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avoir 20 ans et s'engager en russie en 2017

On a sillonné les rues de Saint-Pétersbourg pour comprendre les raisons de l'engagement politique d'une jeunesse qui n'a plus peur de prendre des risques pour changer son pays.

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juil. 5 2017, 3:20pm

Tous les ans le 12 juin, la Russie célèbre sa fête nationale. Cette année, la fête qui devait comme d'habitude se contraindre à une série de marches et parades patriotiques a finalement mis en lumière toutes les dissensions politiques qui meurtrissent le pays.

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En Une des journaux politiques du monde entier : les manifestations anti-corruption du pays, marquées par une présence visiblement accrue des millenials dans les rues. Cette même jeunesse, pourtant régulièrement décrite comme flemmarde, apathique ou peureuse, au choix. De quoi se demander ce qui l'a poussée cette fois-ci à battre le pavé avec autant de fermeté.

Parce que la mobilisation fut pour le moins impressionnante, considérant bien que, dans la Russie de Poutine, décider d'aller manifester dans la rue ne se fait pas à la légère. Depuis 2004, tous les rassemblements, toutes les marches et démonstrations civiles ont été sévèrement sanctionnées par les autorités ou violemment dispersées par la police. Même les manifestations qui parviennent à obtenir une autorisation se concluent généralement en arrestations massives. Et l'arrestation n'est qu'un début, puisqu'elle précède au règlement d'une amende de 10 500 roubles (environ 150€) et à un passage en prison qui peut s'étendre jusqu'à 14 jours. Vient s'ajouter le risque d'un licenciement de son travail, d'une expulsion de la fac et de l'ouverture d'un casier judiciaire forcément préjudiciable à tout plan de carrière. Mais aujourd'hui pour beaucoup, tout cela semble être devenu un petit prix à payer dans l'optique d'un combat plus grand pour la liberté.

Peut-être que cet éveil de conscience politique chez la jeunesse russe est à analyser au niveau mondial. Comme elle, la jeunesse américaine a vu l'état de son administration, et son futur avec, s'assombrir de gestes conservateurs et réactionnaires. Elle aussi s'élève.

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Mais il faut à prendre en compte des années de colère accumulée, bouillonnante, contenue. La réponse à une corruption qui s'observe à tous les niveaux de l'État russe, à une qualité de vie qui pique du nez et à la malhonnêteté d'un système. Autant d'éléments perturbateurs qui ont eu leur rôle à jouer.

La montée en puissance du leader de l'opposition Alexey Navalny, connu pour avoir enquêté sur la corruption du régime de Poutine, a redonné de l'espoir à la jeunesse russe. Cette jeunesse qui voit clair dans la propagande étatique ; qui constate avec dépit à quel point elle est éloignée des réalités du pays, de la vérité, et qui ne se reconnaît en rien dans les valeurs défendues par son gouvernement - souvent haineuses, discriminatoires.

Pour saisir plus en profondeur ce qui a poussé les jeunes russes dans la rue, i-D est allé leur poser la question, directement, dans les rues de Saint-Pétersbourg. 

Lisa, 20 ans et Sasha, 21 ans

Lisa : On est allés à notre première manifestation cette année. On suit beaucoup Alexey Navalny, et c'est vraiment super de voir naître une telle opposition, proactive. Avant, les jeunes se désintéressaient de la politique, considéraient qu'elle n'avait rien de pertinent à apporter à leur vie. Poutine et Medvedev incarnent une politique vieille et ennuyeuse, mais Navalny et son équipe parlent directement à la jeunesse, dans le langage de la jeunesse. On se retrouve dans ce discours. On est tous d'accord sur le fait que la Russie doit s'améliorer, et on va tout faire pour. On peut enfin espérer que les choses changent, même un tout petit peu. 

Sasha : La manifestation du 26 mars était tout à fait pacifique. C'était une parade joyeuse, avec des gens de tous les âges. L'ambiance le 12 juin était complètement différente : si tu sortais une pancarte, tu te faisais arrêter dans la seconde, et la police se jetait sur tout le monde. J'ai l'impression que le gouvernement s'en fout des gens. Les impôts sont très élevés, le niveau de vie est catastrophique pour beaucoup de monde. Et encore, on peut se considérer chanceux de vivre à Saint-Pétersbourg. C'est dans les petites villes que c'est le plus dur. 

Iskander Vakhidov, 24 ans

Dans notre pays, il parait normal d'ignorer la politique. Mais pour moi, élever sa voix dans la rue est devenu le seul moyen de changer les choses. Aujourd'hui, le gouvernement se bat systématiquement contre les gens, il essaye de faire peur aux gens, de les destituer petit à petit de leurs droits constitutionnels. Le 26 mars, il y avait des dizaines de milliers de manifestants, ça faisait plaisir à voir. C'est le seul moyen de montrer au gouvernement que son système ne nous va plus. Rester silencieux chez soi n'a jamais fait avancer les choses. Le président s'en fout de la constitution, de nos droits. Tout ce qu'il lui importe, c'est d'assouvir sa mégalomanie et son désir de grandeur. Les gens commencent à en avoir marre des mensonges et de la corruption. Dans ce pays, rien n'est pensé pour faciliter la vie des gens. Rien qu'aller à la fac, ça a été un parcours du combattant pour moi. La plupart de mes cours avaient lieu dans les derniers étages de l'université, sans aucun accès handicapé - et j'y allais tous les jours. Et une fois que j'ai eu mon diplôme, je me suis rendu compte que c'était impossible pour moi de trouver du boulot. Le système législatif russe n'aide pas les handicapés à s'intégrer en milieu professionnel. Elle rend au contraire les choses encore plus difficiles ! J'aurais pu bosser pour une des plus grandes entreprises russes mais personne n'a osé m'engager, par peur des inspections. 

Lolja Nordic, 28 ans et Olga Shapovalova, 29 ans

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Lolja : Après le mouvement de contestation qui s'est tenu sur la place Bolotnaya de Moscou entre 2011 et 2013, les gens ont été un peu refroidis par le grand nombre d'arrestations et d'emprisonnements. Les soulèvements se sont calmés. Mais cette année, les jeunes bouillonnent. Les affrontements de la  place Bolotnaya nous paraissent loin, on n'a plus peur. Ça fait déjà quelques années qu'on participe à des rassemblements féministes. Tous les 8 mars il s'organise une manifestation féministe à laquelle on participe, et il y a toujours un groupe féministe présent à la marche du 1er mars. Le 8 mars dernier, les arrestations ont été particulièrement violentes, on n'avait jamais vu ça. Peut-être parce que cette fois-ci l'événement n'était pas légalement autorisé. Dès qu'une personne se mettait à chanter un slogan ou sortir une pancarte, elle était immédiatement emmenée, arrêtée. On a dû cacher nos pancartes, mais j'avais acheté des roses rouges, donc on s'est retrouvés à marcher tout le parcours avec des roses au bout de nos bras levés, en signe de protestation. Difficile de nous arrêter pour ça. 

Olga : Ces 15 dernières années, la génération Poutine a grandi. On parle d'une génération qui n'a connu aucun autre président, qui a toujours bien vécu, qui a passé son adolescence dans une Russie prospère, quand le prix du pétrole était élevé, que les magasins étaient remplis, que la vie était agréable. Mais aujourd'hui les restrictions s'accumulent, les prix grimpent, les salaires stagnent et l'aide sociale est quasiment inexistante. Nous sommes une génération consciente d'être spoliée par l'État. Récemment, pendant une manifestation pro-LGBT et féministe, j'ai vu la police tenter d'emmener de force un groupe de personnes. Sur le coup je me suis demandé ce que je pouvais faire. Il y avait ce policier juste en face de moi. Je me suis mise à lui caresser les fesses. Il y avait beaucoup de monde autour. Au bout d'un moment il s'est retourné pour essayer de comprendre ce qui se passait, et dans ses yeux je n'ai vu que peur et confusion.

Du coup je me suis dit qu'il faudrait que la police ait peur de nous, pas l'inverse. On a peur d'eux alors qu'ils sont là pour nous protéger, nous servir. Ils ne sont là que pour nous tabasser, nous effrayer. Lors de manifestations de ce genre, on doit penser en groupe, massivement, pas simplement filmer ce qu'il se passe avec nos téléphones. On doit agir solidairement, faire attention les uns aux autres. Aller manifester n'est même plus suffisant, maintenant il faut commencer à éduquer ceux qui nous entourent. 

Paul Esipovich, 20 ans

J'ai commencé à m'intéresser à la politique à 18 ans, quand j'ai dû voter pour la première fois. Il y a un truc qui m'a vraiment mis en colère récemment : la construction d'un nouveau stade en ville, pour la Coupe du Monde 2018, et tout l'argent qui a été volé pour la mener à bien. La machine gouvernementale est corrompue à tous les niveaux. Les membres de ce gouvernement n'en ont rien à faire des intérêts du pays. Si les jeunes s'impliquent de plus en plus en politique en ce moment, c'est principalement grâce à Alexei Navalny. C'est le premier homme politique russe à utiliser YouTube, et ses vidéos sont virales. Et puis je pense que l'accès libre à l'information nous pousse également à nous engager davantage. Après les manifestations du 12 juin, j'ai été arrêté et emmené dans un commissariat de police en banlieue, parce que tous les postes centraux étaient déjà pleins. J'ai dû attendre 24 heures pour un procès et une amande. 

Varvara Mikhnova, 24 ans

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On me demande souvent pourquoi je vais manifester. En Russie, rester chez soi c'est normal. Ne pas aller manifester, c'est normal. Si tu vas manifester, il faut expliquer pourquoi, te justifier. On ne sait peut-être pas encore comment changer et renverser ce système, mais il faut bien commencer quelque part, et prouver aux gens qu'on peut être politiquement actif. Pendant les manifestations il y a un fort esprit unitaire, on se rend compte qu'on n'est pas seul, et qu'on peut changer les choses tous ensemble. Les jeunes s'engagent de plus en plus en politique, Navalny a réussi à les secouer. Quand j'étais à l'école, je n'étais pas aussi éduqué politiquement que les ados d'aujourd'hui. Navalny a su trouver les bons canaux de communication - les réseaux sociaux et YouTube - pour toucher la jeunesse. Et puis il parle de sujets très sérieux d'une manière très simple et accessible. L'idéal selon moi, ce serait de changer ce système politique qui stagne. 

Danila Gavrin, 26 ans

La corruption de ce pays me dégoute. Le gouvernement ne travaille qu'à son propre profit et jamais dans l'intérêt du peuple. Ça me fatigue de voir encore et encore les vestiges de la société et des valeurs soviétiques. Ça me fatigue de voir des personnes âgées dans des boutiques, qui ont bossé toute leur vie pour l'État russe, et qui comptent leurs pièces pour s'acheter à bouffer. Ça me fatigue de constater que personne ne tient ses promesses dans ce pays.

Je suis allé manifester le 12 juin. La police a dit qu'on était 900 alors qu'on était au moins 5000. J'ai été arrêté, j'ai passé une nuit et une journée au poste de police dans des conditions horribles, à dormir sur un banc. On m'a condamné à cinq jours de prison et une amende de 10 000 roubles. En détention avec moi il y avait un mec de 20 ans qui avait prix dix jours de prison. C'était un français, un mec qui passait par là par hasard et qui ne participait même pas à la manifestation. 

Credits


Texte Anastasiia Fedorova
Photographie Dima Komarov

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