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au cinéma, la jeunesse de marseille explose dans « shéhérazade »

Romance impossible entre deux jeunes grandis dans les quartiers de Marseille, « Shéhérazade » sort aujourd’hui en salle, et c’est un bijou.

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sept. 5 2018, 11:42am

Photographie : Manuel Obadia-Wills

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À la genèse du film, il y a un fait divers. « Je suis tombé sur un article qui évoquait le procès d’un gamin de 17 ans habitant le quartier de la gare Saint Charles à Marseille. Il était dans une relation amoureuse avec une fille de son âge et vivait de sa prostitution. J'ai construit une histoire à partir de ce point de départ » raconte Jean-Bernard Marlin. À 38 ans, Shéhérazade est son premier long-métrage, un « rêve d’enfant » auquel il aura fallu croire fort et s’accrocher sans ciller pour le faire exister. Le résultat est à la hauteur de ce « parcours du combattant » et des embûches rencontrées, couronné par une sélection à la Semaine de la Critique à Cannes et par l'objet qu'il donne à voir : un film solaire et nerveux, traversant les marges et ses vies oubliées mais aussi un cri – urgent mais plein d’espoir – signalant l'existence d'un horizon plus bleu. À travers la rencontre entre Zac (Dylan Robert) et Shéhérazade (Kenza Fortas), ce sont deux milieux qui se croisent, celui de la délinquance et de la prostitution. Un monde d'hommes contre un univers de femmes, des marginalités qui se tolèrent, collaborent et s'entraident parfois mais qui ne s'aiment jamais. D’obstacle à leur amour, la prostitution va finalement devenir un lien entre Zac, tout juste sorti de prison et Shéhérazade, livrée à la crasse du quotidien et à la précarité du bitume.

« Shéhérazade, c'est une fille qui a besoin de se faire aimer, raconte Kenza Fortas. Je me suis jamais prostituée mais ça, c’est quelque chose qui me ressemble. Je viens d'un quartier et là-bas, c'est difficile d'aimer. On fait les durs et par pudeur, on a un peu honte de dévoiler nos sentiments. » Venue au casting sur les conseils de sa mère, Kenza a 17 ans et voit son personnage comme une fille « forte, touchante et pleine de vie ». Face à elle, il y a donc Zac, incarné par Dylan Robert - à peine un an de plus qu’elle, un sourire en coin et des yeux verts qui racontent déjà des vies multiples. Entre lui et son personnage, les contours ont tendance à se flouter et souvent, à se confondre. « J'ai pas fait de foyer mais il y a beaucoup de liens entre Zac et moi. J'avais 16 ans la première fois que je suis rentré en prison. J'imaginais qu'une chose : faire le plus gros coup du monde et repartir en moto à la Braquage à l'italienne. Et puis, j'ai rencontré mon éducatrice, Émilie. C'est elle qui m'a boosté à passer le casting » raconte Dylan. Les deux acteurs se sont rencontrés au collège, avant de se perdre de vue et de se retrouver par hasard sur le film.

À l’écran, difficile de faire la part des choses entre documentaire et fiction tant les comédiens se jouent des lois de l'interprétation. Leur accent à couper au couteau et la nervosité de leur présence ne trompent pas : dans leurs regards, on lit les bagages du passé et l’irrésistible appel du large – échapper à leur condition sociale pour s’extraire, coûte que coûte, de leur milieu d’origine. « Faire appel à des non-professionnels était fondamental pour moi : c'est un geste politique. Je voulais mettre en avant des corps, des visages, des gens qu'on ne voit pas au cinéma et qui ont autant le droit d'exister que les autres, raconte Jean-Bernard Marlin. Des gens qui ne rêvent pas de cinéma, tout simplement parce qu’ils n'ont ni les codes, ni l'accès à l'information pour en faire alors qu’ils en feraient aussi bien que les autres. Au niveau esthétique, je voulais croire à leurs attitudes, à leur langage, à leurs comportements, à leurs gestes. J'aurais jamais eu tout ça en tournant avec des acteurs professionnels. »

Autour des personnages et au centre même de leurs vies, il y a aussi Marseille, une ville qu'ils se disputent, s'approprient et que chacun tient dans son coeur. « Le 3ème arrondissement, c'est le quartier le plus pauvre d'Europe, raconte Dylan. Chez nous, le grec est à 2 euros 50. À Marseille, tu peux commencer par un vol de téléphone, te retrouver endetté parce que t'as volé le frère de la mauvaise personne et finir par t'acheter un tarpet pour passer à un haut niveau. » Les stéréotypes qui ternissent la réputation de leur ville et minent les espoirs des jeunes des quartiers, les acteurs du film les connaissent : « C'est des mots qui font souffrir les jeunes, ça leur rajoute un poids et ça donne des générations plus nerveuses, poursuit Dylan. C'est comme dire à quelqu'un qu'il est con : il va toujours être con. Il faudrait plutôt leur dire que c'est de très bons jeunes ! » Berceau de rayons de lumière, de tragédies individuelles et d’histoires collectives, Shéhérazade donne à voir la ville dans sa dualité, à la fois refuge et repoussoir, qu’il faut parfois se résoudre à fuir lorsque l'on veut s’en sortir. « Marseille, c'est ma ville, explique Kenza. J'y suis née et j'espère y mourir. Grâce à ce film, on montre aussi que Marseille a plein de faces cachées. Je comprends pas qu'on en parle pas ! » Éclairé par le soleil, le film n’en donne pas moins à voir la misère d'une jeunesse oubliée, grandie au bord de la Méditerranée et loin des projecteurs. « J'ai un rapport affectif à Marseille, ma mère y est née, ses grands-parents y sont arrivés en bateau, raconte Jean-Bernard Marlin. Ce que j'apprécie dans cette ville, c'est que tout le monde a des origines diverses, le franco-français n’existe pas. C'est une ville sauvage, qu'on a du mal à maîtriser, que ce soit au niveau des politiques que de la nature. Et puis il y a cette lumière. »

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Tendu par l’urgence, le récit du film se fond dans celui du tournage, menacé par l'irruption d'une violence réelle et par les démêlés judiciaires de certains acteurs. La tragédie n'est donc jamais loin et lorsque les fantômes du passé guettent, c'est avec le risque d'atteindre un point de non-retour. « Le film a été à deux doigts de m'échapper. Certains acteurs avaient des audiences au tribunal pendant le tournage, il y avait des problèmes avec les bandes de certains quartiers dans lesquels on avait prévu de tourner : il a donc fallu changer de décor. C'était un peu chaotique et en même temps, c'est ce qui fait la folie du film, sa spontanéité. » Deux mois avant le tournage, les acteurs commencent à travailler, la rencontre avec le réalisateur s’opère et la confiance s’installe, seule garantie réelle du projet. « On a créé un truc très fort entre nous avant le tournage et je suis certain que c’est ce qui a sauvé le film. » Shéhérazade n’en demeure pas moins une oeuvre d’allers retours, de voyages entre le monde ouvert et le milieu carcéral, la liberté et la menace - diffuse mais omniprésente - de l'enfermement.

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Depuis le film, les vies de Dylan et Kenza ont changé : « en ce moment ma vie, c’est la kiffance, résume Dylan. Avant ça, j'imaginais que ma seule réussite, ce serait l'argent. Aujourd'hui, je suis un jeune de quartier mais je suis aussi acteur. Je savais pas qu’avec ou sans caméra dans ma vie, je pouvais la vivre pareil. » Ce nouveau champ des possibles s'ouvre aussi pour Kenza : « Je te mens pas, ma vision de la vie avant, c'était banal. Je me voyais grandir, avoir des enfants, m'en occuper toute ma vie, faire le ménage. J'étais renfermée dans ma bulle. Aujourd'hui, je m'ouvre plus sur le monde et je me dis que la vie c'est pas que ça. J'ai envie de vivre pleinement, je veux faire ce que je veux, et je veux faire des films encore et encore ! » Pour les jeunes qui l'ont vécu et pour tous ceux qui le verront, Shéhérazade est de ces films à même de changer la vie. Capable de faire rêver de cinéma en donnant voix, contour et épaisseur à des jeunes trop souvent réduits à leurs ombres. « Un jour, je me suis fait tatouer "Vatos un jour, Vatos toujours" par rapport au film Les Princes de la Ville, raconte Dylan. Avant Shéhérazade, je connaissais rien au cinéma mais mes films cultes, c’est Scarface, La Cité de Dieu, les Princes de la Ville et Go Fast. Pour nous, ces films, c'est comme le rap. Tu prends Sadek, Ninho, 4keus ou Moha La Squale, les jeunes de cité, ils les écoutent parce qu'ils se ressentent. Ces films-là, c'est pareil, on se ressent dedans. » Tout près de la Cité de Dieu, de Tony Montana et des films de gangster, une jeunesse qu’on ne regarde pas pourra désormais se reconnaître - et peut être aussi s'aimer - dans un film : Shéhérazade.

Crédits


Photographie : Manuel Obadia-Wills

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