdo a refait surface, défendant une liberté de ton oscillant entre politiquement incorrect et ressorts comiques un peu usés - voire franchement misogynes. Essentielle à l'heure où l'on préfère se contempler par écrans interposés plutôt que se parler, l'ironie n'a pourtant pas dit son dernier mot. Ici et là, de nouvelles voix s'élèvent, pointant du doigt une société qui, pour éviter de se moquer d'elle-même, préfère rire aux dépens des autres. Pour se faire entendre, Cécile Iaciancio a choisi le dessin, même si « c'est pas un truc cool parce que pour le comprendre, il faut vraiment s’y intéresser ». À 27 ans, après avoir abandonné des études qui ne lui correspondaient pas, cette dessinatrice basée à Paris croque l'actualité d'un trait naïf et coloré. Mais s'il lui sert à griffonner des croquis apparemment enfantins, son crayon taille dans tout ce qui bouge. Macron, la Manif pour tous, Tinder, Daesh, Kim Kardashian, les Anges de la téléréalité... d'un trait acéré soutenu par de sérieuses punchlines, Cécile s'attaque à tout ce que le libéralisme produit de drôlement révoltant. Le résultat est grinçant, moqueur comme la caricature d'un prof qu'on dessinerait en cours, planqué près du radiateur, avant de la faire passer sous les tables. Élevée à l'humour de Fluide Glacial, celle qui a découvert le dessin par Wolinski célèbre un politiquement incorrect lancé sur une nouvelle voie : s'en prendre au pouvoir plutôt qu'aux plus faibles, laissant à d'autres le rôle de faire de leur crayon une arme pour mieux donner au sien la forme d'un doigt d'honneur.

Comment en es-tu venue au dessin ?
Je suis revenue aux études sur le tard, j’étais en BTS design graphique à Condé mais j'ai abandonné il y a quelques mois. Le rythme, le contenu des cours, rien ne me convenait. J'ai fini par me lancer à fond dans ce qui me plaît, à me forcer à faire 5 dessins par semaine. C'est pas évident, il faut que je trouve une idée et que ce que je fais ne rentre pas forcément pas la définition habituelle du dessin satirique mais j’ai enfin le sentiment de savoir ce que je veux faire.

Tu as toujours été dans ce registre de dessin ?
J'ai toujours eu ce trait enfantin. J'ai bien sûr pris des cours, mais la perspective, le dessin parfait, ça ne m'a jamais vraiment intéressée. Quand j’étais petite, mon père cachait des BD de Wolinski derrière un cadre photo. Le jour où je suis tombée dessus, j’ai essayé de les reproduire, donc je crois que mes premiers dessins étaient des dessins de cul. Mes références sont assez punk. Mes parents lisaient Charlie Hebdo et j’aime beaucoup le roman graphique, qui tourne autour d’histoires un peu trash, quasiment toujours écrites par des hommes.

Publicité

Le fait que ce soit un milieu très masculin, c’est quelque chose que tu as pu ressentir depuis que tu t’es lancée ?
Oui, bien sûr. J'ai envoyé plein de mails à Fluide Glacial, à d’autres magazines satiriques connus. Le seul mec qui m'a répondu m'a fait des remarques sur ce que je faisais de type « je suis pas fan du fond blanc ». Ça a été dur mais je me suis rendu compte que j’avais deux options : soit je m'adaptais à ce qu'ils me demandaient, soit j'imposais mon truc. Il y a des femmes qui percent mais j'ai l'impression que pour réussir, il faut rester dans un truc « féminin ». Comme si on te disait : « Ok t'as le droit d'être artiste, de dessiner mais il faut que ça reste un peu mignon, tu peux dire des choses mais surtout ne sois pas trop trash ».

Comment tu trouves ton inspiration ?
L'actualité, à fond. En ce moment je m'intéresse beaucoup aux mouvements des femmes et des LGBT. C’est quelque chose que je ne m'autorisais pas beaucoup à faire avant. Je suis lesbienne et pourtant, je rejetais ce côté engagé, parce que t’as toujours peur de passer pour la meuf hystéro. Je suis arrivée à Paris il y a deux ans, c’est là que j'ai rencontré des gens qui m'ont réveillée sur ces sujets-là. J'ai 27 ans et j'ai l'impression que j’ai pris conscience de tout ça hyper tard. Maintenant, je n'arrive plus à faire abstraction, à fermer les yeux, je suis révoltée par absolument tout ce qui se passe en ce moment.

Publicité

Tu représentes des figures publiques, notamment des politiques.
Pour moi, Trump définit exactement tout ce qui est détestable aujourd'hui. C'est le visage du démon, et c'est vrai qu'il s'en prend plein la gueule mais franchement j'arrive pas à faire autrement. Macron dernièrement, m'inspire beaucoup. J'aime bien Angela Merkel, mais j'avoue que ça me fait un peu chier de taper sur une femme en ce moment. Mon créneau en ce moment, c'est de taper sur du mec blanc. J'essaie d'être drôle, de tendre vers quelque chose d'universel, sans me dire que je vais servir telle ou telle cause mais je suis tellement énervée que j’ai du mal à être moins politique. Ma mère me dit toujours « ne montre pas des visages comme ça, tu vas avoir des problèmes ! ». Mais je me dis qu'à un moment, si personne ne parle, si on a tous peur, il ne se passera rien !

J'ai lu que tu avais été bloquée par Booba, c'était quoi l'histoire exactement ?
C'était un dessin random que j’ai fait quand j'étais encore à l'école. J'ai repris les paroles d'une de ses chansons, je l'ai dessiné en meuf sur une Ferrari et il m'a bloquée ! D’un côté, j'étais flattée : je me suis dit qu'il avait vu mon dessin. Mais à la fois je me suis dit « mec t'as tellement pas de second degré c'est chiant ! » J'adore Booba alors que le mec balance sur les meufs comme pas possible et je pourrais être très énervée contre lui mais non. J'ai souvent l'impression d'avoir une idée en tête, que les gens ne captent pas de la même manière que moi. Je trouve ça hyper dommage que l'ouverture d'esprit ne soit pas plus répandue ! Je veux bien qu'on ne puisse pas rire de tout mais bon...

Donc tu veux bien qu'on ne puisse pas rire de tout ?
Ça dépend qui et comment. J'ai l'impression d'être un peu marginalisée, ne serait-ce que par ma sexualité - même si je ne suis pas une femme noire ou arabe - donc j'ai l'impression que j'ai le droit. Un mec blanc hétéro qui va utiliser le terme « gouine » ou « pédé », tu vas pas le ressentir de la même manière que si c'est moi qui le dis en te parlant d'un pote !

Publicité

Tu travailles peu sur ordinateur. Pourquoi restes-tu attachée au papier ?
J'aime le côté enfantin et naïf du papier. Je vois quelque chose de plus authentique et puis physiquement, je me sens plus à l'aise. Le crayon, c'est un outil impulsif, spontané - comme quand je parle. C’est pas évident d’attirer l’attention sur un travail qui dépend du papier. J’ai l’impression que le dessin, c’est pas un truc cool : pour le comprendre, il faut le regarder, s'y intéresser. C’est moins facile à diffuser que de la musique que tu entends quand tu vas en soirée.

Tu as souvent l'impression d'être incomprise dans ton travail ?
Un jour, j'ai dessiné Kim Kardashian de dos et sur ses fesses, j'avais dessiné deux têtes d'enfants noirs. L'idée, c'était de parler d'appropriation culturelle, de dire que la nana veut bien être noire quand ça l'arrange. Je trouve ça dommage de devoir toujours m’expliquer. Il y a quelque temps, j'ai écrit à Jean-Louis Costes, qui m'a conseillé de ne pas mettre autant de texte, de laisser les gens réfléchir sans leur apporter directement la réponse. C'est aussi ce que j'essaie de faire en ce moment, ne pas donner du tout cuit.

D'autres dessins de Cécile sont à découvrir sur son site et sur son compte Instagram.

more from i-D