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qui est regina demina, icône numérique et punk à la française ?

Dans ses mises en scène auto-fictionnelles, Regina Demina conte le destin de sa génération 2.0. Elle se révèle un peu plus aujourd'hui dans un premier EP, « L'été Meurtrier », avec lequel elle amplifie son univers techno gore et mimi. Rencontre.

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mai 9 2018, 10:16am
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« C’est sombre et c’est beau ». La formule est simple et percute en douceur. Elle sort des lèvres boudeuses de l’artiste performeuse, danseuse et (nouvellement) chanteuse franco-russe Regina Demina, sur le titre techno frigorifié, « Stockholm », extrait de son nouvel et premier EP, l’Été Meurtrier. Il faut se rendre à l’évidence, on ne saurait trouver meilleur aphorisme pour décrire l’irrésistible univers gore et girly qu’elle s’attache à composer depuis de nombreuses années, à chaque fois qu’elle se met en scène dans l’intimité de sa chambre en compagnie de son chat, derrière sa web cam, sur son Instagram, entre les murs blancs d’une galerie, ou autour d’une barre de pole dance.

Entre tous ces registres, Regina a trouvé une fenêtre de tir idéale pour dégommer les murailles qui parcourent le monde de l’art, multiplier les approches et les mediums tout en restant l’élément central et premier de son œuvre vivante. Son propre fil rouge. À l’instar de la génération à laquelle elle appartient, Regina s’observe et se fait sur son écran, elle s’expose, multiplie les selfies et les avatars, montre et se raconte. Dans sa pièce sonore Alma, un « autoportrait inavoué » qui l’a un peu plus révélée au monde en 2016 et pour lequel elle a reçu le prix ADAGP la même année, elle danse sur une ligne de crête indiscernable, posée entre le réel et son imaginaire romantico-morbide. Sa voix incarne une voiture tunée accidentée, Alma, qui abrite le corps d’une noyée mais y conte sa propre histoire, la fois où elle fit l’expérience d’une mort clinique. Le premier jour du reste de sa vie.

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Dans une seconde pièce, Haters, l’artiste s’inspire de correspondances numériques pêchées au hasard sur la toile et poursuit un cycle de recherche et de création intitulé « Teenage Bad Taste ». Il semble difficile de ne pas rattacher la plupart de ses oeuvres à un répertoire post-internet même si le terme est galvaudé, évidé de tout sens, car on doit tout de même lui reconnaître l’avantage de rassembler en un même courant les œuvres touchées par les symptômes culturels et politiques d'une génération et d'une époque précises. Regina remonte toujours à la surface des abysses d'internet pour réinjecter les épreuves existentielles d’une jeunesse ultra-connectée, quasi virtualisée, dans les institutions de l’art. Et ça ne peut que leur faire du bien.

Ce mois-ci, elle sortait son tout premier EP sur le label Kwaidan et compte parmi ses complices des noms aussi excitants que Marc Collin ou Sentimental Rave. Trois morceaux qui ressemblent en tout point à des objets en voie de disparition : une trinité de tubes montés sur des pilons d’acier, le décor sonore d’un amour violent et d’une techno qui roule, sensuelle et brutale. L'occasion de passer un aprem dans l'herbe avec elle, pour parler selfie, techno et vengeance.

Robe Chloé, boucles d'oreille Justine Clenquet.

Tu es comédienne, danseuse, passée par une école d'art. Comment te présenterais-tu ?
Je me pose tout le temps la question. Je me définis en tant qu'artiste. En ce moment c'est plus axé sur la musique, c'est le gros projet que je mène, mais je viens de l'interprétation, de la danse et de la comédie. J'ai fait une école d'art contemporain, le Fresnoy qui est un cas un peu particulier. Il n’y a pas de cours et il s’agit davantage d’une grosse boîte de production nationale. L’école intègre des artistes constitués, et elle m’a beaucoup aidé à mener des œuvres expérimentales. Aujourd’hui, l'art contemporain s’ouvre à des formes d’expression plus libres, c’est ce qui me stimule le plus.

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Tu es arrivée à Paris à 4 ans, peux-tu me raconter ce passage-là de ta vie ?
Depuis la Russie, on était censés transiter par la France pour aller à Londres. Finalement on est restés à Paris. C'est une histoire un peu classique, de ceux qu'on appelle aujourd'hui les migrants. On pense qu’ils sont sous-qualifiés, mais la plupart du temps ce sont des gens qui ont occupé des hauts postes dans leur pays, qui ont un certain pouvoir d'achat. C'est la raison pour laquelle ils partent pour l'Europe. Ensuite, l'histoire est un peu triste, comme celle des migrants : mes parents se sont retrouvés en banlieue dans un HLM de merde et se sont sacrifiés pour leurs enfants. La France est ce qu'elle est. Je n'aurais certainement pas fait ce que j'ai fait si j'étais en Russie, mais mes parents sont arrivés en France avec les plus hauts diplômes qu'ils pouvaient détenir. Mon père a fait les études les plus longues qui puissent être et en France, il a fait le ménage et le concierge.

Tes œuvres comportent souvent des bribes de ton histoire personnelle. Je pense à ta pièce Alma, par exemple. Tu cumules les avatars mais tu es toujours un peu là, derrière.
Oui, c'est un soi, mais un soi mis en scène. Ce n'est pas complètement de l'autofiction. Généralement je me matérialise et me métamorphose à travers des personnages ou des objets. C'est ça que je trouve drôle, c'est un peu science-fictionnel.

Comment as-tu entamé l'écriture de cette pièce, Alma, qui a joué un rôle décisif dans l'évolution de ton œuvre ?
C’était en seconde année au Fresnoy, on avait la contrainte de travailler avec des nouvelles technologies. C'est parti de là. Moi je voulais travailler autour du son, faire une fiction sonore qui pourrait vivre sans acteurs vivants sur scène. J'ai voulu faire une pièce qui était un peu tout ce qu'on me reprochait. On me reprochait de mettre trop de son dans mon travail donc je me suis dit que j'allais faire une œuvre essentiellement sonore. On me reprochait de faire des choses trop pop, avec une esthétique adolescente, ou vulgaire. Et moi la vulgarité j'adore ça ! Ça s'est monté comme ça.

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C’est la raison pour laquelle tu y explores un imaginaire tuning, white-trash, un univers mécanique ?
J'aime à la fois le naturalisme et le côté snapshot. D'un côté des choses très sophistiquées, travaillées et de l'autre Hollywood, quoi ! J'aime bien travailler autour des contre-cultures. Ça vient sans doute de là où j'ai grandi, cette envie de sublimer des choses qui ne sont pas forcément drôles. Dans le tuning, c'est la fragilité du m'as-tu-vu que je trouve captivante. Un peu comme toutes les choses très trafiquées, les voitures tunées, les filles refaites. Un art populaire dans lequel les gens mettent énormément d'effort, d'argent, de soin, et se transforme en œuvres d’art.

À quelle fragilité penses-tu ?
Le tunning, le maquillage, les apparats sociaux et esthétiques sont des armures derrière lesquelles se cache le naturel. On ne voit plus que ça. Comme quand tu mets trop de maquillage ! Tu ne vois que la fêlure. Plus tu essayes de cacher un truc plus on le voit. Parfois je trouve qu’une personne pas maquillée, à la tenue banale qui semble vouloir passer pour naturelle, peut cacher plus de choses qu'une grosse bimbo, dont les tentatives de camouflage sont beaucoup plus lisibles. Je trouve ça touchant.

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Tu importes dans la galerie, dans le cube blanc, un imaginaire pop et vulgaire, au sens du peuple. C'est une démarche consciente ?
Oui et non. Je ne me fais pas porte-parole, je ne me sens pas impliquée dans une mission. Ce sont des envies personnelles. Je n'aime pas les ghettos d'univers, les gens du théâtre qui restent avec les gens du théâtre, les gens du cinéma qui restent avec les gens du cinéma... L’art contemporain est peut-être le milieu le plus ouvert que j'ai pu côtoyer. Je trouve intéressant de ramener un public qui ne serait pas venu spontanément dans un espace plus muséal. Je trouve ça bien que les gens voient de l'art, que ça se décloisonne, pour le public comme pour les gens qui tiennent ces institutions. Je ressens un certain désir de sublimer des choses pas forcément drôles et de les montrer à d’autres. Je veux revenir en force avec quelque chose qu'on m'a reprochée, mettre en scène dans des institutions un milieu qu'on m'a reproché, même. Il y a quelque chose de revanchard dans cette démarche.

Certaines personnes te situent dans une génération d'artistes post-internet. Tu t'y retrouves ?
Je ne me retrouve qu’à moitié dans tous les trucs qui me qualifient ! On m'a expliqué qu'il fallait mettre des gens dans des cases, mais c’est un peu daté de fonctionner comme ça. Moi, je me situe à la croisée de plein de pratiques. En effet ça rejoint sûrement ce côté post-internet, parce que c'est sans doute internet qui m’a nourrie, m’a permis d’accumuler des d'images, de situer des courants artistiques et m’a donné accès à des plateformes sur lesquelles je peux montrer mon travail et consulter celui des autres. Ma petite réserve sur ce terme c'est que certains artistes « post-internet » bouffent des images sans parfois chercher leur origine et moi j'aime bien chercher l'origine des images.

Oui et tu utilises des outils très générationnels.
Oui complètement. J’adore internet pour tous les outils qu'il offre. Je suis une grosse nerd d'internet, j’y passe de longues heures. J'adore Instagram, les outils plastiques que l’on peut y créer, la dégradation des images, prendre des photos avec mon ordinateur puis les rephotographier avec mon téléphone. Je n'ai pas une pratique de l'image pure, je suis plutôt une performeuse et ça m’oriente vers une certaine esthétique.

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Comment vis-tu le fait d'être au centre de ton œuvre tout en la créant ?
Je créer des personnages, même si je parle de choses personnelles. Mon travail vient toujours d'une pratique d'écriture. Même quand les choses ont l'air uniquement plastiques ou esthétiques, tout vient de l'écriture, de personnages. Mon travail est à la fois pop et triste. J'essaye souvent de sublimer des choses tristes et d'en faire des choses gaies et pop. Je suis au centre de mon travail tout en préservant une certaine distance au sens où ce sont des projections, ce n'est pas mon vrai moi. Ce sont des images sublimées ou enlaidies. Des avatars, nous disions.

Tu as également travaillé en piochant des bouts de conversations numériques, des témoignages 2.0, notamment dans ta pièce Haters. Quelle est ta motivation à faire témoigner une génération internet ?
Internet est une autre réalité, et en même temps c'est complètement dans notre réalité. C'est une réalité parallèle qui éclabousse nos relations sociales, un méta-monde. Je trouve ça à la fois captivant et flippant. On y retrouve toutes les perversions, les névroses courantes : l'exhibition, le stalking, le shaming.... Ce monde parallèle est émotionnellement bouillonnant, et il s’y opère une nouvelle de correspondances. Avec ce genre d’œuvres, Je fais un peu les liaisons dangereuses d'internet.

Tu penses qu'on a de plus en plus de mal à distinguer le off du online ?
Ouais, complètement. Il y a toujours ce débat, est-ce que c'est la vraie vie ou pas la vraie vie ? À un certain degré, dans certaines professions, la vie virtuelle est une réalité à part entière. Ça prend une autre forme, en deux dimensions, enfermée dans une boîte, mais ça n'en est pas moins vrai pour autant.

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Haters s'inscrit dans uns de tes cycles de création « Teenage bad taste ». En quoi s'agit-il de mauvais goût ?
Parce que ce n’était pas forcément des correspondances de très bon goût. Il y a un truc premier degré, infantile et en même temps c'est un peu hystérique. C'est encore une fois un qualificatif qu'un curateur avait employé en commentant l'une de mes pièces, qui était un peu aux prémisses de ce cycle-là. J'avais fait un énorme lit à baldaquins en plastique brûlé dans lequel je performais. Je n'ai jamais compris s'il s'agissait d'une critique ou d'un reproche mais j'avais trouvé l'expression adaptée à ce que j'étais en train de cuisiner.

Tu viens de sortir un premier EP, L’Été Meurtrier. Comment as-tu glissé vers la musique ?
Ça s'est fait un peu accidentellement. J'ai une pratique de son, je fais de la musique avec un collectif de musique expérimentale depuis quelque temps. À la base, j’ai fait un morceau avec un producteur que je connais depuis un moment. Je devais faire un show dansé sur « Tandem » de Vanessa Paradis. J'aime bien Vanessa Paradis mais je n’aimais pas du tout les arrangements de ce morceau. Je voulais la chanter en mineur, avec des arrangements froids, sans guitare. On a fait cette reprise et on s'est vraiment bien amusés, c'était très facile, du coup on a fait d'autres morceaux, avec d'autres personnes, Sentimental Rave, Lester... Ça s'est vraiment fait par affinité artistique.

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Tu considères cet EP comme partie intégrante de ta pratique artistique ou comme un parcours parallèle ?
Un peu des deux. Les images de l'EP, on va les faire avec un photographe, j’ai pensé la couverture du disque comme une oeuvre. Je veux intégrer des productions d'œuvres plastiques dans les visuels. J’ai réalisé le premier clip de l’EP moi-mêmeje souhaite collaborer dans ce cadre avec d'autres artistes. C'est un prolongement de mon espace de création. Ça prend du temps, c'est hyper chronophage. Je veux continuer à faire des pièces d'art contemporain à côté mais pour l'instant c'est impossible à faire. Mon énergie est concentrée là-dedans.

Pourquoi ce titre, cette référence cinématographique, L'Été Meurtrier ?
C'est un clin d'œil au film, et à mon propre été meurtrier, très très nul ! Je le drape dans le titre du film parce que c'est un joli titre, un film et une actrice que j'adore. C'est un emprunt.

Qu'est ce qui s'est passé pendant ton été meurtrier à toi ?
Des pugilats amoureux estivaux.

Et des histoires de vengeance ?
Oui. Je me suis vengée en faisant un disque.

Regina porte une chemise Gucci, un short Véronique Leroy, une ceinture Tibi et des chaussures Jacquemus.
Top et soutient-gorge Véronique Leroy, pantalon Faucon Friedlander, boucles d'oreille Justine Clenquet.
Regina porte une chemise Gucci, un short Véronique Leroy et une ceinture Tibi.
Regina porte une robe Jaquemus, des collants Falke et des chaussures Missoni.

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Crédits

Photographe : Nicolas Robin Hobbs

Styliste : Morgane Nicolas

Maquillage et coiffure : Mouna Benouhoud

Production : Mayli Grouchka

Crédits image principale : Robe Chloé, culotte Le Sexodrome, bottes DROMe, boucles d'oreille Justine Clenquet.

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