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vous devez absolument voir thelma, le thriller lesbien et fantastique de joachim trier

Le réalisateur de Oslo 31 Août revient avec le récit initiatique et mystique du coming-out d'une jeune fille.

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nov. 22 2017, 3:57pm

On connaissait l’attrait de Joachim Trier pour la jeunesse. Avec Oslo 31 Août, propulsé à Cannes en 2011, le réalisateur norvégien faisait le pari de réadapter à l’écran Le Feu-Follet, roman phare de Drieu la Rochelle, emprunt de romantisme noir. Au détour du personnage d’Anders, ex-junkie errant dans un Oslo inanimé, le film racontait la descente aux enfers d’un misfit moderne, en décalage totale avec les moeurs et les diktats de la société. Du même coup, son réalisateur dressait le portrait d’une certaine jeunesse – en marge du système et laissée pour compte. Après un film aux faux-airs de blockbuster (le colossal Back Home avec casting international à la clé), Joachim Trier revient avec Thelma – et c’est une très bonne nouvelle, pour plein de raisons. La première, parce qu’il s’agit d’un teen-movie queer et qu’il nous rappelle à quel point Joachim Trier sait filmer la jeunesse. Sans la juger ni la fantasmer. C’est l’histoire de Thelma (Eili Harboe, imposante dans son premier rôle), une étudiante pieuse et provinciale qui débarque à Oslo et tombe sous le charme d’une mystérieuse jeune femme, Anja (interprétée par Okay Kaya). Entre deux séquences d’humiliation collective sur le campus et le douloureux apprentissage de ses désirs naissants, Thelma doit faire face à un problème qui dépasse les lois de l’attraction : elle est dotée de pouvoirs surnaturels. Le film est un savant mélange entre un body-horror subtil et le conte initiatique. À l’instar de Grave de Julia Ducournau, on s’empare du gore et du fantastique pour saisir la complexité de notre époque - la difficulté de grandir et s’épanouir dans tout ça. i-D a rencontré Joachim Trier pour parler de sa fascination pour les sorcières, d'amour et de son admiration pour les réalisatrices françaises.

Du personnage d’Anders, ex-toxicomane solitaire et taciturne (Oslo 31 Août) à Thelma, première de la classe plutôt pieuse, vos personnages incarnent une certaine idée de la jeunesse. D’où vient votre attirance pour la marginalité ?

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Thelma et Anders se ressemblent… L’un et l’autre peinent à s’accepter, s’aimer et se comprendre. L’un et l’autre vivent avec cette impression d’être en décalage avec le monde, de ne pas être au bon endroit, au bon moment. De ne pas être en phase quand tout le monde l’est autour. C’est un conflit interne universel, qui répond à une double ambition personnelle en tant que réalisateur : faire des films à même de retranscrire les émotions brutales qui nous parcourent et qu’on ne confie qu’à ses amis proches. Et en même temps, réussir à les faire jaillir à l’écran au détour d’un cinéma puissant, émotionnel qui célèbre le pouvoir des images. J’essaie de combiner ces deux idées dans mes films : la violence et l’esthétique. D’où mon attrait pour les personnages qui, un peu comme moi, marchent légèrement en marge du monde. C’est aussi la période de l’adolescence qui m’intrigue : la découverte de son corps, la double symbolique qui en découle. Se l’approprier et donc, s’en détacher.

Thelma est votre premier film non-réaliste. Pourquoi ce choix du fantastique et du gore pour explorer la sexualité féminine ?

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Si je réfléchis un peu, je crois que les meilleurs films d’horreur et thrillers fantastiques que j’ai vus sont ceux qui ont su questionner la friabilité, la dislocation de l’être. Rosemary’s Baby de Polanski s’attache à dépeindre les tourments d’une femme qui bascule dans la schizophrénie, Dead Zone, de Cronenberg aussi… La veine fantastique permet de mettre en lumière les liens complexes entre la tête et le corps. Dans le cas de Thelma, l’épilepsie devient symptomatique d’une crise identitaire. Sans basculer dans la psychanalyse de comptoir, je dirais de Thelma qu’il est est avant tout un film sur nos désirs les plus enfouis qu’on cache et qui ressurgissent malgré nous. C’est un film sur le pouvoir du refoulé. Je suis un mec libéral : j’aime l’idée qu’on puisse exploser, déborder, se sentir libre de vivre nos rêves et nos désirs. En un sens, le cinéma me permet de conjurer en les exposant, les peurs et les tabous qui nous empêchent de les accomplir. Alors même avec 200 images de synthèse et la veine fantastique qui le parcourt, Thelma reste un film construit autour d’un thème profondément humain et universel : le lâcher prise. C’est un sentiment qui passe par la tête mais aussi par le corps. Parce qu’il est, dans nos sociétés contemporaines, un instrument de pouvoir et de marchandise. Surtout le corps féminin, sur lequel repose une pression inimaginable. Comment accepter son corps lorsqu’on est une jeune femme et qu’on évolue dans un environnement qui l’idéalise et le contraint tout à la fois ? Aujourd’hui et d’autant plus parce que la représentation du corps s’est démultipliée sur les réseaux sociaux de façon torrentielle et violente, la quête de l’identité passe essentiellement par le corps. Et le reconquérir n’est pas évident pour tout le monde.

Le film est également un récit d’apprentissage au féminin. Lorsque Thelma est invitée à une fête, sa nouvelle bande d’amis lui propose de fumer sur ce qu’elle croit être un joint. Elle pense être sous l’effet de la drogue, on lui avoue qu’il s’agissait d’une cigarette et tout le monde finit par se moquer d’elle. Cette scène, quasi-onirique, est d’une violence rare. Quel message transmet-elle ?

Oui, Thelma se fait carrément humilier par sa nouvelle « bande » d’amis… Je pense que je voulais mettre en lumière les conflits qui opposent les classes sociales ou plus exactement, les différences entre urbains et provinciaux. Thelma a grandi dans un tout petit village de campagne : elle n’avait jamais mis un pied en ville avant d’entrer à l’université, donc elle ne connaît pas les règles du jeu. Les jeunes autour d’elle ne sont pas méchants mais ils profitent de sa candeur et de sa naïveté. Comme beaucoup d’adolescents qui grandissent dans un environnement très chaste et pieux, Thelma est partagée entre ce qu’on lui a inculqué et qu’elle croit juste (la religion) et ce qu’elle désire ardemment mais refoule (le désir sexuel, le lâcher prise, la frénésie). C’est un problème global qui dépasse la religion, le milieu social ou l’origine : je pense qu’on est nombreux à s’être confrontés au rejet, l’humiliation de la part des autres.

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Ce qu’elle désire, Thelma l’accomplit – malgré elle. Votre personnage féminin a tous les attributs d’une sorcière. Est-ce une figure à laquelle vous vous rattachez ?

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Avant de réaliser Thelma, j’ai re-maté beaucoup de films centrés autour de la figure de la sorcière. Ce qui m’a conduit à revoir le film de George A. Romero, Season of the Witch : l’histoire d’une femme, mère et épouse bourgeoise d’une banlieue américaine, qui étouffe dans sa vie de femme au foyer. À l’image des adolescents qui se cherchent et s’identifient à une contre-culture, comme le skate ou le punk, Joan Mitchell se persuade qu’elle a de super-pouvoirs et devient une sorcière. Dans une scène assez dingue, alors qu’elle assiste à une soirée de quartier, ses voisines, également femmes au foyer, lui demandent : « C’est vrai que tu es devenue une sorcière ? » et Joan se contente de répondre : « Oui, je suis une sorcière. » Difficile de trouver un symbole plus émancipateur ! On peut effectivement voir Thelma comme une sorte de plaidoyer pour la sorcière, une figure malmenée dans l’histoire politique et sociale, qui s’est émancipée pour devenir dans les années 1970, le symbole d’une lutte féministe. On a tendance à considérer la sorcière comme un personnage caricatural et maléfique. On oublie qu’elle est aussi un symbole d’émancipation hyper contemporain ! Si je devais résumer l’idée que je me fais des sorcières, je dirais que ce sont des êtres dotés de pouvoirs super-naturels et d’une profonde humanité. Et j’ai tenté, à travers Thelma, de me mettre à la place de la sorcière. Je ne voulais ni en faire une victime ni un monstre mais au contraire, un totem féministe. De toute façon, je ne sais pas créer des monstres ! J’ai besoin d’aimer et comprendre mes personnages. Mêmes les parents de Thelma qui me sont en tout points opposés parce qu’extrêmement pieux et rigoristes, ne me sont pas antipathiques. Je leur trouve même des raisons d’agir et faire comme ils le font.

Il y a cette scène où un serpent sort de la bouche de Thelma. Ca nous ramène à l’épisode biblique du péché originel. La religion joue un rôle crucial, elle constitue un frein qui empêche Thelma de vivre son histoire d’amour avec Anja. Quel rapport entretenez-vous avec la religion ?

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Je suis athée et je sens bien qu’en mettant en scène des parents hyper-religieux dans mon film, on risque de m’intenter un mauvais procès. Le but n’était en aucun cas de pointer du doigt la religion chrétienne, ou plus largement la foi dans ce film. Je crois à la liberté de croire – aux mythes, aux dieux, aux choses que l’on explique pas. En Norvège, la plupart des chrétiens qui exercent leur culte sont tolérants à l’égard des différences et même des communautés LGBTQI+. Mais, il existe également des croyants issus de la branche « charismatique » du christianisme (je ne sais pas si ça vous évoque quelque chose en France), qui pensent réellement qu’il faut « libérer » les homosexuels de leurs pulsions et les remettre dans le droit chemin. En 2017. Forcément, ça me choque. Je me suis rendu sur des forums entre chrétiens charismatiques gays et tous vivaient dans la peur d’être un jour découverts. Au départ, l’histoire d’amour entre Anja et Thelma n’était pas centrale dans le film. Mais j’ai souhaité qu’elle le devienne, parce que c’est un combat essentiel et nécessaire pour moi. La possibilité d’en parler au détour d’un film un peu pop est un luxe. Pourquoi ne pas la saisir ?

Qu’en est-il de la communauté LGBTQI+ en Norvège ? Est-elle écoutée et comprise ?

Elle est de plus en plus active et forte. Evidemment, il reste beaucoup à faire. Mais les choses bougent : bientôt, les norvégien.nes pourront choisir le genre neutre, indéfini entre masculin et féminin. Il parait qu’on est en avance sur ce genre de choses… En tant que cinéaste, j’essaie au maximum de ne pas laisser le masculin l’emporter. L’exemple typique est celui du « cameraman » que j’ai banni de mon vocabulaire. Je me réjouis surtout du nombre croissant de réalisatrices dans le paysage cinématographique européen actuel. En France, c’est assez éloquent. J’ai eu la chance de rencontrer et discuter avec certaines d’entre elles. Je considère Claire Denis comme une mentore. J’ai énormément d’admiration pour Céline Sciamma, dont j’ai adoré Bande de Filles. Et puis Mia Hansen-Love, bien sûr… Tous ces regards sont pluriels et nécessaires.

En tant qu’homme réalisateur, vous avez choisi de filmer une histoire d’amour entre deux femmes. Comment vous avez envisagé la question du prisme masculin ?

Je pense qu’on est en droit de s’inquiéter de la réappropriation des combats des minorités, c’est une évidence. Mais d’un autre côté, si parce que je suis un homme, on me reproche le fait de raconter l’histoire de deux femmes, je dois dire stop. J’ai souhaité filmer Thelma à ma hauteur, sans jamais tenter de prendre le dessus sur elle. Je suis tout à fait conscient du danger que peut représenter le regard masculin sur une femme. J’aime mon personnage, j’ai tenté de la comprendre sans la juger. Mais j’ai effectivement été attaqué par quelques personnes à ce niveau-là. On m’a reproché d’être un homme et de me servir d’une histoire d’amour entre deux jeunes femmes pour assouvir mon emprise sur le sexe féminin. Ce qui m’a passablement énervé, donc autant éclairer la chose : vous en avez assez du machisme ? Moi aussi. Alors commençons par attaquer les cinéastes hollywoodiens qui filment leurs personnages féminins montant les escaliers, avec un gros plan sur leurs courbes et leur jean moulé, quand bien même cette scène n’a aucun rôle à jouer dans l’intrigue. Parce que ce n’est pas du cinéma mais de la supercherie. Thelma est une fable féministe et une ode à l’émancipation. En tout cas, c’est en ces termes que je l’ai conçu et pensé. Deux points. deux mesures.

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